Fieune d' Ilialoire li titrai re, 1900, p
2IO MO.NTAIGiSE ET LE « CONTR LN »
des actes et des faits analogues, c'est seulement sous le pouvoir occulte mais réel d'Henri quand il n'était encore que duc d'Anjou et dans les premiers temps de son règne, que de pareils actes et de pareils faits se rencontrent tous réunis.
Quelques-uns des actes et des moyens de gouvernement reprochés au tyran du Conlrun ont d'ailleurs en eux-mêmes quelque chose de spécial qui les rend reconnaissables. Certes, ce n'est pas seulement sous le règne d'Henri HI qu'on a vu, comme dans le Conlrun, la religion servir d'instrument et de couverture à la tyrannie, et s'associer à des crimes révoltants. Mais M. Villey reconnaîtra peut-être que jamais il n'y eut en France un lien aussi étroit entre les pratiques tyranniques du gouvernement et la religion, une solidarité aussi évidente entre le trône et l'autel, qu'à la fin du règne de Charles IX et sous Henri HI. N'est-ce pas le pape Pie V qui, par un ingénieux coup concerté avec Catherine de Médicis, contribua à établir la légende de la vaillance que le jeune prince aurait déployée à Jarnac et à Moncontour? Ne savons-nous pas qu'Henri HI recevait du chef suprême de l'ÉgHse une forte subvention pécuniaire annuelle, en récompense de son zèle et de son fanatisme rehgieux? Sous quel règne vit-on autant de parades mystiques, de démonstrations dévotes de la part d'un roi, de neuvaines aux « paradis « des églises, de visites aux couvents, que dans les premières années du règne? Et ces pieuses pratiques (presque toujours assaisonnées d'orgies intimes) ne firent-elles pas dire par les fanatiques aveugles que « le roi était si attaché au crucifix que ce n'était plus lui-même.
mais le Christ qui vivait en lui ))^? Il serait, je crois, impossible, dans l'antiquité ou en France avant Henri III, de signaler un gouvernement où se trouvent réunis à ces traits déjà uniques par leurs caractères si spéciaux tous ceux qui se rencontrent à la fois dans les invectives du Discours contre son tyran et dans les faits du règne d'Henri III à son début. J'ai encore signalé l'exacte correspondance qui existe entre le gouvernement des « cinq », des « six » complices du tyran du Conirun et le règne des favoris sous Henri de Valois en 1573, date où il était déjà tout-puissant en France, et en 1574-75 où il fut successivement roi de Pologne et roi de France. Les raisons que m'oppose ici M. Villey sont vraiment bien faibles. Il pense me barrer la route par une affirmation catégorique : « Jamais, déclare-t-il sans hésiter, les mignons d'Henri III n'ont fait donner le gouvernement des provinces. » M. Villey est dans une profonde erreur. Les faits qu'il nie ici sont formellement attestés par les historiens contemporains. Voici ce que dit de Thou^ : « Eux seuls (les favoris du roi)
1. Dom BcRNARD, de l'Ordre des Feuillants, cité par d'Aubigné, col. 969. — Hfnri Martin, Histoire de France, t. IX, p. 470.
2. Hi'iioire de de Tknu, t. VII, p. 7?9. De Thon avait déjà écrit, page 134 : ' L'entrée du Roy de France (Henri III, en octobre 1574) causa une étrange révolution dans les esprits : du vivant de Charles IX, personne no paraissait plus digne du trône qu'Henri, et tout le monde souhaitait l'avoir pour maître; à peine iut-il arrivé qu'on s'en dégoûta jusqu'à augurer fort mal de son règne. On ne le voyait qu'enfermé avec qtxelquex favoris dans un petit bateau peint qui se promenait sur la Saône. La plus grande partie du jour, il se renfermait avec quelques jeunes gens qui seuls avaient l'oreille du prince, sans qu'on sût par où ils étaient parvenus à cette distinction, tandis que les grands e1 ceux doni le< services étaient connus
disposent des honneurs ou des emplois, des charges et des gouvernements, gardant pour eux les plus considérables, faisant des autres un trafic honteux. » Davila en dit autant.
Pour d'autres raisons encore, M. Villey n'a pas voulu reconnaître les favoris d'Henri III dans les « quatre », les « cinq », les « six » qui « toujours maintiennent le tyran ^). Il est d'avis qu'on y peut voir aussi bien « les affranchis de Claude et les compagnons de Néron ». Devant les complices du tyran que le Conlrun nous montre sacrifiés tour à tour et précipités de leur grandeur éphémère par un caprice du maître, et qui évoquent, pour moi, les Lignerolle, les La Molle et les du Guast, M. Villey, tout rempli des souvenirs de l'histoire romaine, suppose que l'auteur a tout aussi bien pu penser à la chute de Séjan. Qu'il me permette de lui dire nettement qu'aucune de ces hypothèses ne résiste à l'examen.
Les affranchis de Claude? Non seulement on ne peut découvrir aucune ressemblance entre ceux-ci et les «cinq», les «six» favoris du Conlrun, mais il y a entre eux une formelle et frappante opposition. Dans le Contran, comme sous Henri III, le gouvernement des favoris, ou mieux par les favoris, est une organisation siii generis et systématique du gouvernement; ils sont les instruments, le ressort de la
pouvaient à peine lui parler. Les (jouvernemenls el les premières charges de V Elal avaient été mises à un prix excessif dans la vue de les retirer des mains de ceux qui en étaient capables et de les donner par ce moyen h des gens indignes de les porter. Aussi, la Cour devint en un moment déserte, et c'est ce que souhaitaient les nouveaux favoris, parce qu'ils veulent être les seuls maîtres du gouvernement. »
MONTAIGNE ET LE « CONTr'uN M 2r3
tyrannie, mais le roi gouverne par eux et pour lui bien plus encore que pour eux. Sous Claude, ce sont les favoris, les affranchis qui régnent par le prince et même contre lui : Calliste, Polybe, Narcisse et Pallas lo dominent et le gouvernent. Quelle ressemblance, je le répète, y a-t-il entre ce régne des affranchis et les actes attribués par le Contr'un aux favoris?
Les compagnons de Néron? C'étaient de simples camarades de plaisir que l'empereur n'a jamais associés à son pouvoir; ils n'ont jamais été ses collaborateurs, comme l'ont été pour le tyran du Conlr'un les « cinq », les « six » favoris.
Séjan? La disgrâce de Séjan rapprochée de celle des favoris du prince dans le Contran ! Ceci est encore plus extraordinaire. Dans le Discours, comme d'ailleurs sous Henri III, les favoris sont sacrifiés par l'inconstance, le caprice, la lâche ingratitude du prince et sans qu'ils aient rien fait pour mériter sa colère. Séjan est un favori qui tyrannise la famille de son maître, qui se révolte contre le pouvoir de son souverain, complote pour le renverser du trône et se mettre à sa place. Jamais disgrâce ne fut mieux expUquée ni plus justifiée.
On voit combien ces objections de M. Villey à l'un des arguments qui, dans ma thèse, m'avaient paru les plus convaincants, résistent peu au contact des faits, et combien est peu réelle cette multipUcité d'allusions possibles, qui, à l'en croire, prouverait qu'il n'y en a aucune réelle et précise à chercher.
En résumé, il me semble qu'il ne reste rien des objections de M. Villey contre l'attribution à Henri III du portrait et des actes du tyran du
2lA MONTAIGNE ET 1-E « COMk'lN ))
Contran, (;L mou savant adversaire m'ayant accordé que s'il y a eu des remaniements dans le texte du Discours, c'est Montaigne qui en est l'auteur, et ayant aussi reconnu que le portrait, s'il vise Henri III, est un remaniement important, j'espère de plus en plus qu'il conclura avec moi que Montaigne est intervenu dans la rédaction et la publication du Contran.
Je l'espère d'autant plus qu'une autre concession qu'il a été amené à me faire, m'apporte, par une conséquence inattendue de lui, un autre argument non moins décisif. Le texte du Discours dans le fragment publié dans le Réveille-Matin, en 1574, diffère sur plusieurs points, j'en ai déjà fait la remarque, du texte intégral publié par les Mémoires de l'Etat de France, en 1576. Or M. Villey est amené à constater que ces variantes du Réveille- Matin n'ont pas d'autre but que d'actualiser le pamphlet. Ainsi, on lit dans le Discours ^ : « Ce qui se fait en tous pais, par tous les hommes, tous les jours, qu'un homme mastine cent mille et les prive de leur liberté... » Le Réveille- Matin substitue : « Mais ce qui se fait tous les jours devant nos yeux, dans notre France, qu'un homme... » Dans l'addition des mots que je souligne, M. Villey voit avec raison une altération grave du texte destinée à substituer à une critique toute générale une application précise à la monarchie française. Si donc il se trouve dans le texte intégral du Discours publié par les Mémoires de l'Etat de France des passages qui marquent le souci de l'actualité, et où l'on reconnaisse