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De Thou, Ilisloirc, t. VII, p

34 MOTAIGNE ET LE (( CO>"TR'lN »

Bellegarde; ces deux derniers vont être bientôt remplacés par Caylus, Maugiron, Livarot, Saint- Mégrin.

Qu'on se reporte à l'histoire des deux dernières années du règne de Charles IX, alors que son frère est duc d'Anjou, puis roi de Pologne, aux trois premières années du règne d'Henri III, dans de Thou, La Popelinière, P. Matthieu, Davila, Mézeray, et dans les Mémoires de l'Estoile; il apparaîtra comme évident que l'auteur du Contr'un est très souvent inspiré par des événements postérieurs, de beaucoup, à la mort de La Boétie. En 1572, au moment de la Saint- Barthélémy, Lignerolles, favori du duc d'Anjou, est lâchement assassiné par les gens de Charles IX auxquels il a déplu, sans que d'Anjou, averti, s'y oppose. En 1573, La Môle, l'âme damnée du duc d'Alençon, autre frère du roi, est encore sacrifié à la haine de Charles IX et de Catherine, sans que son maître tente rien pour le sauver. En novembre 1575, du Guast, le premier favori d'Herai III, est menacé, sous ses yeux, par ordre de Catherine et de sa fille Marguerite; le roi, l'abandonnant au dépit amoureux et au ressentiment de sa sœur, le laisse assassiner sans faire le moindre geste en sa faveur. Quelques mois après, le Conlr'un était publié, et on y lisait : « Qu'on discoure toutes les anciennes histoires, qu'on regarde celles de

mostaig:ne et le « contr'lx » 35

nostre souvenance, et on verra tout à plein combien est grand le nombre de ceus qui, aians gaigné par mauvais moiens l'oreille des princes, aians ou emploie leur mauvaistié ou abusé de leur simplesse, à la fin par ceus-là mesmes ont esté anéantis, et autant qu'ils y avoient trouvé de facilité pour les élever, autant puis après y ont-ils congneu d'inconstance pour les abattre. Certainement, en si grand nombre de gens qui se sont trouvé jamais près de tant de mauvais rois, il en a esté peu ou comme point qui n'aient essaie quelquefois en eus-mesmes la cruauté du tiran qu'ils avoient devant attisée contre les autres... Mais ancore mettons que ces mignons 1 eschappent les mains de celui qu'ils servent; ils ne se sauvent jamais du roi qui vient après 2.» Suivent trois autres pages sur le même thème. L'application de ces passages aux meurtres des trois favoris désignés plus haut semble parfaitement claire, et l'est d'autant plus qu'à ce même moment, les protestants citent les mêmes faits pour soulever l'indignation publique contre les Valois ^.

1. En 1546, date où écrivait La Boétie, le mot de <t mignon » n'était pas encore employé pour désigner les favoris du roi et ne l'a été que beaucoup plus tard et longtemps après la mort de La Hoétie.

2. Discours de la Serviliidc, pages 318 et 321 du présent volume.

3. Dans le Réveille - Malin des Français, t. H, pp. 168, 170 et suiv.

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Poursuivons. A la fin de l'année 1573, après le siège de La Rochelle, on colporte à la cour et à la ville, entre autres récits des scandaleuses équipées des princes, trois faits-divers que dénoncent les libelles protestants avec indignation : « Nos trois jeunes rois se trouvent maintenant réunis: Charles IX, roi de France, Henri de Valois, qui vient d'être élu roi de Pologne, et le petit roi de Navarre, prisonnier à la Cour, et que ses deux beaux-frères obligent à les suivre dans leurs débordements. » Or, dans ces derniers temps, Henri de Valois, ayant enjoint à Nantouillet du Prat, prévbst de Paris, d'épouser la femme Chasteauneuf, sa fille de joie, dont il voulait se défaire au moment de partir pour son royaume de Pologne, et Nantouillet s'y étant refusé, Henri de Valois vient de se venger de ce refus, avec l'aide de ses deux compagnons. Nos trois rois firent irruption, au milieu de la nuit, dans la maison de Nantouillet, à qui ils avaient mandé de leur apprêter la collation, et quelque excuse que le prévost de Paris ait alléguée pour sa défense. Puis, après cette collation forcée, la vaisselle d'argent de Nantouillet et ses cofîres sont fouillés et pillés par nos trois beaux sires et leurs satellites; et disait-on dedans Paris qu'on lui a

ainsi pris et volé plus de cinquante mille francs. Le lendemain, le premier président fut trouver le roi et lui dire que tout Paris était ému par le vol de la nuit passée chez Nantouillet, et que quelques-uns voulaient dire qu'il l'avait fait pour rire et qu'il s'y était trouvé lui-même pour s'amuser. A quoi le roi répondit que, par le sang de Dieu, il n'en était rien, et que ceux qui le disaient avaient menti : dont le président très content : u J'en informerai donc, Sire, répliquat-il, et en ferai justice. — Non, non, dit le roi, ne vous en mettez pas en peine et faites entendre à Nantouillet qu'il aura à faire à trop forte partie s'il en veut demander raison ^ »

« Je sais aussi, ajoute la chronique, qu'une autre nuit nos trois beaux sires s'étaient fait servir à table, en un banquet luxueux, par des femmes toutes nues auxquelles, après le banquet, éclairé par des torches allumées, des outrages qu'on ne peut raconter furent infligés; et un autre jour, ils firent, avec douze de leurs courtisans et douze filles des plus honnêtes de Paris, des orgies infâmes. »

Gela se passait, nous le rappelons, en 1573. Quelques mois après, l'auteur du Discours de la Servitude voulant faire honte aux peuples assez lâches pour supporter le joug d'un tyran,

1. Le Réveille-Malin des Français, t. H, pp. 16G-1G8, et Mémoires de VEslal de France sous Charles Neufiesmc.

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s'écrie, dans un élan d'éloquence justement admiré ^ : « Pauvres et misérables peuples insensés, nations opiniastres en vostre mal et aveugles en vostre bien ! Vous laissez emporter devant vous le plus beau et le plus clair de vostre revenu, piller vos champs, voiler vos maisons, et les despoiiiller des meubles anciens et paternels! Vous vives de sorte que vous ne vous pouvés vanter que rien soit à vous, et sembleroit que meshui ce vous seroit grand heur de tenir à ferme vos biens, vos familles et vos vies; et tout ce dégast, ce malheur, ceste ruyne, vous vient, non pas des ennemis, mais certes oui bien de l'ennemy et de celui que vous faites si grand qu'il est, pour lequel vous allés si courageusement à la guerre, pour la grandeur duquel vous ne refusés point de présenter à la mort vos personnes. Celui qui vous maistrise tant, n'a que deus yeulx, n'a que deas mains, n'a qu'un corps, et n'a autre chose que ce qu'a le moindre homme du grand et infini nombre de vos villes, sinon que l'avantage que vous luy faites pour vous destruire... Vous meublés et remplisses vos maisons afin de fournir à ses pilleries; vous nourrisses vos filles afin qu'il ait de quoy saouler sa luxure; vous nourrisses vos enfants afin qu3, pourlemieulx qu'il leur sçauroit

1. Discours, pages 293-294 du présent volume. Ce passage se trouve déjà dans les fragments du Conlrun publiés par le Réveille- Malin en 1574.

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faire, il les mène en ses guerres, qu'il les conduise à la boucherie, qu'il les face les ministres de ses convoitises et les exécuteurs de ses vengeances ; vous rompes à la peine vos personnes, afin qu'il se puisse mignarder en ses délices et se veautrer dans les sales et vilains plaisirs... »

Peut-on se refuser à reconnaître ici une véhémente allusion aux scandaleuses orgies des trois rois que les protestants venaient de raconter dans leurs écrits satiriques, et dont le récit reproduit ci-dessus passait de bouche en bouche? Et ne faut-il pas quelque parti pris pour voir dans ce morceau d'amère et brûlante éloquence, où chaque mot a sa portée et son application particulière, une déclamation écrite vingt-six ans auparavant, et due à l'imagination d'un rhétoricien?

Je pourrais continuer cette analyse du texte du Conir'iin. Je pourrais signaler d'autres allusions à des événements contemporains. Mais je dois me borner. Si je réunissais aux passages que je viens de citer ou de résumer, ceux qui les précèdent et les suivent immédiatement, avec lesquels ils forment un tout, sans lesquels ils ne seraient pas intelligibles, je me trouverais avoir reproduit environ le tiers du texte total et ce qui en est la véritable substance.

AO MONTAIGNE ET LE (( CONTr'uN »

Cette première partie de notre étude aboutit aux conclusions suivantes :

I. Le Discours de la Servitude volontaire n'est pas un traité théorique contre la tyrannie en général : c'est un pamphlet politique.

II. Nombre des faits qu'il flétrit sont de beaucoup postérieurs à la mort de La Boétie, étant survenus dans les cinq années qui ont précédé la publication intégrale du Discours (1577). La Boétie ne saurait donc être l'auteur des passages où se trouvent des allusions à ces faits.

III. Le personnage principalement visé dan:è ce Discours, probablement même le seul visé, est Henri, duc d'Anjou, puis roi de Pologne pendant les deux premières années de cette période, roi de France pendant les trois dernières.

IV. Non seulement les passages du Discours qui ne peuvent avoir La Boétie pour auteur sont importants par leur étendue, mais ils en constituent la partie essentielle. C'est à eux que l'œuvre doit sa signification propre. Ce sont ces seuls passages qui expliquent qu'au moment de sa publication, le Conir'un ait été provocateur de révoltes, et ait encore joué ce rôle dans les révolutions des siècles suivants.

MO^TA^G^E et i.e « comu'ln » [\i

Ces propositions établies, sinon avec une certitude scientifique — sans doute impossible à fournir en pareille matière — du moins avec une extrême vraisemblance, il reste à confronter cette interprétation nouvelle du Contr'un avec celle tout opposée qu'en a donnée ^Montaigne, et que son autorité, en apparence décisive, a jusqu'ici imposée aux historiens et aux critiques. Il reste aussi à rechercher par quelle voie le texte du Discours est parvenu à ceux qui l'ont publié pour la première fois, et quel est l'auteur des portions du Contr'iin qui n'ont pu être écrites par La Boétie.

Pak quelle voie le texte du Discours de la Servitude volontaire est-il parvenu a ceux qui l'ont publié

POUR LA première FOIS? QuEL EST l'aUTEUR DES PASSAGES QUI NE PEUVENT AVOIR ÉTÉ ÉCRITS PAR La BoÉTIE ET QUI EN SONT LA PARTIE LA PLUS IMPORTANTE?

Si, comme je crois l'avoir établi, les passages les plus significatifs du « Contr'un » visent Henri III et sa cour, l'auteur les a écrits après la Saint-Barthélémy, et son œuvre, prise dans son ensemble, est une œuvre d'actualité politi-

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que. La composition de La Boétie, simple exercice de rhétorique d'un jeune homme de seize ans, n'a pu en être que l'occasion, lui fournir son titre, le cadre général, et un certain nombre de traits plus ou moins applicables à tous les tyrans et à toutes les tyrannies.

Cette œuvre nouvelle, la seule qu'ait connue le seizième siècle, la seule qui nous ait été transmise, quel en est l'auteur?

C'est vers Montaigne, « héritier des livres et des papiers » de La Boétie, que va la pensée tout naturellement. Dépositaire du manuscrit, il est responsable du dépôt. Il ne l'ignore pas; aussi allons-nous le voir n'épargner aucun effort, aucune habileté de langage, pour échapper à cette désignation. Nettement, il nie être pour rien dans la rédaction ou dans la pubhcation du pamphlet. Vraiment, sa dénégation ne saurait nous surprendre. La philippique étant dirigée contre Henri III, un aveu l'eût mis simplement en péril de mort et nous savons qu'il désirait ne souffrir pour ses convictions que « jusqu'au l'eu exclusivement )\ Toutes les précautions furent donc prises par lui pour que les éditeurs du Discours consentissent à en porter seuls la responsabilité. Aussi est-ce en dehors des allégations de Montaigne que nous dirigerons nos recherches pour trouver l'auteur du texte et celui qui l'a divulgué. C'est l'examen des faits,

MONTAIGNE ET LE (( CONTRUN i) 43

des circonstances qui ont précédé, accompagné ou suivi cette divulgation, qui fournira les principaux motifs de notre jugement. Les déductions à tirer du texte des Essais viendront ensuite.

C'est le 14 août 1563, à l'âge de trente-trois ans, que La Boétie meurt dans les bras de Montaigne. Il n'a jamais rien publié, mais il a composé plusieurs ouvrages qu'il confie à son ami: «Ledit testateur prie Monsieur Maistre Michel de Montaigne, conseiller du Roy en la Cour de Parlement de Bordeaux, son inthime frère et inviolable amy, de recueillir pour ung gage d'amitié ses livres qu'il a à Bordeaux; desquels lui fait présent, excepté de quelques ungs de droict qui sont à son cousin, fds légitime et héritier du feu seigneur président Calvymont. » Dans ce texte, extrait de la minute du testament notarié copié par nous aux Archives de la Gironde ^, ni le mot de manuscrit, ni celui de papier ne sont prononcés, et c'est par erreur que les copies qu'on en donne ordinairement portent : « les livres et les papiers », Mais nous savons que le mot « livres » désigne ici tous les écrits imprimés

1. Testament d'Estienne de La Boëtie, minute conservée «ux Archives départementales de la Gironde. Notaires « J. Paymond, 1563, n» 447-1, f° 39.

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OU manuscrits de la bibliothèque de La Boétie; Montaigne nous le déclare expressément dans son chapitre de l' Amitié : « Il me laissa, la mort entre les dents, par son testament, l'héritier de sa bibliothèque et de ses papiers. »

En possession de ces précieux opuscules, Montaigne ne jugea pas à propos de les faire immédiatement connaître au public. Parmi eux se trouvait un Me/notre sari' éditée tolérance de 1562. Montaigne (nous le savons, non par lui, mais par un document découvert il y a cinquante ans à peine), s'était, au mois de juin 1562, avant d'être entré en relations avec Michel de l'Hospital, associé aux manifestations du Parlement de Paris contre la politique libérale du Grand Chancelier, et contre sa généreuse et infructueuse tentative de pacification religieuse. La guerre civile avait éclaté, et la paix d'Amboise, qui la termina, n'avait été qu'une courte trêve. Nous ne connaissons ni l'esprit, ni les tendances du mémoire de La Boétie. Mais si, comme on l'a toujours pensé, son auteur, plein d'estime et d'admiration pour Michel de l'Hospital ^

1. Voir la lettre de Montaigne à Michel de l'Hospital (30 avril 1570) sur La Boétie et ses vers latins; édition des Essais par Courbet, t. IV, p. 296.

MO>'T.\IG?Jr KT LE (( CON'TR'lN )) 45

était favorable à l'édit de tolérance, Montaigne n'éprouvait sans doute aucune hâte à mettre au jour un document qui contrariait ses propres idées. Il se décida donc à ajourner la publication des œuvres de son ami. Il les garde ainsi pendant sept ans, jusqu'en 1570. A cette date, il résigne ses fonctions de magistrat, et, rendu à la liberté, il songe à remplir envers la mémoire de son ami le pieux devoir de mettre en lumière quelques-uns de ses écrits, en dédiant chacun d'eux à un haut personnage. Il les emporte à Paris au mois d'août 1570, les y fait imprimer chez Frédéric Morel, et y séjourne jusqu'au mois de mars 1571.

Dans V Avertissement qui ouvre le volume, et qui est daté du 10 août 1570 (le lendemain de la paix de Saint-Germain), s'adressant à son lecteur, il s'exprime comme suit : « Depuis sept ans que nous l'avons perdu, je n'ai pu recouvrer que ce que tu en vois, sauf un Discours de la Servitude volontaire, et Quelques Mémoires de nos troubles sur l'édit de janvier 1562; mais quant à ces deux dernières pièces, je leur trouve la façon trop mignarde et délicate pour les abandonner au grossier et pesant air d'une si malplaisante saison. » Il résulte des termes employés par Montaigne que, dans sa pensée, le Discours, s'il ne le publie pas, restera inconnu; il parle comme en possédant seul le texte. C'est par

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Montaigne, et par lui seul, qu'on a appris au XVI® siècle, et c'est par Montaigne seul que nous savons aujourd'hui^ que La Boétie avait composé un discours de la Servitude volonlaire. Cette remarque est importante pour notre enquête. Toutes les recherches faites en vue de découvrir quelque indice de la possession ou de la connaissance du texte par tout autre que Montaigne ont été sans résultat. Si un autre l'avait eu, avant que Montaigne en eût fait mention, ou avant la publication de 1573-77, on en eût parlé, soit à Bordeaux, parmi les anciens collègues de La Boétie qui l'avaient en haute estime, soit à Paris, où il avait fait plusieurs séjours et où ses mérites étaient appréciés ; quelque trace dût sans doute subsister de ces entretiens. Mais c'est en vain qu'on cherche, en vain que l'on consulte les écrits de ce temps et sur ce temps, que l'on parcourt les documents sur l'histoire du Parlement de Bordeaux, sur l'histoire de Bordeaux, que l'on consulte les mémoires particuliers, les recueils, discours, correspondances, en vain qu'on lit les documents et relations pubhés par les protestants qui, plus tard, donneront asile au Conir'un.

M. Paul Bonnefon, dont la grande érudition est connue, confirme les résultats négatifs de

1. De THOule dit bien, mais c'est par Montaigne que de Thou le savait.

cette enquête. S'il avait trouvé un texte où, en dehors des écrits de Montaigne, et avant la publication de 1574-77, il eût été fait mention du Discours, il nous l'aurait fait connaître. Surtout, le savant historien de La Boctie aurait utilisé ce texte, et n'aurait pas eu besoin, pour expliquer la communication du document aux publicistes protestants, d'imaginer une hypothèse ingénieuse, mais qui ne s'appuie sur aucune présomption, et qui est en contradiction avec un fait établi. M. Bonnefon suppose que le Discours a pu être composé quand le jeune Sarladais, non de 16 ou de 18 ans, comme le dit Montaigne, mais de 22 ou 23 ans, était élève à l'Université d'Orléans, Le milieu expliquerait les ardentes aspirations du jeune auteur et le caractère combattif de l'œuvre; la prose de La Boétie serait l'écho, prolongé jusqu'à nous, de l'enseignement du professeur le plus entraînant, le recteur de cette Université, Anne Dubourg.

Cette hypothèse admise, M. Bonnefon explique facilement, par une seconde hypothèse, comment cette prose fut transmise aux réformés. Lambert Daneau, camarade d'école de La Boétie, aurait reçu la confidence de ses premiers essais et aurait eu, avec le maître commun, Anne Dubourg, la primeur du Discours. Ayant plus tard embrassé le calvinisme, il aurait remis aux fervents huguenots la com-

position de son ami, et c'est ainsi que nous la retrouvons, vingt-deux années après, dans les pamphlets des protestants qui en font l'usage que l'on sait.

Cette explication ne peut être soutenue. Le Discours, même à l'état rudimentaire auquel le réduit, à la date de 1553 ^ la connaissance que nous avons maintenant de la refonte qu'il a subie, était un appel contre les tyrans, un manifeste de révolte. Or, jusqu'à la Saint- Barthélémy, les protestants ont toujours enseigné la soumission aux puissances régulières; et auprès d'Anne Dubourg, moins qu'auprès d'aucun autre, un écrit aussi subversif n'eût trouvé de l'encouragement. Anne Dubourg professait pour le pouvoir établi, quel qu'il fût, le plus profond respect. Comme Calvin, qui prescrit le respect des tyrans comme « élus de Dieu pour punir l'iniquité du peuple » 2, Anne Dubourg proclame que «le Roi est une ordonnance de Dieu, auquel il faut rendre tribut et révérence; et, cela, entends-je, non seulement de magistrat fidèle, mais aussi de l'infidèle, inique et tyran, auquel il faut obéir, supposé qu'il ne commande rien

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