LES
DEMICHEL SEI-
GNEVR DE MONTAIGNE.
Edition nowelle^trowee après
Udcùcds de lAuthcur^ rcUatè (f ditgmcntic par Uf^ inm êters fins quéiux frtcedenm lmfrepiom%
A PARIS
Chez Michel Sonnivs, rue ûinû lacucs.
âlcfcudcBaflc
ClD-lD. XCV.
AVEC PRIVILEGE
Faf'Simili n'duit du litre des Essais, tJ^J.)
de plusieurs années après la mort de son mari. Elles sont adressées à un religieux Feuillant^ et roulent, pour la plupart, sur la construction du tombeau même de Montaigne. Sans doute, c'est la correspondance d'une vieille femme dévote. Les recommandations pieuses s'y mêlent aux demandes de services obligeants. Il n'en est pas moins intéressant de parcourir ces lettres avec soin, car on y trouve, chemin faisant, bien des renseignements à glaner. Le R. P. Marc- Antoine est à la fois le confesseur de M"* de Montaigne et son homme de confiance : confesseur indulgent, qui ne s'occupe pas seulement des besoins de Tâme pour négliger ceux du corps. Entre le religieux et la pénitente s'établit un échange d'attentions et desoins, dont ils se remercient mutuellement: pendant les chaleurs delV:té, celui-ci envoie des oranges, qui sont les bienvenues, et M"« de Montaigne répond à ces avances par quelques boites de cotignac. Souvent aussi, elle le charge d'emplettes que son éloignement de la ville Tempêche de faire effectuer directement, cje vous prie de ne laisser pas pourtant de me faire apporter une pièce d'étamine, du prix de quatre ou cinq écus ou aux environs. L'on dit qu'il faut l'aller acheter en un lieu qui s'appelle le Magasin^ où il y en a de très belles, bonnes et à bon compte. Si vous y employez quelque dévote demoiselle de vos amies pour la choisir et marchander, vous m'obligerez fort de me la faire porter avec vous, ou autrement. Votre cousine en a grand besoin. Je crois que M. de Castelnau ne voudrait pas refuser ni celle-là, ni sept aunes de taffetas
gris, d'un écu l'aune. Je lui compterai bien sur les frais de ma maison, chose qui ira beaucoup au delà. » La commission est piquante. Aussitôt, il est vrai, M™* de Montaigne s'excuse de son importunité. € Mon très révérend Père, je fais bien conscience de vous employer en telles affaires, mais la nécessité m'y contraint, car je ne sais comment faire; et, quand vous serez ici, je vous entretiendrai de beaucoup de choses que vous ne croiriez pas. >
Cet extrait donne bien le ton général de la correspondance. Ce ne sont le plus souvent que de menus services qui ne tirent pas à conséquence. La naissance du R. P. Marc-Antoine — il s'appelait, de son surnom dans le siècle, Antoine Clausse, seigneur de Marchaumont, et était issu d'une vieille famille qui avait fourni plusieurs évêques- comtes de Châlons, — surtout ses relations d'alliance avec M. de Gamaches, le second gendre de M"' de Montaigne, permettaient avec lui des confidences plus importantes et plus intimes. Elles abondent dans les quelques lettres qu'on a retrouvées et les rendent précieuses. Elles nous apprennent quel souvenir attendri le philosophe avait laissé dans l'esprit et dans le cœur de sa veuve. Trente ans après la mort de Montaigne, Françoise de La Chassaigne se rappelle encore avec émotion son mari, c de qui était tout le bien qu'elle a>, et en novembre 1621, pour la fête des Trépassés, à ces heures consacrées au culte de ceux qui ne sont plus, sa mémoire remonte avec tristesse le cours du temps. Par une attention touchante, elle réunit alors les
MONTAIQNB. 6o
deux êtres qui [lui tinrent le plus au cœur, et qui, tous les deux, sont disparus avant elle, et elle recommande son mari et sa fille aux prières du religieux.
Aussitôt après la mort de Montaigne, sa femme et sa fille s'étaient, en effet, vouées au souvenir du grand homme. Montaigne pensait sans cesse à son œuvre, la revoyant et l'augmentant chaque jour; la mort l'avait surpris au milieu de cette besogne. En disparaissant, il laissait un volume où sa pensée, sans être définitive, était cependant plus conforme à ses dernières volontés. Jusqu'à la fin l'auteur avait remanié son livre, le corrigeant et en chargeant les marges de réflexions nouvelles. Il existe encore aujourd'hui un manuscrit tout entier de la main de Montaigne, qui permet de juger qu>?l était ce labeur. C'est un exemplaire des Essais de l'édition de i588, dont les marges sont couvertes d'additions de l'écrivain; après avoir appartenu aux Feuillants de Bor- î deaux, il est maintenant à la Bibliothèque de la ville. Sa conservation est parfaite ; par malheur, le volume ayant été relié à la fin du dernier siècle, l'ouvrier a sottement rogné les pages, si bien qu'il manque sur les marges latérales trois lettres environ à chaque ligne, et, en haut ou en bas de^ pages, parfois plusieurs lignes entières. Tel qu'il «st, le volume de Bordeaux montre parfaitement comment Montaigne revoyait son œuvre lorsque sa dernière heure vint à sonner; on y sent à chaque instant tout le soin apporté à cette revision. < Les notes sont d'une écriture facile à lire en général et bien formée, a
dit quelqu'un qui avait étudié do près ce précieux exemplaire, et je ne puis que confirmer cette appréciation I ; les caractères sont de dimensions très variées, mais toujours parfaitement nets. Bien que les ratures soient nombreuses, il est possible, sauf pour un petit nombre de mots disséminés, d'arriver à lire le mot écrit d'abord ; dans tous les cas, il est aisé de dégager la rédaction définitivcr Quelques renvois très simples permettent d'intercaler Taddi" tion à la place qui lui est destinée» Assez souvent aussi, et principalement lorsqu'il s'agit de remplacer la phrase imprimée, celle-ci est biffée et la nouvelle rédaction est écrite en interligne. On voit enfin, dans le texte même, un nombre infini de corrections d'orthographe et de ponctuation. »
Tout cet effort était considérable, et il importait qu'il ne fût pas perdu pour le lecteur» C'étwt un pieux devoir de mettre au jour les EsêaU ainsi amendés, et M"* de Montaigne s'en préoccupa sans retard. Aussitôt après la mort de son mari, au milieu de la douleur qu'elle en ressentait, elle se préoccupa de sauvegarder les manuscrits du moraliste; et, contraignant son affliction, elle voulut donner au public une nouvelle édition des EasaU conforme à la dernière pensée de l'auteur» M"* de Gournay le déclare fort expressément^, c Elle a tout son pays pour témoin, s'écrie la savante fille en
I. L. Manchon, De la constitution du texte des EssaU, étude publiée (pp. 49-69) dans le petit volume posthume intitulé ; Léon Manchon (14 janvier i8$g - 30 mars 1886J. Laval, 1886, ifuS»,
a. Dans la grande préface qu^elle a mise en tête de Téditipn
de 1595, p. 4.
parlant de M"* de Montaigne, d'avoir rendu les offices d'un très ardent amour conjugal à la mémoire de son mari, sans épargner travaux ni dépense ; mais je puis témoigner en vérité pour le particulier de ce livre que son maître même n'en eut jamais tant de soin. » Ce n'est pas un mince mérite, on en conviendra, de s'être ainsi inquiétée aussitôt de ce qui pouvait faire mieux apprécier les méditations de son mari, d'autant que le deuil qu'elle éprouvait de son veuvage eût pu être pour M°** de Montaigne une excuse décente de diflférer plus encore cet hommage à la gloire du grand mort.
Mais il fallait plus que de la bonne volonté pour se faire l'éditeur des Essais et savoir débrouiller la pensée de l'auteur au milieu de ses papiers. Comment les choses furent-elles menées à bien? par quelle suite d'intelligents concours M"® de Goumay put-elle publier, moins de trois ans après le décès de Montaigne, cette édition de i bgb qui fait tant d'honneur à la piété de la fille d^alliance du philosophe ? Toutes les données du problème ne sont pas également claires; elles le sont assez cependant pour qu'on en puisse entrevoir le résultat». Nous pourrions le déterminer exactement, si nous savions en quel état précis se trouvaient les manuscrits laissés par
I. Grâce surtout à la saga::ité de M. R. Dezeimeris^ qui en a précisé les termes dans ses Recherches sur la recension du texte posthume des Essais de Montaigne (Bordeaux, 1866, in-8°). Voy. aussi les Recherches du même auteur sur la vie de Pierre de Brach (p. LXXiv et suiv. du tome II de l'édition des Œuvres poétiques. Paris, 1862, in-40) et Pétude déjà citée de L. Manchon sur la Constitution du texte des Essais.