‹ Montaigne pamphlétaireChapitre 62 sur 108 · CHAPITRE TROISIÈME · texte numérisé non relu

CHAPITRE TROISIÈME

Ou IL EST PROUVÉ, E>î RÉPONSE A M. DezEIMERIS, QUE LE TYRAN DU CONTJCUN n'eST PAS Ch ARLES VI.

Un des plus autorisés parmi les montaignistes, M, Paul Stapfer, doyen honoraire de la Faculté des lettres de Bordeaux, auteur de Montaigne et de Montaigne, sa famille et ses amis, m'écrit : « De plus en plus votre thèse me paraît : 1° plausible en soi; 2° intéressante par le caractère nouveau et singulièrement honorable — quoi qu'en aient dit certains de vos contradicteurs — qu'elle donne à la physionomie de Montaigne. »

M. Reinhold Dezeimeris est bien loin de partager cette opinion. Il pense que la « proposition très inattendue» que j'ai formulée, non seulement « bouleverserait de fond en comble les opinions reçues jusqu'ici », — ce que je lui accorde sans difficulté, — mais « ferait planer les doutes les plus graves sur la sincérité de Montaigne, quant à la nature des sentiments exprimés par lui, des actes accomplis par lui au point de vue politique, et mettrait en doute sa bonne foi et sa droiture ».

Pour défendre l'auteur des Essais contre le tort que j'aurais fait à sa mémoire, mon très savant contradicteur a communiqué à l'Académie des Sciences et Belles-Lettres de Bordeaux un Mémoire où toutes

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les ressources d'une savante stratégie ont été déployées par un esprit des plus déliés. Il a pour titre : Sur robjedif réel du Discours d'Etienne de La Boétie : De la Servitude volontaire ^.

En attribuant à Montaigne une entente secrète avec les protestants pour la publication du Contr'un et une part notable dans sa composition, je pense avoir servi sa mémoire. M. Dezeimeris, qui s'indigne contre cette proposition, n'a pas essayé de la réfuter, comme l'ont tenté mes précédents contradicteurs. Il ne met en discussion que la première partie de ma thèse, et encore n'argumente-t-il pas directement contre elle. Il veut simplement prouver que le Discours « ne vise nullement Henri III ». Se dispensant d'examiner les raisons que j'ai données pour établir les allusions qui visent ce roi, il espère faire cette preuve par le procédé que nous appelons en médecine la méthode substitutive: le tyran du Contr'un ne peut pas être Henri III parce que c'est Charles VI.

M. Dezeimeris est d'avis — ici son opinion ne diffère pas de la mienne — que le Contr'un n'est pas une déclamation, un exercice de rhétorique (comme l'a prétendu Montaigne); il l'a reconnu dans son

1. In Comptes rendus de l'Académie des Sciences et Belles- Lettres de Bordeaux, et brochure tirée à part, année 1907, par M. Rf.inhold Dezeimkkis, membre correspondant de l'Institut. J'ai publié ma réponse à M. Dezeimeris dans la Revue philomalhiqne de Bordeaux, numéro de décembre 1907.

2. Sauf sur un seul point : la question des tournois, qu'il vise indirectement dans une note que je discuterai plus loin.

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discours sur la Renaissance des lettres à Bordeaux au XVI' siècle^, auquel il renvoie le lecteur, et il le confirme aujourd'hui. Ce qui ne l'empêche pas d'y voir une « dissertation philosophique dans le sens abstrait )>, bien qu'il soit en même temps « une phiUppique contre le peuple qui oublie ses devoirs en abdiquant ses droits », « une provinciale contre l'abandon des droits de tous au profit d'un seul », étant bien entendu que cette nation qui oubUe ses droits, c'est la France; car c'est bien à ses contemporains que La Boétie conseille, « non de s'élever furieux pour renverser un trône, » mais de se rendre digne d'en monter les degrés pour demander des lois, au lieu de subir les volontés qu'on lui dicte. Je n'entreprends pas de concilier deux interprétations évidemment contradictoires du Contr'un.

Voici, exactement résumée, la pensée de M. Dezeimeris :

Voulant convaincre ses contemporains du danger qu'il y a pour un peuple à ne participer que par inertie ou par un aveugle acquiescement à ce qui se fait en son nom, l'auteur du Contr'un s'est gardé de prendre ses arguments dans les faits contemporains. Il a cherché « un exemple déterminé dans le passé », et il n'a pas eu de peine à le rencontrer dans

1. Rkinhold Dkzeimf.uis, La Renaissance des lettres à Bordeaux au xvie siècle, Discours de réception à l'Académie des Sciences, Belles-Lettres et Arts de Bordeaux, brochure in-8», 1864.

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l'histoire du règne de Charles VI. Les événements de ce règne, tels que La Boétie a pu les connaître par les chroniqueurs, tels aussi qu'il a pu les recueillir de ses « grands-pères » (d'ailleurs décédés depuis longtemps quand il est né) présenteraient, avec ceux qu'il avait sous les yeux, une saisissante concordance, qui se retrouverait aussi entre la physionomie morale de Charles VI et le portrait du tyran du Conir'un.

Je ne sais quelles traditions orales La Boétie a pu recueillir ainsi, sans sortir de Sarlat, où il a fait probablement, de l'avis de ses biographes et de M.Dezeimeris lui-même, toute son éducation. Mais si, à défaut de ces entretiens de famille, dont aucun écho n'est parvenu jusqu'à nous, nous consultons les chroniqueurs et les historiens qui depuis cinq cents ans ont étudié le xiv^ et le xv^ siècles, nous ne trouvons rien dans le portrait qu'ils donnent de Charles VI qui ressemble au tyran du Contr'un; nous n'y rencontrons rien non plus qui ressemble aux événements qu'avaient sous les yeux, soit La Boétie en 1546, quand il composa le Discours, soit les publicistes qui, en 1574 et 1577, le firent paraître pour la première fois.

M. Dezeimeris a laissé échapper presque autant de méprises, ou présenté autant de « conjectures paradoxales » qu'il a avancé de propositions : pas une ne résiste à un examen attentif. Il me sera facile de montrer: 1» que Charles VI n'était pas un tyran; 20 que son gouvernement ne ressemble en rien à celui décrit dans le Conlr'un; 3^ que sa personne ne ressemble en rien au portrait du Conir'un.

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