III. Les traits du tyran décrit dans le Conir'un
SONT-ILS CEUX DE ChARLES VI ?
« Il s'est rencontré un homme, » dit M. Dezeimeris, « un roi, auquel s'adaptent avec précision les traits constituant le portrait du tyran tracé par La Boétie. Ce roi, c'est Charles VI. »
Passons donc en revue chacun de ces traits :
a) Charles VI est-il « un hommeauy» ?
Oui, dans le sens d'enfant, petit homme, si on le prend dans les deux ou trois premières années de son règne, de douze à quatorze ou quinze ans. Mais puisqu'il s'agit d'un roi qui a régné quarante-deux ans et en a vécu cinquante-six, il faut, pour que la qualification ait un sens, qu'il ait continué, malgré l'âge, à être un hommeau dans un autre sens, un homme chétif, mal développé, mahngre. C'est,
I^H MOM'AIGM-: ET LE « CONTk'uN »
d'ailleurs ce dernier sens qui s'impose à tous points de vue. Dans cette phrase : «Quel malheur... de voir un nombre infmi souffrir les pilleries, les cruautés non pas d'un Hercule, ni d'un Samson... mais d'un hommeau », il s'agit évidemment d'un homme physiquement inférieur, sans vigueur, sans force.
Ce premier trait, lequel — je crois l'avoir démontré — s'applique fort bien à Henri IH, est inappUcable à Charles VI, que tous les auteurs du temps dépeignent comme un beau jeune homme, doué de toutes les grâces du corps et de tous les avantages physiques d'une vigoureuse jeunesse. Voici en quels termes la Chronique du religieux de Saini-Denis (t. I, p. 565) s'exprime sur son compte : Sa taille, à ce moment (il a vingt ans), « surpasse la taille moyenne; il a les membres sains et robustes, la poitrine large, le teint clair, les joues couvertes d'une barbe naissante, les yeux vifs; son nez n'est ni trop long, ni trop court; l'ensemble de la figure est embelli par une chevelure blonde. Aux grâces de sa personne se joint une grande force de corps, et la nature semble lui avoir prodigué ses dons d'une main généreuse. Il est fort adroit à tirer de l'arc et à lancer le javelot... »
La Chronique de Perceval de Clagny (p. 127) : « En son jeune âge, n'avoit en son royaume chevalier, escuyer ou homme de quelque état qu'il fût mieux formé de beau corps gent, beaux bras et jambes de grande force et de grande légiéreté en ses esbastements... »
Ces deux citations suffisent. Non, Charles VI n'était pas un « hommeau ».
b) Pouvait-on dire de lui quil fûl « le plus lasche (mou, sans énergie) et femelin de la nation? »
Autant ce trait s'adapte à Henri III, un des hommes les plus efféminés et les plus féminins qui aient existé, autant il est impossible de l'adapter à Charles VI. Quand Michelet, cité par M. Dezeimeris dit de lui : « Jamais plus faible roi...,» il ne l'entend, pas dans le sens de mou, efféminé; il fait allusion à sa faiblesse d'esprit et de volonté, conséquence de sa folie, car il parle, dans ce passage, de l'ensemble du règne. S'il l'eût entendu autrement, il se fût mis en pleine contradiction avec tous les auteurs, soit contemporains de Charles, soit modernes. Henri Martin ^, qui nous parle de la mâle « beauté » du roi, de « l'impétuosité de son caractère », résume l'opinion des chroniqueurs du temps. On verra plus tard Henri III, ridiculement passionné pour les ornements et les colifichets, s'habiller en femme; mais les vieux chroniqueurs nous apprennent qu'on reprochait à Charles VI de ne pas aimer le luxe des vêtements ni les parures, « de n'avoir pris que rarement et avec répugnance les ornements royaux, c'est-à-dire le manteau et la robe traînante » {Chronique du religieux de Saint- Denis) 2. Henri III n'aura aucun goût, aucune force pour les exercices physiques: Charles VI les aimait avec passion, s'y adonnait avec turbulence, remportait le prix dans l'exercice du javelot et dans tous les sports. Non, non, Charles VI ne pouvait être représenté comme le «plus lasche et le plus féminin de la nation ».