I. De même que
la découverte le séduit. Il aîme le voyage pour le voyage même, pour les émotions sans cesse renaissantes que donne un perpétuel déplacement. Ce qu'il voit le met en appétit de voir davantage; plus allègre et plus dispos que jamais, le soir, à Pétape, il rêve de repartir le lendemain et de retrouver les mêmes satisfactions, musant toujours aux singularités de la route et préférant par caprice le chemin des écoliefs. Montaigne continue ainsi les flâneries qu'il faisait auparavant, — et de la même sorte, — au travers des livres; d'une et d'autre part, il se laisse guider par sa fantaisie, par son humeur buissonnière, et, ici comme là, il retrouve cette succession rapide de mœurs si variées, si contraires, qui viennent confirmer si fortement ce qu'il pense de l'homme, c sujet merveilleusement vain, divers et ondoyant».
Quelle que fût sa préférence intime, Montaigne s'engagea en Italie au lieu d'aller où il aurait voulu, et se dirigea vers Rome avec ses compagnons. Après avoir visité Trente, qui n'est c guères plaisante >, traversé Rovère et Torbolé et vu le lac de Garde, la première ville italienne de quelque importance où les voyageurs abordèrent fut Vérone, d'où ils aperçurent Mantoue, qu'ils négligèrent. Dès ce premier pas sur leurs terres, Montaigne put remarquer un trait du caractère des Italiens : « Ils n'ont pas faute d'inscriptions, s'écrie- 1- il, car il n'y a rhabillage de petite gouttière où ils ne fassent mettre, et en la ville et sur les chemins, le nom du podesta et de l'artisan, > Puis, par Vicenze et Padoue, se détour-
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nant légèrement de leur itinéraire, ils allèrent à Venise, car Montaigne déclarait < qu'il n'eût su arrêter ni à Rome ni ailleurs en Italie en repos sans avoir reconnu Venise ».
Ils y séjournèrent donc pendant une semaine, et Montaigne observa du plus près qu'il put les mœurs de cette République célèbre. Sa première visite fut pour le jurisconsulte Arnaud Du Ferrier, notre ambassadeur. C'était un dimanche matin : bien qu'il penchât d*une façon évidente < vers les innovations calviniennes >, Du Ferrier amena Montaigne à la messe et le retint ensuite à dîner. Nul ne pou^ vait mieux que son hôte donner au nouvel arrivé les renseignements nécessaires. Ambassadeur pour la seconde fois à Venise, où il représentait la France depuis plus de dix ans, Du Ferrier était un homme d'une grande science, que ses deux séjours dans la ville des doges avaient mis au courant de tout. Causeur peu brillant, manquant de < vivacité et de pointe », mais diplomate aux idées larges, à l'esprit libéral, Du Ferrier apprit à son convive ce que son expérience lui avait enseigné à lui-même. Il lui indiqua comment il convenait de se tenir dans cette cité soupçonneuse pour ne pas éveiller la susceptibilité du pouvoir.
Mais Montaigne ne venait pas à Venise avec les devoirs d'un chargé d'affaires; il voyageait pour s'instruire et n'avait d'autre mesure à garder que celle de son bon goût. Lui qui, en parcourant l'Allemagne, observait jusqu'à la façon dont on y tournait la broche, il voulut, sur l'autre versant des
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Alpes, connaître les dessous des mœurs italiennes qui l'intéressaient si fort. Il vit de près ce monde de la galanterie, qui donnait à Venise un caractère si particulier, et < les plus nobles » d'entre les femmes qui y « font trafic » de leur beauté. C'est ainsi qu'il connut Veronica Franca, qui avait été l'une délie principali etpiù honorate cortigiani de la sérénissime République. Celle-ci — Aspasie au petit pied ou Ninon de Lenclos avant la lettre — avait abandonné Vonorato mestiere pour se livrer à la poésie et aui^ belles -lettres. Elle fit offrir à Montaigne un volume de Lettres qu'elle venait de publier », comme elle avait dédié deux sonnets à Henri III qu'elle vit à Venise à son retour de Pologne. Pour reconnaître ce présent, Montaigne fit donner deux écus à l'homme qui le lui apporta: c'était, dît-on, le prix dont on payait jadis des faveurs moins platoniques de la < gentilfemme >.
Au demeurant, Venise ne produisit pas sur Montaigne tout l'effet qu'il en attendait, c La police, la situation, l'arsenal, la place de Saint-Marc et la presse des peuples étrangers lui semblèrent les choses les plus remarquables > ; pourtant il disait, en quittant la ville, € l'avoir trouvée autre qu'il ne l'avait imaginée, et un peu moins admirable >. S'il n'a pas été enthousiasmé, Montaigne part aussi sans regret, car il espère revenir à Venise et la voir encore plus
1. Lettere familiari a diversi délia S. Veronica Franca, Petit in-quarto de vin -87 pp. La dédicace à Monseigneur Louis d'Esté, cardinal, est datée du 2 août i58o. Le volume était donc dans sa Heur quand Montaigne le reçut.
à loisir. Retournant donc sur ses pas à Padoue, la petite troupe y laisse M. de Cazalis, qui c sV arrête en pension > pour suivre les cours universitaires, et continuant sa route vers le sud, elle gagne Ferrare, après avoir visité les bains d'Abano et ceux de Battaglia. Maintenant qu'on a quitté les montagnes, le paysage change, et les voyageurs suivent un chemin c relevé, beau, plain > et qui doit être en la saison plein d'ombrage ». c A nos côtés, dit Montaigne, des plaines très fertiles ayant, suivant l'usage du pays, parmi leurs champs de blés, force arbres rangés par ordre, d'où pendent leurs vignes. > Puis, ce sont les marais et les alluvions de l'Adige que nos voyageurs traversent et ils parviennent à Ferrare, après avoir passé à Rovigo.
A Ferrare, Montaigne et M. d'Estîssac furent reçus en audience par le duc Alphonse d'Esté, pour lequel M. d'Estissac avait des lettres d'introduction du roi de France et de la reine -mère. Montaigne y fit aussi une autre visite qui lui laissa une plus pénible impression, bien qu'il n'en parle pas dans son Journal de voyage. Il alla voir Le Tasse, déjà enfermé comme atteint de folie. Le spectacle de cette belle intelligence ainsi obscurcie attrista profondément Montaigne, et il ne put s'empêcher d'exprimer son sentiment quand les Essais reparurent. € J'eus plus de dépit encore que de compassion, dit le philosophe en parlant du poète dément, de le voir à Ferrare en si piteux état, survivant à soi-même, méconnaissant et soi et ses owrages,