I . Est. Pasquicr, Lettres, liv. XVIII, lettre
dessein calculé ? Sans doute, si la mort avait permis à Montaigne de mettre la dernière main à son œuvre ainsi comprise, beaucoup de ces défaillances auraient disparu; mais, telles qu'elles sont, ces superfluités
JUSTE -LIPSB.
masquent parfois si bien l'intention de l'auteur qu'il est besoin de recourir aux précédentes éditions pour la saisir.
C'était là le principal délassement de cette suprême retraite. Dans sa solitude, Montaigne revoit sans
cesse son œuvre, avec le soin d'un auteur dont la fierté littéraire s'est éveillée aux applaudissements du public. Elle est devenue pour lui une sorte de tapisserie de Pénélope, qu'il ne défait certes pas, car il corrige peu, mais dont il relâche les mailles, y travaillant toujours sans l'achever jamais. Si on joint à cette occupation la correspondance que Montaigne entretenait avec ses amis, on saura tous les plaisirs littéraires qu'il pouvait goûter, ainsi isolé du monde. Sans doute que M"® de Goumay ne fut pas négligée, mais il ne nous est rien parvenu ni des lettres que Montaigne put écrire ni |de celles qu'il put recevoir. Nous avons seulement gardé le souvenir du commerce épistolaire noué avec Juste-Lipse, dont Montaigne faisait cas, et qu'il qualifie de c vraiment germain à son Turnebus ». Juste-Lipse ayant, à diverses reprises, imprimé ses lettres, quelquesunes de celles qu'il écrivit à Montaigne ont pris place dans le nombre, mais on n'y rencontre aucune lettre de Montaigne, bien que le Flamand se vante d'en posséder plusieurs. Leur liaison était assurément étroite. Dans la dernière édition de ses Essais, Montaigne avait beaucoup vanté Juste-Lipse, fie plus savant homme qui nous reate », et dit ce qu'il attendait de son érudition. Montaigne souhaitait que le philologue c eut et la volonté, et la santé, et assez de repos pour ramasser en un registre, selon leurs divisons et leurs classes, sincèrement et curieusement autant que nous y pouvons voir, les opinions de l'ancienne philosophie sur le sujet de notre être et de nos mœurs, leurs controverses, le crédit et la
9ahe 4es parts, l'appUcation de la vîq d^s auteurs e\ sectateurs à leurs préceptes es accidents mémorable^ et exemplaires ». Mais Juste-Lipse n'entendit pas ce souhait : au lieu d'écrire ce c bel ouvrage et utile », il préféra employer sa science au c docte et laborieux tissu de ses Poliliques », qui assurément charma infiniment moins son illustre correspondant.
Cette bonne opinion qu'on avait de ses propres mérites touchait beaucoup Juste-Lipse.; il y répondait par des compliments aussi vifs dont il émaillait ses lettres, bien qu'il se flattât de n'y pas mettre de louanges, c Pas de compliments entre nous, non hlandiamur inter nos, » écrivait-il à Montaigne le 16 mai 1589, ^^ aussitôt il le place au nombre des sept sages, au-dessus même, s'il est possibles Un peu plus tard, le 3o septembre de la même année, Juste-Lipse lui mandait encore : «Je tiens à ce que vous sachiez que je reçois vos lettres avec plaisir et les lis avec volupté. Je vous connais depuis longtemps, et cependant sans vous connaître; je connais votre esprit, vos écrits, mais non votre visage, et j'admire d'autant plus la droiture de votre jugement que, sur la plupart des choses, nous pensons de même. Je l'avoue : je n'ai trouvé personne en Europe avec qui je sois plus souvent d'accord qu'avec vous. » Et comme Montaigne avait invité le Flamand à le venir voir en France, celui-ci s'excusa sur l'état valé-
I. Justi Lipsii, Epistolarum centuries duœ, Lugduni Batavorum, iSgo, m-40. Voici l'indication des passages où il est question de Montaigne : l'e cent., let. 43, p. 66; — 2© cent, let. 45, p. 49; let. 59, p. 67; let. 96, p. 107.
tudinaire de sa santé et sur ses occupations, qui le retiendraient si sa santé ne le retenait pas. Au demeurant, Juste-Lipse admirait de bonne foi celui qu'il a appelé un peu trop pompeusement le Thaïes français. S'il ne paraît pas avoir senti toute l'ironie des Essais, il comprit combien était honnête et docte ce livre qu'il déclarait tout à fait à son goût; il estimait son auteur grand et propre à former le caractère et le jugement.
Dans sa retraite, Montaigne se laissait aller aussi au charme de l'existence des champs, de la vie de famille passée loin des importuns. Il surveillait son domaine, son vignoble, content de trouver là quelque distraction à son mal. Je ne sais si la réputation des Essais avait contribué à la vente du vin que l'auteur récoltait sur ses terres, comme plus tard le succès de VEsprit des Lois faisait vendre en Angleterre les vins du propriétaire de La Brède. Mais le passage de Montaigne à la mairie de Bordeaux lui valut quelques faveurs. C'est ainsi que, le 7 mai 1 588, le Parlement avait accordé à Montaigne, sur sa requête et contrairement aux privilèges de la ville, l'autorisation d'introduire dans Bordeaux < cinquante tonneaux de vin du cru de sa maison de Montaigne », à la condition de le faire conduire « par personnes et mariniers catholiques > et de déclarer que ce yin était bien récolté par lui>. A la vérité, ces soins de gestion n'avaient jamais beaucoup plu à Montaigne; il s'y livrait par nécessité plutôt que par goût. Main-