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Ce sont les expressions de M. P. Bonnefon

MONTAIGNE ET I E U CO.NTk'iN '> SaÔ

Il commence par exposer que les pages les plus remarquables, les plus hardies, du discours ne sauraient appartenir à La Boétie, attendu qu'elles l'ont allusion à des faits arrivés après sa mort.

Certains détails semblent fournis en effet par l'histoire du règne de Henri III. Le portrait du tyran ressemble singulièrement à ce prince. Il y a là des paroles qui ne conviennent guère au règne de Henri II et qui s'expliquent bien mieux si on les reporte au temps des guerres de religion.

Mais, dans cette première partie, plusieurs points restent douteux, contestables: des dates sont à vérifier, des questions de langue à débattre, des textes à critiquer. Peut-être une étude plus ample apporterat-elle des arguments nouveaux, décisifs. Nous sommes en présence d'une hypothèse séduisante, plausible: mais, comme M. Armaingaud le reconnaît, ce n'est encore~qu'une hypothèse à vérifier par un examen laborieux et délicat. Il nous en coûte d'autant moins de^ne pas l'adopter à la hâte et sans réserves, qu'elle ne nous est pas indispensable. Lors même que, contrairement à notre attente, elle serait réfutée, et que l'on parviendrait à prouver que le discours n'est pas dirigé contre Henri III, ce qu'il y a de capital dans la thèse]nouvelle n'en subsisterait pas moins K

Je crois volontiers, sinon que Montaigne seul a pu donner connaissance aux huguenots d'un discours qui courait '< pieça es mains des gens d'entendement », du

1. On verra plus loin (pages 335-3:56), que mes réponses aux objections de mes critiques ont convaincu M. Edme Champion, et qu'il ne lui reste plus aucun doute sur ce point; il admet maintenant avec moi que les pages les plus caractéristicjues du Conlr''un n'ont pu être écrites par La Boétie, et qu'elles visent non un tyran abstrait, mais un tyran déterminé, Henri III.

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moins que c'est bien lui qui, après l'avoir remanié, le leur a communiqué. Si La Boétie n'a pas retouché son essai, comme il s'y trouve, de l'aveu de presque tout le monde, des choses qu'il n'a pu écrire à l'époque qui nous est indiquée, il faut que ces additions viennent d'une autre main. Montaigne avait intérêt à s'en faire un argument contre les éditeurs, à s'en plaindre, à exagérer même l'importance de ces interpolations, de même qu'il exagérait la jeunesse de La Boétie. Il n'y eût pas manqué si tout autre que lui se les était permises. Il n'en dit pas un mot, parce qu'il ne se soucie pas d'attirer l'attention sur dés additions dont il est l'auteur.

Nous avons, là aussi, de 1res grandes probabilités.

Mais il est un point sur lequel, dès à présent, nous sommes en mesure de prononcer sans hésitation, de conclure sans imprudence, et c'est précisément le point essentiel. Ce qui nous importe surtout, ce n'est pas de savoir si Montaigne a collaboré au Discours; c'est de savoir exactement ce qu'il a pensé, quelle attitude il a eue, quel parti il a adopté quand cette publication a été faite. A cet égard, nous sommes pleinement édifiés : Montaigne a pris une part active à la publicité; il a été, dans une mesure plus ou moins grande, mais en tout cas très considérable, le complice des huguenots.

Le fait est même si évident que je m'étonne beaucoup et me reproche un peu de ne l'avoir aperçu que quand il a été signalé par M. Armaingaud.

De ce que Montaigne a écrit sur ce sujet, j'avais seulement retenu que le discours n'était qu'un exercice d'école, une brillante amplification sur un lieu commun de rhétorique. Tout le reste, si propre à éclairer, pour peu qu'on y fasse attention, m'avait échappé. Non seulement je n'avais jamais étudié le discours (l'avais-je même lu tout entier?), mais j'avais très mal lu le début et la fin du chapitre des Essais dans lequel il en est question.

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Pour entendre ces deux morceaux, rappelons-nous l'avis qui nous est donné au chapitre IX du livre III.

A qui y regarde bien, Montaigne fait toujours, autant que possible, sentir ses inclinations et affections. Il a tout dit. ou plutôt tout désigné, mais il s'expliquerait mieux de bouche que par écrit. Il y a des choses qu'il n'est pas libre d'exprimer et dont il se borne à montrer du doigt quelques traces, vestigia parua. Elles suffisent à un esprit sagace. Il a « quelque obligation à ne dire qu'à demi, à dire confusément, à dire discordamment ».

Si jamais il a cru devoir ne pas être trop explicite, trop clair, ne pas parler sans ambages, c'est sans doute dans le cas qui nous occupe. En l'écoutant^ n'oublions pas qu'il veut être compris à demi-mot : ne prenons pas au pied de la lettre ce qu'il dit et tâchons de deviner ce qu'il ne dit pas.

Pour lionorer sa propre besogne et lui donner un prix qu'elle n'a pas par elle-même, Montaigne se prépare à insérer dans le chapitre de r Amitié l'œuvre de son ami, chef-d'œuvre admiré par les connaisseurs qui l'ont entre les mains. Malheureusement, il apprenti au fond de sa retraite que les huguenots viennent de l'imprimer dans un recueil d'écrits révolutionnaires. Or, à ia vérité, La Boétie, incapable d'écrire contre ses convictions, était un ferme républicain, mais en même temps il détestait les révolutions. En conséquence, Montaigne renonce à son projet.

Est-ce sérieux?

En 1570, deux jours après la paix de Saint-Germain, Montaigne avait, dans sa préface aux œuvres de La Boétie, déclaré que le moment de publier le Discours ne lui semblait pas venu. La saison était trop « mal plaisante ». De même, en 1580, il estimait

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inopportun de donner dans ses Essais place au chefd'œuvre qui les eût honorés. Et il veut nous faire croire qu'il se proposait de le faire au temps de la Saint-Barthélémy ! Lui semblait-il qu'à ce moment la saison fût devenue plaisante? Les circonstances étaient-elles plus favorables en 1572 que deux ans plus tôt ou cinq ou six ans plus tard? La gravite d'un tel écrit à une telle date ne lui apparaissait pas? Était-il vraiment assez borné pour ne pas se douter de la portée qu'avait le Discours, et pour ne l'apercevoir qu'à la suite des huguenots? Pour lui révéler le parti que les mécontents tireraient de cet appel aux armes, il a fallu qu'ils s'en fussent emparés ! Il trouvait bon d'imprimer l'œuvre alors qu'elle était inédite, et mauvais alors qu'elle ne l'était plus ! Singulière logique !

Il se joue de nous.

Nous nous y sommes prêtés aveuglément et avons pris le change. Nous avons cru qu'il blâmait une publication qu'en réalité il n'a pas cessé de souhaiter depuis le jour où il a parlé de s'en charger. Si nous savons bien lire, il dit seulement que La Boétie ne l'eût pas faite.

Il ne proteste pas et ne pouvait protester qu'à la condition de retrancher la page dans laquelle il annonçait le Discours. Il aurait eu trop mauvaise grâce à reprocher aux huguenots, qui ne devaient rien à La Boétie, une divulgation que lui, son ami, son exécuteur testamentaire^ présentait comme un hommage à cette chère mémoire.

Vraiment contrarié par l'initiative des huguenots, il n'eût pas a-ji comme il l'a fait.

Ils avaient publié un écrit anonyme; était-ce à lui à crier au public le nom qu'ils n'avaient pas prononcé?

S'il estimait qu'ils abusaient du Discours, pourquoi ne pas supprimer un morceau fait pour attirer l'attention sur lui et lui recruter des lecteurs? On répond que cela eût été contraire à sa méthode, qu'il n'effaçait pas; qu'il ne pouvait se résoudre à sacrifier

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les pa(,'es sur l'amitié, les meilleures de son livre, et que nous devons nous féliciter qu'il n'ait pas eu ce courage.

Ces explications sont pitoyables. Oui parle d'un pareil sacrifice? Il suffisait de retrancher quelques lignes dont la disparition n'eût fait aucun tort au chapitre.

D'ordinaire, il n'effaçait pas, mais à l'occasion il savait le faire. Le chapitre de la Ressemblance des enfants a, dans la première édition, cinquante-trois lignes (p. 319 du t. II de la réimpression Dezeimeris) qui, dans les éditions suivantes, ont été remplacées par un développement différent.

Au lieu d'effacer, il ajoute. Le début du chapitre n'est pas seulement maintenu; la conclusion le confirme et l'aggrave. A ses premières louanges, Montaigne en joint de nouvelles. Non content d'avoir dit : mon ami a fait un chef-d'œuvre, il atteste encore plus énergiquement, s'il est possible, le prix du discours.

C'est bien un essai d'écolier, mais c'est aussi une œuvre de bonne foi. Montaigne aurait pu mettre certaines violences sur le compte de la jeunesse, de l'inexpérience, d'un entraînement passager, de la déclamation. Point du tout. Il tient à ce que nous sachions qu'il ne s'y trouve rien d'exagéré, rien que La Boétie, relisant à l'âge d'homme l'œuvre de sa jeunesse, eût désavoué. Il affirme que la parole n'a pas trahi la pensée, que le discours n'est pas une amplification faite sans conviction, un vain morceau de rhétorique. L'auteur a mis dans cet essai toute son âme, exprimé fidèlement les sentiments dont il était animé. Après l'éloge du talent, nous avons celui du caractère. Montaigne nous interdit tout à la fois de croire â une connivence de La Boétie avec les hugue-

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nots, et de douter de son indignation contre les tyrans. Pouvait-il faire plus et mieux pour exciter la curiosité et contribuer au succès de la publication? Et M. Armaingaud n'a-t-il pas raison de dire que c'est là une excellente « réclame »?

Le Discours risquait de n'avoir qu'une vogue éphémère; il doit à Montaigne une place glorieuse dans la moindre histoire de la littérature française.

J'avais pensé souvent que, tenant à conserver le début de son chapitre, Montaigne n'avait qu'à dire : malgré ma promesse, le discours dont j'ai parlé ne trouvera pas place ici, puisqu'il est inutile de réimprimer ce qui vient d'être imprimé.

Cela était simple, naturel, plausible. Mais cela ne l'excusait pas d'admirer un écrit séditieux et d'en recommander la lecture.

Songez qu'il vit en un temps où un professeur au Collège de France croit devoir écrire au roi pour s'excuser timidement de traduire le De naliira rerum. Il est sans doute plus imprudent de faire de la propagande en faveur d'un pamphlet redoutable que de mettre en français le poème de Lucrèce. Comment louer le discours De la Servilude volontaire sans risquer de voir tout au moins interdire les Essais? Montaigne remédiera à l'éloge par l'abandon simulé d'un projet qu'il n'a jamais eu. Il commencera en annonçant, pour terminer en renonçant. Il ne parle d'insérer le Discours qu'afm d'arriver à bien faire remarquer qu'il ne l'insère pas, afin de se faire un mérite, une sauvegarde, de son prétendu sacrifice. La fm du chapitre n'est pas, comme elle en a l'air, une conclusion imprévue, suggérée par les événements; le début, au contraire, a été combiné pour la préparer.

Nous comprenons maintenant cet endroit des Essais qui nous a toujours embarrassé. La discordance que nous avions peine à expliquer, ou, pour parler plus exactement, que nous n'expliquions pas du tout, se trouve éclaircie de la façon la plus satisfaisante.

montmom: et lk « comh'lx » 33 1

Cette feinte est conforme au procédé ordinaire de Montaigne. Ses contradictions semblent des preuves de mobilité, d'incertitude, de nonchalance; en bien des cas elles résultent d'un calcul. Les inconséquences des autres écrivains sont fortuites et inconscientes; les siennes sont voulues, préméditées, affichées à dessein. Non seulement il les voit à merveille, mais il tient à ce que ses lecteurs les remarquent, il s'applique à les rendre criantes. Abrité par elles, il a licence de dire des choses qui le compromettraient, s'il ne les atténuait en disant le contraire.

De même qu'il a su se permettre impunément des énormités en philosophie, il a su, sans cesser de passer pour hostile à toute agitation, coopérer au succès d'un pamphlet révolutionnaire. Personne ne s'est scandalisé d'un éloge qu'on n'eût pas toléré, s'il n'avait été atténué, compensé, réparé, par un simulacre de renonciation.

Pour détourner des soupçons vagues, Pascal osa dire dans sa 16" lettre et répéter dans sa 17^ : Je ne .suis pas de Port-Royal.

Diderot se déclara chrétien « parce qu'il est raisonnable de l'être »; il protesta de son « entière soumission à l'Église catholique, apostolique et romaine, de sa volonté de mourir dans la religion de ses pères » (47^ et 48e Pensées philosophiques).

Sans s'écarte • de la vérité, sans avancer rien d'inexact, sauf l'abandon d'un projet qu'il n'a jamais eu, Montaigne a semblé désavouer les huguenots, alors même qu'il leur venait en aide.

Sa complicité n'en est pas moins indéniable, et une fois avertis, nous n'en sommes pas embarrassés. Nous n'éprouvons aucune difficulté à la concilier avec ce que nous savions déjfi, nous la trouvons même toute naturelle. Nous y étions préparés par les pages vibrantes,

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ardentes, belliqueuses, frémissantes d'indignation ou d'enthousiasme, que nous savourons depuis longtemps-

Voyez en particulier celles sur César. L'éloge le plus magnifique s'achève par une condamnation dont la rigueur ne saurait être surpassée : c'est un « voleur public », un « brigand », dont « la mémoire est en abomination à tous les gens de bien ».

L'homme qui se passionnait pour la vieille Rome, qui avait « attaqué cent querelles pour la cause de Brutus >), qui s'élevait avec tant d'animosité contre César, a pu écrire les pages qui transformèrent un essai inoffensif en un terrible pamphlet.

Il a pu aussi, sans scrupule, fournir cette arme aux opprimés. Lui qui, si indiscrètement, manifestait jadis contre l'édit de Janvier et la politique du chancelier de l'Hospital, il en était arrivé à recommander un écrit favorable aux protestants et adopté par eux, à parler de le pubUer; n'était-il pas fondé à croire que son ami eût fait comme lui? Pour La Boétie comme pour Montaigne, les résolutions pouvaient changer avec les circonstances. Il n'y a pas de contradiction à faire sous Henri III ce qu'on n'eiit pas fait sous Henri II, à crier au fort d'une bataille ce qu'auparavant on aurait à peine murmuré tout bas. On a beau être le plus pacifique des hommes, si en même temps on a au cœur une haine violente contre la servitude, on risque d'être, un jour ou l'autre, entraîné à sortir de la neutralité, et la plus sincère aversion pour les guerres civiles ne saurait, à certaines heures, préserver de toute participation aux luttes que l'on déplore.

« Le bon citoyen est toujours désireux de la paix, » disait le brave La Noue; mais il ajoutait : c- La raison nous admoneste de ne jamais venir aux armes, si une juste cause et une grande nécessité n'y contraint, car la guerre est un remède très violent et extraordinaire ^ lequel en guérissant une plaie en refait une autre; par cette raison, n'en doit-on user qu'extraordinairement. »

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Caton disait de même :

Summum, Brûle, nefas ciuilia bella falemur, Sed quo (ala trahunl virlus secura sequelur.

D'ailleurs, l'autorisation de La Boétie était- elle indispensable? Ne suffisait-il pas que sa responsabilité fût dégagée de la façon la plus catégorique?

Virgile avait ordonné de brûler ÏÉnéide. Auguste s'y opposa, et si quelque chose pouvait nous réconcilier avec lui, ce serait l'usage qu'il fit de son pouvoir ce jour-là.

Montaigne serait répréhensible s'il avait attribué à son ami des opinions que cet ami n'avait pas ou qui pouvaient lui faire tort. Y a-t-il dans le Discours un mot que tout le monde n'ait, de tout temps, regardé comme l'expression, aussi exacte qu'honorable, des sentiments de La Boétie?

On est excusable de désobéir à un ami pour lui assurer l'estime et l'admiration des siècles à venir.

Edme Champion. »

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