I. Bibliothèque nationale, coUestion Payen, n9 5o
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deux années. On en doit, semble-t-il, faire remonter Porigine aux derniers mois de i585, c'est-à-dire lorsque la peste cessa de ravager le pays, et en trouver la fin dans les premiers mois de i588, lors* que Montaigne se décida à livrer de nouveau son ouvrage à l'imprimeur, afin de le publier sous sa (deuxième forme. La modification qu'il fit alors subir aux Essais est double : reprenant, d'une part, ce qu'il en avait déjà fait paraître, il l'étend et l'augmente; d'autre part, il ajoute un troisième livre entièrement nouveau aux deux livres qui avaient précédemment vu le jour. C'est ce qu'indique le titre lui-même du volume, tel qu'il parut, en i588, chez Abel Langelier, à Paris, dans une < cinquième édition, comme dit le titre, augmentée d'un troisième livre et de six cents additions aux deux premiers ». Le frontispice porte bien cinquième édition, mais nous n'en connaissons que trois précédentes; celleci est donc pour nous la quatrième. On a essayé d'expliquer ce fait de plusieurs manières. Il est certain que nous ne possédons pas une édition intermédiaire, parue dans l'intervalle de i58o à i588, entre la première édition de Millanges et celle de Langelier, Le faut-il beaucoup regretter pour l'étude même des Essais? ]e ne le pense pas, et j'estime que cette édition ne devait être qu'une contre-façon, imprimée sans doute à Rouen x. Son absence ne
I. On lit en effet dans la Bibliothèque de La Croix du Maine (1584, in-fo, p. 328), à propos des Essais, qu'après avoir été imprimés deux fois par Simon Millanges, ils le ^rent c et à Rouen aussi et autres divers lieux t.
me paraît pas importer essentiellement. au jugement qu'on peut prononcer sur TœuYte de Montaigne ; si jamais on en retrouve quelque exemplaire^ ce sera vraisemblablement un objet de curiosité plutôt qu'un ^ujet d'instruction.
:Au contraire, l'édition de i588 est capitale pour connaître l'auteur et pour apprécier l'œuvre : c'est une étape nécessaire entre pe que celle-ci était à sa naissçmce et ce qu'elle devint. après la mort dci Montaigne. Arrêtons-nous y donc. Montaigne ^ngmen* tait ainsi son livre dans un but très déterminé; lui? même le confesse et nou^ en dit la raiçon. Il voulait plaire au lecteur par des confidences nouvelles et* c'est à dessein qu'il se met en frais de révélations. Il conviejit avec bonne grâce que ces additions sont 5 une petite subtilité ambitieuse, afin que l'acheteur ne s'en aille les mains du tout vides »• C'était donc un attrait de plus ; c'était aussi un danger. Le sujet que Montaigne avait choisi pour son ouvrage prêtait singulièrement aux remarques nouvelles, à l'accrois* sèment, presque indéfini des réflexions de l'auteur; il prêtait aussi aux redites, et Montaigne n'a pas su toujours éviter cet écueil. Sa pensée revient souvent sur çUe-même, parfois jusqu'à la satiété, si la grâce, du style ne sauvait toujours le peu de variété de l'observation. En insérant un trait de plus dans, un passage, Montaigne rompt le développement,, retarde la conclusion, l'alourdit. Son œuvre gauchit et est de moins belle venue, surtout, dans les deux livres ainsi remaniés; les morceaux cousus après coup apparaissent et la déforment un peu. ,
(Fac'tjmîli réimit du litre des Essais. — Édition di tSS8.)
Montaigne dit de sa besogne: c J'ajoute, mais je ne corrige pas. » C'est exact, s'il entend par là qu'il n'atténue pas les opinions précédemment émises et qu'il n'essaie pas de rattraper les confidences déjà foites» Loin d'affaiblir sa pensée, les morceaux divers qu'il soude à son œuvre la renforcent et l'appuient de témoignages nouveaux. Le raisonnement estplu^ éparpillé et l'eflfet s'en dégage moins clairement tout d'abord, mais on ne tarde pas à reconnaître que, sous toutes ces précautions de pure forme, la dose de malice a été doublée et le trait est plus vigoureux que jamais. Si on sait relier le tout et passer rapide* ment sur les morceaux secondaires, on jugera le penseur plus hardi, plus subtil à la fois et plus souple, c Ce surpoids », comme Montaigne l'appelle, t ne condamne point la première forme > des Essais; il l'étaie plutôt, en l'alourdissant, il est vrai; il confirme l'ensemble, bien qu'il paraisse le désagré* ger. C'est donc dans la première édition des Essais qu'il faut toujours chercher le fil conducteur qui doit guider les pas : quand on l'aura saisi, ce qui viendra à la traverse détournera sans égarer. On retrouvera aisément alors le philosophe, même quand il paraît se perdre; dans son œuvre, on fera le départ entre ce qui est essentiel et ce qui est € supernuméraire >. Montaigne dit des Essais qu'il sont € une marqueterie mal jointe ». Pour être mieux assemblée que son auteur ne le déclare, la . mosaïque n'en est pas moins variée. Les morceaux qui la composent ne sont pas tous de même valeur, et leur rapprochement nuit assez fréquemment au
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Coup d'œil d'ensemble; si chaque fragment est, en soi, éblouissant, il arrive que le regard ne sait plus embrasser le dessin général. Cest un défaut qui ne doit ni surprendre ni dérouter*^
En même temps que Montaigne précisait Texpres* sion de ses spéculations philosophiques, il se laissait aller aussi à parler de sa personne avec plus d'aban-^ don et d'intimité« c La faveur publique m'a donné un peu plus de hardiesse, » reconnaît-iL Désormais il prendra donc avec ses lecteurs des familiarités qu'il ne se fût pas permises auparavant. Il les fait pénétrer en lui jusque dans les plus secrets recoins de son être, étalant complaisamment ses préfé* rences, ses antipathies les plus cachées. C'est là une partie de l'attrait de ce troisième livre, venu après les autres, ce c troisième allongeail > de la c pein-» ture » de Montaigne : celle-ci est plus intime, moins à fleur de peau. La touche change aussi : elle est moins réservée. Prenant le lecteur pour confident des particularités qu'il va lui révéler, Montaigne a le ton dégagé d'un entretien familier. Il converse et ne disserté point, laissant de côté les pensées gêné* ralesi les maximes sentencieuses. Il veut enseigner à celui qui l'écoute ce que son expérience lui a appris à lui-même ; aussi il se met plus volontiers en scène, invoque son témoignage plus fréquemment. Tant pis si, de la sorte, il dit une fadaise.' c Personne n'est exempt de dire des fadaises; le malheur est de les dire curieusement.» Or, Montaigne nous prévient, dès le début de ce troisième livre, qu'il s'en gardera tant qu'il pourra. Il veut bien s'étaler, mais
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non comme unelcuriosité; ce qu'il sent, ce quHl écrit n'est autre chose que ce que d'auti'es isentént comme hii èt| au besoin, pourraient tdater comme lui. «Je parle au papier comme je parlé au premier que je reii* contre, i Nous' voilà bien prévenus; si ce que nous lisons a.étiê écrit sans fausse liokrte, l'auteur ne l^a pouirtàjitpàs enregistré pourBur|)rehdre son lecteur. : La nniltiplicité et l'intimité de ces confidences dénotent un état particulier de l'Ame de Montaigne au moment où il augmentait ainsi ses Essais. Lui* mêhie iiôûa*en a donné l'explication : € Je ne laisse rien à désirer et deviner dé moi, di£-il. Si on doit s'eû entretenir, je veux que ce :soit véritablement et justement. Je reviendrais volontiers d'à l'autre monde p6nr:démen^ celui 4ui me .fonxiek*ait autre qùé je n'étais^ .-flit-cec pour m'honorer. > Et, après: avoir reiharq^ combien on défigure, les gens, même dé leur -^ Vivant, et combîwicil a dû lui-anôme défendre La. Boétie contre une. pareille altération, il ajoute encore : c Je ss^s bien* qufe je tié laisserai après moi aucsui jrépondant si affectionner de bieh linn, et entendu en 9ion Caiticômme j'ai été àti sien, ni peraotine èi qm j> vwlusc^ pleinement compromettre d^ ma peinture*,; lui -seul joiiissait: de ma. vraie image et> l'emprorta. C'est pourquoi je: me. déchifire moi-même 5i .curieusement. >X'avéu «est d^autànt meilleur à i^jiieiUir: qu'il ft disant de^éditjlotis sotisé^oefates. Çftrte^, Ja menaQiEj qui pféôèdé est unpèu bien &rifajonne, et jiul mieuX que Montaigne n'en sentait ^p^t'é^^m^nt l'inutile jactance; elle ne saurait .fête* nir. (Personne de cx>ntrôlé): les asaei^tions du philbso-.
phe et de dire ce qu'il croit exact, pas plus qu'elle ne l'eût empêché lui-même de juger comme il l'entend les gens qu'il analyse. L'aveu qui suit a plus de prix parce qu'il est plus sincère. Montaigne regrette vivement de ne pas laisser après lui quelqu'un qui puisse le protéger et le défendre au besoin. Les forces affectives de son âme demeurent inoccupées, et il le déplore ; il souhaiterait se faire aimer d'un ami dont les goûts et les aspirations seraient conformes aux siens. C'est pour cela que, vieillissant, il s'attache avec tant d'ardeur à ceux qui savent le comprendre et l'entourent de leur aflfection. Ses sentiments pour Charron, pour M"« de Gournay, s'expliquent ainsi; ils sont presque aussi vifs que ceux qu'il portait à La Boétie. Cependant l'^ge des enthousiasmes est passé pour Montaigne : il n'en est plus aux amitiés soudaines. Pourtant il s'abandonne à ces suprêmes liaisons avec autant de sympathie que s'il les avait rencontrées à l'époque où elles se nouent en un moment et pour toujours.
Montaigne connut Charron avant de connaître M"* de Gournay. Leur liaison remonte précisément au temps que Montaigne passait ainsi isolé chez lui à refondre les Essais. Les livres de Montaigne, qui nous ont déjà appris tant de choses sur leur possesseur, ont encore gardé le souvenir de ce petit événement. En effet, sur le titre d'un Catechismo de Bemardino Ochino qui porte la signature de Montaigne S on lit aussi ces mots de la main de Char-
I. Bâle, i56i, pet. in-80. — Au dessus de sa signature, Montaigne a écrit : c Liber prohibitus. » Ce précieux volume, qui a
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ron : c Charron, ex dono dicti domini de Montaigne, in suo castello, 2 julii, anno 1^86. > C'est là un de ces présents comme en échangeaient volontiers les hommes d'étude de ce siècle, pour marquer leur sympathie. Celui-ci semble nous donner la date où des relations d'amitié s'établirent entre Montaigne et Charron. Amené en Guyenne par le savant et pieux évêque de Bazas, Arnaud de Pontac, Pierre Charron s'y trouvait depuis quinze ans environ, et avait été successivement théologal des diocèses de Bazas, Dax, Lectoure, Agen, Cahors et Condom. Il fut aussi, dès i582, chanoine et maître d'école de l'église métropolitaine de Bordeaux, et c'est ssms doute ce qui le rapprocha de Montaigne, alors maire. La liaison entre eux ne tarda pas à devenir étroite : Charron c faisait un merveilleux cas » de l'auteur des Essais, et Montaigne aimait Charron « d'une affection réciproque ». Ils devaient donc s'entendre, et, en réalité, ils s'entendirent fort bien.
Quant à M"* de Gournay, Montaigne ne put la rencontrer qu'à Paris, lorsqu'il y vint faire réimprimer son ouvrage tel qu'il l'avait refait, c'est-à-dire au début de i588. Dès le mois de février, en effet, Montaigne se rendait à Paris avec le projet d'y publier son livre. Il lui survint même, en chemin, une mésaventure assez déplaisante.En traversant la forêt de Villebois, le voyageur fut arrêté par des Ligueurs qui le détroussèrent, c La tempête est tombée sur moi, qui avais mon argent en ma boîte, écrit-il à
fait partie des livres de A.- A. Renouard, est actuellement conservé à la Bibliothèque nationale, D* no 2812 (Réserve).