MA0EM0IS2LLB DB GOURNAY
(D*aprOs le portra t Je Matbvus.)
Montaigne à son décès. Nous ne le savons pas, et il ne faut pas oublier que la mort surprit le philosophe dans la refonte de son livre. Seul l'exemplaire de Bordeaux nous a été conservé. C'est beaucoup assurément, puisqu'il contient, en manuscrit, la plus grande partie des passages nouveaux. Cela ne suffit pourtant pas absolument, car il est certain que Montaigne avait pris note ailleurs d'additions ou de variantes à son œuvre dont la rédaction autographe ne nous est point parvenue. Essayons néanmoins, en examinant ce qui subsiste, de déterminer le travail des éditeurs de i595.
Il parait très probable que l'exemplaire couvert de notes manuscrites et conservé actuellement dans la bibliothèque de Bordeaux était celui qui, dans la pensée de Montaigne, devait servir de base à une réimpression des Essais. Cela résulte du grand nombre de corrections et d'additionâ qui sont portées sur les marges et du soin avec lequel elles sont faites. Pour amender son ouvrage, Montaigne se livre à une besogne méticuleuse de revision qui devait lui coûter beaucoup, étant donnés la nature de son esprit et le mauvais état de sa santé; il s'y applique pourtant, ne négligeant rien, jusqu'aux recommandations typographiques, avec l'intention évidente de faire disparaître ce qui lui semble défectueux. Montaigne simplifie l'orthographe, à laquelle il attache plus d'importance qu'il n'en a l'air, et dans un avis à l'imprimeur, qu'on lit en tête du manuscrit, il résume sommairement les règles qu'il veut suivre désormais. Au point de vue du style, il
LA PUBLICATION POSTHUME DES ESSAIS 47g
coupe ses phrases, bannissant chaque jour davantage les longues périodes cicéroniennes, hachant, au contraire, son style, à Texemple de Sénèque; sous sa plume, les virgules se changent en deuxpoints, et ceux-ci deviennent des points simples, qui marquent plus fréquemment la fin de la phraseï Montaigne, qui n'était pas grammairien, le devient presque, à passer ainsi son propre ouvrage au crible* Et toutes ces corrections si minutieuses — ^ mots changés ou phrases modifiées — sont faites d'une écriture sinon naturellement lisible, du moins volon* tairement soignée. Des renvois assez simples permettent de se reconnaître au milieu des additions nouvelles et de les intercaler à leur place. Croit-on que Montaigne se fût imposé un pareil labeur sur un exemplaire de son livre avec l'intention de reporter ailleurs toutes les remarques dont il le surchargeait? La besogne était déjà bien fastidieuse pour un esprit prime-sautier; elle était fatigante pour un tempérament rongé par la maladie, et il eût été hors de ses forces de la recommencer. Pense-t-on enfin que Montaigne, qui écrivait « insupportablement mal >, se fût ainsi contraint à bien écrire pour l'unique plaisir de se relire plus aisément. Tout ceci est inadmissible, et il serait plus inadmissible encore de supposer que tous ces changements d'orthographe et de ponctuation n'ont pas été faits avec la pensée qu'ils seraient définitifs. 11 ressort, au contraire, de toutes ces considérations que l'exemplaire de Bordeaux est bien celui que Montaigne destinait à l'impression. Sans doute, il l'eût modifié
en quelques endroits, car ses intentions n'étaient pas formellement arrêtées, mais il eût servi de base à une édition nouvelle et il a sauvegardé la volonté de son auteur.
Pourtant, si Ton compare le texte du manuscrit de Bordeaux au texte publié en i5gb par M"* de Gournay, on constate tout d'abord un grand nombre de différences de détail : des mots sont changés et des phrases "autrement coupées; d'autres phrases, des développements même, ont été imprimés, tandis qu'ils manquent dans le manuscrit; celui-ci, à son tour, renferme quelques phrases que l'impression n'a pas reproduites. Que faut-il conclure de ce manque de concordance? Peut-on accuser de négligence les éditeurs posthumes des Essais, ou bien faut-il croire qu'il existait un autre manuscrit aujourd'hui perdu et que ce manuscrit était le meilleur, puisqu'il a été choisi de préférence? Ces deux hypothèses sont aussi invraisemblables l'une que l'autre; j'ai déjà essayé de montrer l'impossibilité de la dernière, j'ajouterai seulement que rien ne permet de soupçonner la conscience éclairée de M"* de Gournay. Au surplus, la différence qui sépare les deux textes est trop minime pour justifier l'existence d'une seconde version manuscrite. Il est seulement infiniment probable que Montaigne n'accroissait pas uniquement son livre en couvrant ses marges d'additions. Les marges disparaissaient, en effet, sous l'abondance des remarques, et il eût été difficile d'y insérer tous les passages ajoutés. Tant que son livre n'était pas livré aux typographes, Montaigne
l'accroissait sans relâche, et le manque de place pouvait seul Tempêcher d'y intercaler quelque aperçu nouveau ou quelque heureuse citation. Il prenait alors en note ses réflexions sur des feuillets volants, enregistrant ses humeurs sur des c petits brevets décousus >, comme il enregistrait les variations de sa santé. On voit sur l'exemplaire de Bordeaux les signes de renvoi à ces notes écrites sur des papiers isolés. Exposés à la dispersion, ceux-ci ne nous sont point parvenus, mais ce qu'ils contenaient a pris place dans l'édition de iSgS. Montaigne dut écrire également de la sorte soit une première rédaction de quelques passages de son livre, soit une version nouvelle, et ainsi s'expliquent les variantes qu'on peut relever entre le texte manuscrit que nous possédons et l'édition de iSgS.
Avant de remettre à l'imprimeur le texte de cette édition, il fallait donc se reconnaître au milieu des papiers de Montaigne, y trouver la véritable intention de l'auteur. M"*® de Montaigne avait pieusement recueilli tous les brouillons de son mari, mais quel que fût son culte pour la mémoire du grand mort, elle ne pouvait donner elle-même ses soins à la publication posthume des Essais; c'était une tâche au-dessus de ses forces, car rien ne nous fait supposer qu'elle eût les connaissances philosophiques nécessaires pour la mener à bien. Qui chargea- t-elle d'examiner les manuscrits de Montaigne et de les mettre en ordre? Nous savons que ce ne fut pas M"** de Gournay; il est en effet certain que celle-ci ne vint à Montaigne qu'après avoir publié les Essais;
elle-même nous l'apprend formellement, c Un an et demi après la mort de Montaigne — c'est-à-dire dans les premiers mois de 1 694, — lit-on dans la petite notice placée à la fin des Avis ou Présents de M"*» de Goumay', la veuve et la fille unique de ce grand homme envoyèrent les Essais à M"^ de Gournay, lors retirée à Paris, pour les faire imprimer, la priant de les aller voir après, afin de prendre entière et mutuelle possession de l'amitié dont le défunt les avait liées les unes aux autres; ce qu'elle fit et demeura quinze mois avec elles. > C'est ce qui arriva effectivement : M"^ de Goumay ne se rendit à Montaigne qu'après avoir terminé l'édition des Essais qu'elle surveilla, et son séjour à Montaigne dura au moins jusqu'à la fin de iSgô, car nous avons une lettre d'elle qui porte l'indication de cet endroit et la date du i5 novembre iSgô*.
De qui M"* de Goumay tenait-elle donc la copie qui lui servit à la réimpression des Essais, et qui fut chargé d'établir le texte qui devait être ainsi livré au public ? Certes, « ce n'était pas légère entreprise, > ainsi que M"® de Gournay le reconnaît, que de bien lire les manuscrits de Montaigne c et garder que telle difficulté n'apportât ou quelque entente fausse, ou transposition, ou des omissions >. A qui ce soin délicat incomba- t-il ? M"^ de Gournay nous l'apprendra encore en remerciant le poète Pierre de Brach
i. Paris, 1641, in-40, p. 994.
2. C'est une lettre à Juste-Lipâe que le D»* Payen a publiée, dans le Bulletin du Bibliophile (1862, p. i3o4), parmi d'autroa lettres relatives à la mort de Montaigne.
d'avoir été, pour ainsi dire, l'éditeur au premier degré de cette réimpression posthume des Essais, d'avoir constitué le texte qu'elle allait reproduire. € Que je sais de gré au sieur de Brach, — écrit M"^ de Gournay dans la grande préface qui précède son édition de iSgS, — de ce qu'il assista toujours soigneusement M°® de Montaigne au premier souci de sa fortune — la fortune de ce livre, les Essais, — intermettant pour cet exercice la poésie dont il honore sa Gascogne, et ne se contentant pas d'emporter sur le siècle présent et les passés le titre d'unique mari, par la gloire qu'il prête à sa femme défunte', s'il n'enviait encore celui de B^n ami par tels offices et plus méritoires vers un mort. » Le langage de M"® de Gournay est pesant, mais il est clair. Cet office de bon ami, cet exercice assidu et prolongé qui détourne de Brach de ses propres ouvrages, c'est évidemment la collation des manuscrits de Montaigne, l'établissement du texte qui allait devenir définitif et son choix au milieu des rédactions diverses qu'avait pu laisser l'auteur. De Brach fournissait ainsi la base sur laquelle M"® de Gournay allait asseoir son pieux édifice.
Au reste. M"® de Gournay se conforma complètement aux textes qui lui étaient transmis par M"*"* de Montaigne, et qui avaient été préparés par de Brach : c J'ai secondé ses intentions jusqu'à l'extrême superstition, » déclare -t- elle d'elle-même, et elle peut, en toute sincérité, se rendre pareil témoi-
I. Miio de Gouraay fait allusion ici aux vers que De Brach avait consacrés à la mémoire de sa femme.
gnage. c Aussi n'eusse -je pas restivé (regimbé), s'écrie- 1- elle, lorsque j'eusse jugé quelque chose corrigeable, de plier et prosterner toutes les forces de mon discours sous cette seule considération que celui qui le voulut ainsi était père et qu'il était Montaigne. » Telle fut bien effectivement la conduite de M"* de Goumay; éditeur consciencieux, elle respecta jusqu'au scrupule le texte qui lui était fourni; éditeur diligent aussi, car elle apporta à la tâche qui lui était confiée toute l'activité de son esprit. Comme on l'a vu plus haut, c'est en mars 1694 que M"*' de Gournay reçut, de M°*® de Montaigne et de sa fille, la copie dû nouveau texte des EssaiSy et avant la fin de cette même année, ce texte était livré au public par Abel Langelier, dans une c édition nouvelle, trouvée après le décès de l'auteur, revue et augmentée par lui d'un tiers de plus qu'aux précédentes impressions ». Neuf mois environ avaient donc suflî à M"^ de Gournay pour s'acquitter de sa tâche; ce délai était normal pour diriger la publication du volume, mais quel que fût le zèle de la docte fille, elle n'eût pas pu, dans ce même laps de temps, préparer tout ensemble le texte qui allait voir le jour et en mener à bien l'apparition. Cette remarque confirme encore le rôle que nous prêtons à M"® de Gournay et qui fut le sien; elle se conforma avec exactitude à la ligne de conduite qui lui avait été tracée, et, la conscience en repos, elle pouvait invoquer comme garant de sa fidélité ce manuscrit original des Essais qui, étant demeuré à Montaigne, n'avait pas passé sous ses yeux.
Telles sont les origines de cette célèbre édition des Essais de iSqS, qui a été si généralement adoptée