LES PILIERS DE TUTELLE, A BORDEAUX
(D'après une vue du xvi« siècle.)
négocier, il le fît avec une certaine hauteur, mêlant étroitement les besoins de son parti et ses mésaventures conjugales, faisant de l'abandon des villes dans lesquelles une garnison avait été récemment mise une condition indispensable pour reprendre sa femme. Il entra en pourparlers avec Bellièvre et avec Charles de Birague, et cette fois encore Du
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l'Iessiç-Mornay nous dira ce qu'il pensait de c^ projet de raccommodement, c Monsieur, écrivait-il à. Montaigne dans la dernière lettre qui nous soit parvenue, nous avons ouï M. de Bellièvre. A dire vrai, il n'a proposé autre satisfaction à l'indignité faite à la reine de Navarre, que l'autorité et liberté qu'a un roi à l'endroit de ses sujets. Raison, comme vous savez, qui tient plus du vinaigre que de l'huile, et mal propre à une plaie si sensible et en partie si nerveuse, et, je ne sais si j'ose dire, peu convenable à la grandeur de nos princes français, qui ont toujours attrempé leur souveraine puissance d'une équité gracieuse, et n'ont jamais disposé de l'honneur de leurs moindres sujets que de gré à gré. Toutefois, le roi de Navarre a voulu montrer qu'il aimait mieux rendre le roi satisfait que de l'être en soi-même. Et, pour cet effet, s'est résolu de ployer son honneur sous le respect de ses commandements, se résolvant d'aller voir et recevoir la reine sa femme en sa maison de Nérac, seulement qu'on levât les garnisons qu'on avait mises aux environs, tant afin que cette réception n'eût aucune apparence de force, que pour la sûreté de leur séjour. Vous savez s'il est civil de la recevoir en maison empruntée ou incivil de demander liberté en la sienne. M. de Bellièvre toutefois en a fait difiîculté très grande; et, de ce pas, a été dépêché ce jourd'hui M, de Clervant vers la reine de Navarre, et de là tirera vers Leurs Majestés, lesquelles, à mon avis, se représentant le fait passé et le considérant en la personne du roi de Navarre, ne le vpudront écon-
duire en si petit accessoire, puisqu'en chose de telle importance il a cédé le principal. Jugez en quelle peine ces gens nous mettent. Nous avions réduit tout à meilleur point que presque il n'était à espérer, et maintenant ils marchandent sur un rien, et nous font perdre crédit, si notre sincérité n'était bien connue envers notre maître. " >
Les choses allaient donc s'arranger et le roi de Navarre n'y perdrait rien, puisque sa complaisance à l'endroit de la reine Marguerite devait amener la retraite des garnisons trop voisines de ses domaines. Montaigne n'avait pas attendu la lettre de Du Plessis-Mornay pour faire pressentir cette bonne nouvelle à Matignon. Quatre jours auparavant, il lui écrivait que ceux qui avaient vu le roi de Navarre n'en avaient c rapporté que de l'inclination à la paix» 2. On pouvait donc commencer à respirer plus librement ; le nuage s'était dissipé, bien que les protestants continuassent à se réunir en grand nombre, notamment à Sainte -Foy, à deux pas du château de Montaigne. Mais, entré dans cette voie, Henri de Navarre voulait essayer d'écarter tout malentendu, de recouvrer toute la bonne grâce du roi de France. Il usa d'un procédé habile qui devait lui concilier des sympathies. Mornay passait pour être le principal instigateur des coups d'audace de son maître. Pour montrer que toute idée de lutte
1 . De Mont-de-Marsan, le 25 janvier 1 584. Feuillet de Conches, lib, cit., t. III, p. 107.
2. De Montaigne, le 21 janvier 1584. Publiée pour la première fois par MM. £. Courbet et Ch. Royer dans leur édition des Essais,, t, IV, p. 329.
était désormais écartée, Henri de Navarre s'avisa d'envoyer Mornay lui-même à la cour. Celui-ci était chargé d'une mission délicate : il devait dévoiler à Henri III les tentatives de corruption du roi d'Espagne et les offres faites au roi de Navarre pour commencer les hostilités. Le plan réussit en partie, et Henri m en sut un certain gré à son beau-frère. Mais à quelque temps de là survint inopinément un événement qui était grave pour le roi de Navarre. Le 10 juin 1584, mourait à Château-Thierry, sans avoir été marié, le duc d'Anjou, dernier fils de Henri II et héritier présomptif de la couronne, puisque son frère, Henri III, n'avait pas d'enfants. Par la disparition de ce prince, le Béarnais devenait donc, à son tour, l'héritier du trône de France, en attendant que la mort d'Henri III le fît roi, après avoir surmonté tous les obstacles qui devaient surgir devant lui » .
I . Pour achever de donner la véritable physionomie des rapports de Henri de Navarre avec Montaigne à cette date, signalons ici un document qui a fait partie des collt;ctions de Benjamin Fillon et qui figure dans son catalogue d'autographes sous le n9 892. Ce sont des notes écrites par Montaigne en regard de quelques-uns des soixante articles du projet de réformation des procédures et autres matières judiciaires, présentés par les syndics de Béam à Tapprobation de la Cour souveraine de ce pays, le 8 mai 1584. On y retrouve plusieurs des idées chères à Montaigne sur ce sujet. Nous reproduisons la description que le catalogue fait de ce document.
Sur la marge de l'intitulé se lisent ces mots : Soit communiqué par le sieur Dupiessis au sieur de Montaigne avec le cayer^ Cette mention, d'une écriture très fine, a dû être ajoutée sur Tordre de Henri de Navarre.
i«f article, concernant la pluralité des justices, Montaigne a écrit : Ny avoir qu'une justice.
8« article, sur les firais de justice en conseil : Gratis.
180 article, pensions, gages et bourses gratuites : A voir.
Sur ces entrefaites, les péripéties du démêlé entre le roi de Navarre et le roi de France avaient fatigué Montaigne, qui en éprouvait le contre -coup. Sa maladie de vessie faisait des progrès et les accès se rapprochaient de plus en plus. Heureux d'aller se reposer à Montaigne, il s'y rendit d'une traite depuis Bordeaux, ce qui le harassa, car la course est longue. Mais le séjour au pays natal ne tarda pas à le remettre, et, le 19 avril 1584, il mandait à Matignon que sa santé s'était c un peu amandée au changement de Pair» ». Au reste, Montaigne put goûter quelque repos, car si les Réformés s'agitaient toujours, leurs chefs les stimulaient moins. Près de chez lui, il est vrai, < des gens de bien de la Réformation de Sainte-Foy » venaient de massacrer à coups de ciseaux un pauvre tailleur, < sans autre titre que de lui prendre vingt sous et un manteau > qui en valait deux fois autant. Mais ces faits demeuraient heureu-
26e article, se rapportant au nombre des magistrats qui doivent instruire les affaires criminelles, et des juges : Mieuls valent cinq que un»
39e article, ayant trait à la provision d'aliments, favorable aux riches et dommageable aux pauvres : Ne se peut.
420 article, soulagement des juges en aggravant le sort des justiciables : Ne se peut,
53® article, réglementation du nombre des membres du barreau pour constituer un privilège à ceux qui en font déjà partie : Nest guieres bon pour V estât,
600 article, exemption de certaines charges pour les juges, gens du roi et grefl&ers, mais non pour les autres ofl&ciers : Bon.
A la fin viennent ces mots autographes : Tenir la inein à ce que gens de vertu, doctrine et prudhomie détiénent la justice, Montaigne.
I. De Montaigne, le 19 avril 1584. Publiée pour la première fois par MM. £. Courbet et Ch. Royer, dans leur édition des Essais, tome IV, p. 33o.
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sèment isolés; c'était, pour ainsi dire, la monnaie courante des troubles, et les esprits ne s'en échauffaient pas outre mesure.
Ce calme relatif régna quelques mois encore; jusqu'à la fin de l'année le pays fut assez tranquille. Aussi voyons -nous Montaigne se préoccuper davantage de ses devoirs de maire de Bordeaux. Nous commençons à retrouver son nom mêlé à des actes administratifs, dont le plus important est le contrat passé avec c M. Louis de Foix, valet de chambre et ingénieur ordinaire du roy..., pour la réédification de la tour de Cordouan, assise au milieu de la rivière de Gironde, à l'entrée de la grande mer..., et tombée en ruine par l'impétuosité de la mer > >• Le besoin de cette reconstruction se faisait vivement sentir : que de désastres maritimes pouvaient être évités par l'érection d'un fanal à cet endroit dangereux ! Déjà dans sa remontrance du 3i août i583, Montaigne avait signalé au roi l'urgente nécessité de réédifier plus solidement la tour qui s'y trouvait précédem^ ment. Maintenant l'accord était fait et les difiicultés budgétaires aplanies. La tour allait être reconstruite « sous l'autorité et bon plaisir de Sa Majesté et de monseigneur Jacques, sieur de Matignon, comte de Torigny, maréchal de France et lieutenant-général pour sa dite majesté au gouvernement de Guyenne, et par l'avis de messires François de Nesmond,
I. Bordeaux, 2 mars 1584. Ce contrat a été publié par M. Alexis de Gourgues dans ses Réflexions sur la vie et le caractère de Montaigne (i856, in-80, pp. 46-61), d'après une copie informe trouvée par lui dans ses papiers de famille.
chevalier, conseiller du roi en son conseil privé et président en sa cour du Parlement de Bordeaux, Ogier de Gourgues, sieur baron de Vayres, Arvayres, maître d'hôtel ordinaire de Sa Majesté, président et trésorier général de France au bureau des finances établies audit Bordeaux, et de messire Michel de Montaigne, chevalier de Tordre du dit seigneur et maire de ladite ville de Bordeaux. »
Les plus hautes autorités de la province figuraient donc au contrat par lequel on confia la réédification de Cordouan à l'architecte Louis de Foix, dont la réputation était déjà établie en Espagne et en France par divers travaux d'hydraulique et qui avait collaboré auparavant à la construction de TEscurial. La réédification de Cordouan devait être effectuée moyennant 38,ooo écus sol, que payerait le général des finances de Guyenne, plus 5,ooo écus de récompense à l'achèvement. La municipalité de Bordeaux prenait, en outre, un engagement particulier € pour la perfection et continuation d'icelle et pour icelle œuvre parfournir et parfaire, le dit sieur de Montaigne, maire, et messieurs les jurats de la présente ville l'assisteront pour le service du roi selon qu'il les en requerra, et tiendront la main que le dit de Foix ne soit contraint pour aucune chose, pour aucuns droits de coutume ou autres dûs au roi ou à la dite ville que l'on pourrait prendre tant sur les vivres que toutes autres sortes de matériaux pour la dite œuvre. »
C'était, en effet, une œuvre considérable. Afin d'en perpétuer le souvenir, il fut convenu qu'on
graverait sur le marbre, au-dessus de la porte d'entrée, le portrait du roi et la date de cet événement. L'architecte voulait y ajouter, sur deux autres tables de marbre placées à droite et à gauche, les noms et qualités des commissaires qui avaient présidé à cette édification. Mais ceux-ci n'y consentirent point'. Qui savait, au reste, quand la tour se dresserait en face de l'océan ? Si rien ne venait à la traverse, Louis de Foîx s'engageait à avoir achevé son entreprise deux ans après l'avoir commencée. Mais les retards s'accumulèrent et l'empêchèrent de tenir parole. Tantôt pris par les Ligueurs, ne recevant le plus souvent pas l'argent qui lui était promis, l'architecte ne vit pas le phare terminé de sitôt, et Montaigne était mort depuis longtemps lorsque cet édifice put profiter aux matelots. Louis de Foix luimême, paraît-il, n'eut pas le légitime orgueil de contempler son œuvre se dressant, achevée et durable !
Quelques mois après, nous retrouvons Montaigne mêlé à un petit fait qui prouve qu'il savait s'intéresser à tous les besoins des Bordelais. Voici en quelle circonstance. L'administration antérieure à la sienne avait, par un acte en date du 22 août iSjg, passé un contrat avec le peintre Jacques Gaultier, qui se trouvait alors à Bordeaux 2. C'était, dit-on, un artiste expert, et la municipalité bordelaise l'avait
1. Par une lettre, datée du 20 juillet i585 et conservée aux Archives municipales de Bordeaux, les commissaires Montaigne, Gourgues et Nesmond, demandèrent à Louis de Foix de modifier ses plans.