‹ MontaigneChapitre 64 sur 78 · LXI · texte numérisé non relu

LXI

lÀvrt àonnipar Montaigne i Charron,

Matignon ; je n'en ai rien recouvert (recouvré), et la plupart de mes papiers et hardes leur sont demeurés ' . > Telle est la version de la lettre que Montaigne adressa d'Orléans, le 16 février au matin, au maréchal de Matignon. Il est probable qu'en définitive la perte fut moins considérable qu'elle ne menaçait de l'être; les papiers de Montaigne tout au moins durent lui être rendus, et si le manuscrit des Essais était compris dans le butin, il fut restitué, car le livre vit le jour peu de temps après. L'auteur y faisait même allusion à cet incident de route qu'il racontait en le dramatisant. Assailli par quinze ou vingt gentilshommes masqués et par des argoulets, Montaigne est démonté et dévalisé; on fouille ses coffres, sa boîte est prise, chevaux et équipages sont c dispersés à nouveaux maîtres». Les uns voulaient tuer le voyageur, tous le voulaient mettre à une forte rançon. Enfin, ils avaient emporté les dépouilles, lui laissant la vie et la liberté, quand, tout à coup, le chef, se ravisant, revient à lui avec de douces paroles, fait rechercher les hardes dans sa troupe, jusqu'à la boîte, et les rend à leur propriétaire. Quelle était donc la cause de ce revirement soudain? La contenance de Montaigne, son calme, la liberté et la fermeté de son langage.

Tel est le récit des Essais; il est fait avec la bonne humeur de quelqu'un qui a échappé à un mauvais

I. D*Orléans, ce 16 février, au matin (i588).-- Cette lettre a été publiée pour la première fois par le D'' Payen dans ses Documents inédits ou peu connus sur Montaigne (1847, în-S®, p. 14). Voy. aussi Feuillet de Conches, Causeries d*un curieux, t. III, p. 319.

pas et se réjouit d'en être sorti à si bon compte*. D'ordinaire, on rencontre sur les grands chemins des brigands moins accommodants. Montaigne en est quitte pour la peur. Il arrive à Paris, et, bien que le temps soit assei mal choisi pour cela, il s'occupe de son livre. Environ quatre mois après,, les Essais sont publiés sous leur forme nouvelle; le privilège de l'édition est daté du 4 juin 1 588, tandis que la préface porte la date du 12 juin, bien que ce soit la même que celle des précédentes éditions. On était aux jours les plus troublés de la Ligue. Après s'être fortement établie à Paris, elle y commandait maintenant en maîtresse et avait fini par en chasser le roi. Banni du Louvre, Henri III promenait sa petite cour de Chartres à Vemon et de Vernon à Rouen, tandis que le duc de Guise et ses partisans gouvernaient la capitale. Montaigne, qui avait un moment suivi le roi de France, voulut revenir à Paris. Mal lui en prit : regardé comme suspect, il fut traité comme tel. Écoutons-le raconter lui-même l'avanie qui lui arriva, à son retour de Rouen, le 10 juillet i588 '. € Entre trois et quatre (heures) après-midi, étant logé aux fauxbourgs Saint-Germain, à Paris, et malade d'une espèce de goutte qui lors premièrement m'avait justement saisi il y avait trois jours ^, je fus fait

1. Di" J.-F. Payen, Documents inédits sur Montaigne, n9 3» i855, in-8®, p. 17 et 18. Montaigne, s*étant trompé de date, avait mentionné une première fois cet événement au 20 juillet sur les Éphémérides de Beuther. Plus tard, ayant reconnu sa méprise, il reporta is fait à sa vraie date. Nous complétons ici les deux versions l'une par l'autre,

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