‹ Montaigne pamphlétaireChapitre 40 sur 108 · Vous perdre, vous détruire · texte numérisé non relu

Vous perdre, vous détruire

les passages que j'ai imprimés en italiqu<;s et qui, seuls, traduisent la vraie préoccupation de l'auteur. Quels sont, en effet, ces « léopards », ces « tigres tant inhumains » qu'il supplie les Polonais de ne pas laisser « eschapper » et qu'il leur recommande de tenir serrés, afm qu'ils ne nuisent à d'autres? C'est Henri et son entourage, les favoris qui l'ont suivi en grand nombre à Varsovie. C'est d'eux qu'il parlait déjà quand il disait, quelques lignes plus haut : « Faites en sorte que jamais plus ces bêtes farouches ne retourneront pour mordre les Français. » Ce sont ceux-là encore qu'en ces quatre vers, que n'a pas cités M. Bonnefon, il adjure les Polonais de tuer, pour venger de leurs mains le forfait d'Henri et de sa famille (la Saint-Barthélémy) :

Ma plume ne sçaurall rcspoudre Au forfaid tant est iiilmmain; Mais elle vous peut bien semondrc A le venijer de voire main.

Et voilà comment les protestants, dans VEpistre aux Polonais, n'ont pas peur de la venue d'Henri III en France ^ !

Cette Epislre, qui est la vraie préface du livre, offre encore un autre intérêt : elle éclaire vivement

1. M. Bonnefon fait remarquer que, dans le Réveille-Malin, les Réformés font des avances au duc de Guise, et il voit dans ces avances une preuve qu'ils ne craignent pas le retour d'Henri. C'est exactement l'inverse. Pour avoir recours au propre meurtrier de Coligny, pour manifester le désir de le voir s'élever au trône de France, il faut que l'appréhension du Valois de Pologne soit bien forte; il faut qu'ils redoutent sa venue comme le plus grand des malheurs et que ce malheur leur paraisse prochain.

MONIVKiNi: Kl I.K ff COMU LN » IO;>

les dernières pages du Réveille-Malin et confirme indirectement mon interprétation des fragments du Conlr'un qui y sont incorporés. Une fois admis, en effet, que le texte de ces fragments vise Henri III et que le portrait du tyran est le sien, il y a concordance entre les pages liminaires et les pages finales du livre, qui, ayant les unes et les autres, suivant toute vraisemblance, été composées les dernières, traduisent la préoccupation dominante des auteurs au moment qui précède immédiatement la publication : appeler toutes les malédictions sur celui des ennemis qu'on redoute le plus. Dans VEpistre, il est nominativement désigné parce que ce sont les publicistes protestants eux-mêmes qui parlent; dans les morceaux empruntés au Conlr'un, il n'est visé que par allusion, pour des raisons faciles à comprendre.

M. Bonnefoji, après avoir remarqué que dans les fragments du Conlr'un publiés par le Réveille-Malin dès le mois de mars 1574, l'auteur du dialogue ne s'astreint pas à transcrire textuellement ces fragments : « Il ne s'est pas fait faute d'introduire des traits particuliers dans la prose du Conlr'un quand il le juge utile à sa thèse. » D'où il conclut : « Si l'auteur avait dû s'attaquer à un personnage contemporain, il n'aurait pas hésité à le marquer de reproches précis, au heu de l'accabler sous de vagues allusions auxquelles personne ne devait comprendre goutte. »

I06 MO-MAIGNE ET LE « COMTKUN »

La réponse semble facile. Les publicistes du Béveille-Matin, qui nomment à chaque page les tyrans du jour, et Henri en particulier, ne se seraient fait assurément aucun scrupule de le nommer encore ici. Mais si l'auteur des remaniements du Contr'un et par conséquent du portrait est Montaigne, celui-ci a nécessaii'ement imposé un texte dans lequel le nom d'Henri HI ne pouvait être prononcée Pour le gros des lecteurs, c'était une satire contre les tyrans en général; pour ceux qui, plus attentifs ou plus pénétrants, savaient comprendre les allusions, c'était aussi une invective contre le prince régnant. Les précisions devaient donc être nécessairement écartées. Dire, comme M. Bonnefon, que « personne n'y comprenait goutte », c'est résoudre la question par la question, c'est répéter que le portrait du tyran n'est pas celui d'Henri HI, ce que M. Bonnefon affirme bien, mais ce qu'il n'a pas, à un degré quelconque, réussi à démontrer ^.

1. On savait par Montaigne, nous l'avons vu, que son ami La Boétie avait écrit un Discours de la Servitude volontaire, et on savait par sa déclaration dans la Préface des œuvres de La Boétie en 1571, pour quelles raisons Montaigne n'imprimait pas cet ouvrage. Il est bien évident que cinq ans plus tard (1577), quand les protestants publièrent sans nom d'auteur un Discours de la Servitude volontaire, ceux qui connaissaient la déclaration de Montaigne ne doutèrent pas qu'il s'agissait de la composition de La Boétie; que, par eux, ceux qui lisaient alors lurent avertis. Et personne, parmi les gens avisés, ne dut être bien surpris de reconnaître que l'éditeur de cette dissertation contre la tyrannie en général et contre tous les tyrans, y avait introduit des traits visant, par voie d'allusion, le tyran du jour.

2. Je montrerai plus loin (pp. 235-237) qu'Henri III a été reconnu par les contemporains dans le portrait du Contr'un.

A-t-il été plus heureux en discutant les allusions au règne des favoris?

C'est sur ce point, semble-t-il, que porte son plus grand effort. 11 ne cherche pas, mettant en regard, d'une part, l'organisation du pouvoir tyrannique tel que le décrit le Contr'un, de l'autre, la politique d'Henri comme duc d'Anjou, comme roi de Pologne, comme roi de France, à combattre le parallélisme que j'ai signalé. Ici encore c'est une date qu'il m'oppose. Il l'emprunte au Journal de l'Esioile, à un texte qui m'avait échappé comme il avait échappé à M. Bonnefon lui-même. Cet argument, il y tient beaucoup; c'est comme un leit-moiiv; il y revient jusqu'à cinq fois. Il est pourtant, on va le voir, de nul effet.

On a toujours pensé que la première édition des Mémoires de VEslat de France sous Charles Neufiesme, dans le troisième volume desquels a paru pour la premièi'e fois le texte intégral du Contr'un, est de 1576. Il pouvait donc être fait allusion aux événements des deux premières années du règne d'Henri III (de septembre 1574 à la fin de 1576), et j'avais soutenu que de telles allusions s'y reconnaissent. «Toute l'argumentation s'écroule, dit en substance M. Bonnefon, si j'apporte un document établissant que la publication des Mémoires a eu lieu deux ans plus tôt. Or, ce document existe : l'Estoile note soigneusement dans son Registre-

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Journal du règne d'Henri III que les Mémoires de l'Esiat et Religion de France sous Charles IX ont paru en 1574 au mois d'octobre. Il en « possédait » même un exemplaire à cette date. Je ne connais pas cette édition de 1574, qui est fort rare et que j'ai vainement cherchée, ajoute M. Bonnefon, mais elle a existé et doit exister encore dans quelque bibliothèque... Elle se compose de trois volumes in-8^ de près de mille pages chacun... »

Voilà qui est précis, et d'une bien sûre information. Eh bien, cette édition de 1574, dont l'imagination de M. Bonnefon lui a seule permis de connaître le nombre des pages, n'a jamais existé. Il pourra la chercher longtemps encore sans succès; et jusqu'à ce qu'il en ait rencontré un exemplaire, il ne saurait pas s'en faire un argument, non plus que de la note de l'Estoile.

M. Bonnefon laisse échapper une première erreur, en disant que l'Estoile «possédait» un exemplaire d'une édition des Mémoires en 1574. L'Estoile dit seulement que c'est en ce temps (octobre 1574) qu'ils furent divulgués, et nous savons qu'il n'a pas vu tous les ouvrages dont il enregistre la publication. Bien plus, il a si peu vu l'ouvrage, qu'il lui donne un titre inexact • « Mi moires de l' Estât et Religion sons Charles IX », alors que le véritable titre «;st : « Mémoires de l'Eslal de France sous Charles Neufiesme. »

Il est surprenant qu'un bibliographe et un critique aussi documenté que l'est M. Bonnefon m'oppose comme étant sans réplique une information de l'Estoile, lequel ramassait où il pouvait, et sans toujours

MONTAIGNE ET LE « COISTK LN » I OQ

en vérifier la source et l'exactitude, des renseignements et des on-dit de toutes sortes. Il les enregistrait souvent plusieurs années après que les faits s'étaient passés, sur des notes dont nous n'avons pas î'ébauche primitive, mais seulement la mise au net plusieurs fois retouchée. J'ai pu me rendre compte, en collationnant le texte même du .Journal de l'Estoile, écrit de sa main, des nombreuses chances d'inexactitude qu'offrait sa manière de le composer. Je ne me suis pas borné, dans mes visites au département des manuscrits de la Bibliothèque nationale, à l'examen de la pièce 6678 qui contient la note de l'Estoile dont M. Bonnefon fait si grand état; j'ai aussi consulté avec fruit un autre manuscrit de l'Estoile, fonds nouveau, n» 6888. Ce document, que M. Bonnefon aurait cité s'il l'eût connu, a été acquis par la Bibliothèque nationale il y a sept ans; il contient de la main même de l'Es oile une nouvelle mention en 1574 de la publication des Mémoire^i rie l'Esiat de France. Or, il est facile de reconnaître que, dans l'une et l'autre de ces pièces, le renseignement a été consigné après coup, et intercalé entre des notes antérieurement transcrites. Dans l'une d'elles, il a même été écrit sur un papier qui n'appartenait pas au registre et qui a été collé sur une de ces feuilles. Je remarque aussi que dans le premier manuscrit, c'est en octobre 1574 que la publication des Mémoires aurait eu lieu; d'après le second, c'est en décembre; ce qui met en lumière le peu de sûreté des renseignements consignés par l'auteur, et prouve une fois de plus qu'il n'avait pas vu le livre.

D'une manière générale, les indications bibliographiques de l'Estoile ont peu de valeur. A la page 127 du manuscrit, fonds nouveau, n° 6888, il nous apprend que sur la fin de l'année 1577 furent flivulgués et semés à Paris et par toute la France plusieurs écrits parmi lesquels il cite >( Le Bruius de la puissance des Princes, tourné du latin Vindiciœ contra iijrannos ». Or, l'édition latine des Vindiciœ n'a été publiée, pour la première fois, qu'en 1579, et l'édition française en 1581, sous ce titre : « La puissance légitime du prince sur les peuples et du peuple sur le prince... Par Brutus. » Autre erreur grave : l'Estoile, à la page 32 du même manuscrit : « Sur la fin de cette année, dit-il, furent publiés et divulgués deux livrets satiriques et diffamatoires, l'un intitulé Alithie, et l'autre le Réveille-Matin des François. » Les mots la fin de cette année désignent, dans cette énumération chronologique, non plus le mois d'octol)re, mais celui de décembre 1574, car cet article suit immédiatement celui où sont consignés les événements de novembre. Or, le Réveille- M ai in a été publié, non pas en décembre, mais en mars 1574. Quant à Alithie, ce n'est pas le titre d'un ouvrage, c'est le nom d'un des interlocuteurs du Réveille-Matin.

A-ton d'ailleurs un exemple de la disparition totale d'un ouvrage de cette époque, je ne dis pas d'une plaquette, ou d'une brochure, ou même d'un seul volume, mais d'un ouvrage en trois gros volumes, de près de mille pages chacun?

J'ai sous les yeux les deux éditions des Mémoires de VEstat de France, celle de 1576 et celle de 1578,

MOiSTAIGXE ET LE « GONTR UN )) I I i

toutes deux en trois volumes; or celle de 1578 porte : Deuxième édition, revue, corrigée et aufjmentée (elle est en effet augmentée de plusieurs pièces importantes). Si celle de 1578 est la seconde, c'est donc que celle de 1576 est la première; autrement, celle de 1578 serait la troisième ^.

J'espère que mon contradicteur cessera de parler d'une édition, en 1574, des Mémoires de V Estât de France et qu'il se résignera à passer cette affaire à l'article des profits et pertes. La perte lui sera légère, s'il veut bien réfléchir que le profit eût été mince. Dès 1574, on eût pu introduire dans le Contr'un, en visant Henri, des censures contre le régime des favoris, car le gouvernement par les « cinq », les " .six », etc., avait été inauguré par lui bien avant cette date. Il était encore duc d'Anjou que déjà sa mère l'avait investi d'une quasi-viceroyauté, et que la jalousie, d'ailleurs justifiée, de son frère Charles l'avait amené à organiser ce gouvernement occulte que nous font connaître les historiens du temps, et que caractérise si bien M. Mariéjol ^. Le marquis de Noailles, dans son Histoire d'Henri de Valois, nous décrit le règne des favoris à Varsovie. Henri l'a donc, n,on pas

1. Il y a plus: depuis que ceci a élé écrit, j'ai pu m'assurer que personne, jusqu'à ce jour, n'a jamais vu, portant le millésime de 157G, que le premier volume des Mémoires; les deux autres volumes de cette première édition portent tous le millésime de 1577. Or, le Discours de la Servitude volontaire n'a paru que dans le troisième volume. Il est donc presque curtain que le texte intégral du Discours a été publié non en 1576, mais en 1577 seulement.

2. Histoire de France de Lavissk, t. VI {Henri III, par M. MAiiii'joL, p. 160).

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institué, mais seulement adapté h sa nouvelle situation quand il revint en France. D'ailleurs, de Thou (tome VIF, page 134) signale déjà, en septembre 1574, cette organisation si spéciale du pouvoir tyrannique et du gouvernement des favoris.

■ M. Bonnefon croit voir (jjicok; un argument contre la participation de Montaigne au remaniement et à la publication du Contr'iin dans ce fait qu'il n'a pas publié, ni par conséquent remanié l'autre manuscrit de -on ami, le Mémoire sur VEdit de tolérance de 1562, dont il était le détenteur au même titr(; que celui du Contr'un. Il pense que si Montaigne eût été assez peu scrupuleux pour altérer le texte du Contr'un, il ne se serait pas privé de publier et de déformer aussi le texte du mémoire.

Qu'est-ce à dire? De ce que Montaigne, en remaniant et publiant le discours de son ami contre les tyrans, a pensé venir en aide à la cause «qui l'avait concilié à soy quand il l'a vue misérable et accablée », s'ensuit-il nécessairement qu'il devait aussi remanier et publier pour le même usage toute autre composition de son ami, et en particulier ce Mémoire sur les édits de Janvier, dont nous ne connaissons ni le sens ni le but, puisqu'il n'a jamais vu le jour? L'argument n'a aucune portée : Telu/n imbelle sine ictu.

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Il me semble n'avoir laissé sans réponse aucune des objections présentées par M. Bonnefon, sur un ton de satisfaction intime et d'ironie victorieuse. Peut-être ne se croira-t-il plus autorisé à dire que « l'appareil critique destiné par M. Armaingaud à soutenir la première partie de sa thèse est beaucoup moins solide qu'il l'a supposé ». Loin -d'affaiblir les raisons qui militent en faveur de mon opinion, son attaque un peu passionnée m'a fourni l'occasion de les fortifier, et je me crois plus que jamais fondé à conclure que, selon toute vraisemblance, le Contr'un est un pamphlet contre Henri III,

C'est pour ne l'avoir pas vu que M. Bonnefon, cherchant à projeter un peu de lumière dans les « insondables profoiideurs » où se cache la vérité sur la composition du Contr'un, n'aboutit qu'à des propositions peu cohérentes et à d'évidentes contradictions :

A la page xxxviii de son étude sur La Boétie \ il déclare que « La Boétie prend bien soin d'écarter de son raisonnement ce qui pourrait faire l'objet d'une application particulière... et qu'il excepte le gouvernement des rois de France avec une attention jalouse ». Cependant, à la page précédente, M. Bonnefon avait reconnu qu'il y a dans le Discours « des allusions » applicables « à des hommes

1. P. BoNNKFON, Œuvres complètes de La Boétie, chez Gounouilhou, Bordeaux, 1893, pp. xxxvii et xxxviii. — Voir aussi Montaigne et ses amift, t. I, pp. HS-M?.

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disparus depuis longtemps » lorsque Montaigne coirigeail l'édition de 1588. (Il est d'ailleurs d'accord avec moi que ces allusions ne sauraient s'appliquer, comme l'avait cru de Thou, aux excès de la répression des troubles de 1548 à Bordeaux, et que le portrait du Contran ne saurait être celui d'Henri II.)

M. Bonncfon ajoute que « La Boétie ne pouvait écrire de la sorte » (c'est-à-dire écrire une protestation indignée coi\jLre le pouvoir), son caractère et lee actes de toute sa vie s'y opposant. Il est surprenant que, reconnaissant à la fois qu'il y a dans le Conlr'un des allusions et des intentions de satire politique, que La Boétie ne pouvait en avoir de telles, et que, d'ailleurs, ce n'étaient ni des contemporains de La Boétie qui pouvaient être visés, ni des hommes antérieurs à son temps, M. Bonnefon n'ait pas été amené à conclure que ces allusions sont dues à une main autre que celle de La Boétie.

Je vais maintenant tâcher de réfuter les objections opposées à ma seconde proposition, celle relative aux changements qu'a subis le texte de La Boétie et à leur auteur.

Deux questions sont ici à examiner :

1° Le texte du Conlr'un est-il parvenu à ceux qui l'ont publié par l'intermédiaire de Montaigne, et y a-t-il des raisons de croire qu'après la Saint- Barthélémy une entente s'est liée entre Montaigne et les réformés?

MONTAIGNE KT LK « GOMK l'N » MO

2° Si oui, par qui ont été rédigés les remaniements qu'a subis le texte?

Lors même que Montaigne n'aurait'communiqué aux protestants que le texte de La Boétie, sans changement aucun, l'entente n'en existerait pas moins; et par cette communauté d'action avec les révoltés, Montaigne, politiquement, ai-je dit, n'en deviendrait pas moins un personnage assez différent de celui que l'on pensait connaître. Ce sont les raisons que j'ai apportées en faveur de cette entente que M. Bonnefon vise à peu près exclusivement et qu'il s'efforce de réfuter.

Il m'accuse de paralogisme : de ce que Montaigne était reconnu l'héritier légal des papiers de La Boétie, j'aurais conclu que seul il pouvait les posséder et en disposer. Je n'ai point raisonné ainsi. L'initiateur de la publication du Contr'un, ai-je-dit, peut être Montaigne détenteur du manuscrit: ce peut être aussi un publiciste protestant. Et si le texte primitif a, comme nous le dit Montaigne, couru u es mains des gens d'entendement >>, à l'époque où lui, Montaigne, s'est lié d'amitié avec le jeune Sarladais, nous n'avons cependant aucune preuve, aucun commencement de preuve que ce texte ait été conservé depuis 1557 jusqu'à la Saint-Barthélémy par d'autres mains que celles de l'auteur des Essais. Ou'ai-je conclu de là? Que Montaigne était certainement celui qui avait communiqué le texte aux réformés? Nullement. Je me suis borné à constater que le fait de la possession du manuscrit par Montaigne dirigeait inévitablement les soupçons sur lui, qu'il en résultait une présomption, une simple indication, si l'on veut, mais

I l() MOMAIGNE Eï LE « CONIu'l N »

que l'examen des circonstances qui ont précédé la publication pouvait seul fournir les motifs de décision. Si Montaigne a été l'objectif principal de mon enquête, et non les protestants, c'est que ceux-ci n'offraient aucune prise à la recherche. Ils n'ont jamais rien dit du Contran; pour cet écrit, comme pour quelques-unes des autres pièces éditées par eux, il n'existe aucun document pouvant nous éclairer sur leurs sources directes et sur leurs fournisseurs immédiats. Montaigne, au contraire, a beaucoup parlé du Discours; lui seul pouvait nous mettre sur une piste, et c'est de lui seul que nous pouvons confronter les paroles aux paroles, les paroles aux actes, les uns et les autres avec les événements. C'est donc vers lui qu'était conduit presque invinciblement l'enquêteur. Montaigne proteste contre la publication du Discours et contre l'usage qu'on en a fait. Montaigne, il ne faut pas l'oublier, non seulement nous dit plus d'une fois qu'il a été soupçonné d'être secrètement favorable à la Réforme ^, mais encore nous avertit que l'on « disait communément » que sa franchise, sa prudence et sa naïveté « n'étaient que de l'art, finesse, industrie, calcul...» ^. Si l'héritier du manuscrit de La Boëtie eût été convaincu d'en avoir transmis la copie aux révoltés, il était perdu. Sa protestation m'a paru sans autorité, étant inévitable; elle ne pouvait m'arrêter dans ma recherche. Telle ayant été ma méthode, et ma conclusion finale n'ayant été que l'aboutissant d'une longue enquête où j'ai procédé pas à pas,

1. Les Essais, livre I, chap. LVI, et livre III, chap. XII, pp. 178-179.

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