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CONCLUSION

Montaigne voulait laisser de lui une image vraie. Il tenait moins à être loué que bien connu et apprécié à sa juste valeur.

Si on doit s'entretenir de moi, je veux que ce soit véritablement et justement. Je reviendrais volontiers de l'autre monde pour démentir celui qui me formerait autre que je n'étais, fût-ce pour m'honorer.

En somme, il ne s'est pas trop surfait. Il a même mis une visible coquetterie à se rabaisser sur certains points. Si l'on excepte la faiblesse, aussi affligeante chez les gens d'esprit qu'elle est commune, d'avoir rougi de son bisaïeul, le marchand de poissons faiblesse beaucoup pins excusable d'ailleurs chez un gentilhomme du xvie siècle que chez un fils de la Révolution, tel que Victor Hugo, qui ne voulait pas des-

Stapfer. — Montaiano. 13

cendre d'un brave menuisier de Nancy), Michel de Montaigne fut sincère et même assez modeste. Il eut le culte du naturel et de la vérité. Il nous laisse le souvenir aimable et l'impression saine d'un parfait honnête homme de l'ordre moyen. Comparez à sa vie celles des grands hommes bruyants du xvme siècle et du nôtre, Voltaire, Diderot, Rousseau, Hugo déjà nommé, elle vous semblera respirer je ne sais quel antique parfum de simplicité et presque de vertu.

Le plus précieux enseignement des Essais est cette chose exquise : la paix, la douceur, la bienveillance entre les hommes.

De nobles esprits ont souvent prétendu que la vraie tolérance est celle qui accompagne les convictions fortes, qu'unie à des croyances incertaines elle n'est que de l'indifférence, et que celui-là seul mérite le nom de tolérant, qui, ayant en son idée une foi ferme, est patient pour ceux qui en sont moins sûrs ou quila nient. Certes, un tel effort contre la nature n'est point impossible, puisqu'on a vu, bien rarement il est vrai, ce spectacle sublime ; mais d'une vertu presque surhumaine faire une règle ordinaire de la morale, c'est trop exiger de notre pauvre cœur.

Les convictions fortes sont naturellement intolérantes et intransigeantes. En toute chose susceptible de controverse, même dans les simples questions de goût, pour démentir l'adage absurde qu' « il n'en faut point disputer », l'homme qui croit avoir raison est plein d'une aigreur naturelle pour ceux qui lui semblent avoir tort, et la pitié méprisante qu'il sent à leur

égard n'a rien de commun avec la haute bonté qui comprend et supporte. Nous venons de voir Montaigne lui-même s'irriter contre les misérables qui, de son temps déjà, torturaient par les recherches raffinées dune préciosité barbare notre belle langue française. Sur divers points de morale, aussi bien que de goût, il lui est arrivé d'être convaincu; alors il se fâchait tout comme un autre. Il s'est fâché contre les cruels, les perfides, les menteurs, contre les pédants et les dogmatiques : ce sont de bonnes colères.

lia pu s'amuser (il avait tant d'esprit!) à prouver que le véritable doute n'a pas le droit de douter, puisque « s'emportant soi-même » il doit douter qu'il doute ; mais il avait trop de sens pour faire de ces subtilités pointues le siège habituel de sa pensée. « Les privilèges fantastiques, imaginaires et faux, que l'homme s'est usurpé de régenter, d'ordonner, d'établir », voilà ce qu'il ruine avec délices. Pour tout le reste, il a voulu être « homme vivant, discourant et raisonnant », et le meilleur usage qu'il ait fait de sa dialectique a été de montrer aux hommes que, dans toute la sphère des vérités métaphysiques, c'est-à-dire inconnaissables, la foi-espérance doit leur suffire, que la foi-certitude est téméraire et dangereuse, risquant fort de remplir les cœurs d'une âpre intolérance et d'armer des fanatiques les uns contre les autres.

Il s'est impatienté contre les protestants, parce qu'une foi trop ardente en des choses dont il est

déraisonnable d'être sûr à ce point a seule pu les faire partir en guerre contre la religion traditionnelle. Il a fulminé contre les athées, parce que ce n'est vraiment pas la peine de substituer à la douce espérance qui nous fait vivre une négation, incertaine aussi, mais dont la conséquence logique est le pessimisme et le désespoir.

En cette fin de siècle, deux questions très graves sont à l'état de crise : la question sociale et la question religieuse.

Montaigne ne nous offre point de solution pour la première. Il divague, quand il lâche les rênes à la spéculation la plus hardie, pourvu seulement qu'une main ferme serre en même temps le frein du pouvoir. Nous voyons avec épouvante aujourd'hui que si la politique et la philosophie suivent, sans se concerter, des voies indépendantes, ces deux forces se heurteront à bref délai dans un choc formidable. Quand il s'agit de la société, la fantaisie individuelle du penseur n'a pas droit à toutes les audaces ; il doit dire ce qui est utile et possible, pour que l'homme d'Etat ait le devoir de l'écouter. Notre seule chance d'évitenencore que la question sociale soit tranchée par un coup de violence, c'est de ne point nous bercer davantage du rêve périlleux de Montaigne, la séparation de la pensée et de l'action, et de persuader aux gouvernants et aux théoriciens de s'entendre.

Plus pratique en face du problème religieux, voici le conseil qu'il nous donne : demander à notre curé

ce qu'il faut croire, et puis n'y plus penser. C'est la bonne vieille solution catholique. Elle suppose une candeur qui est devenue rare parmi les gens instruits et intelligents. Les chrétiens modernes sont d'accord pour chercher et entrevoir, par delà les conclusions de la science, des horizons célestes; mais ils n'ont garde de préciser le vague et fuyant objet de leur foi, car la moindre apparence d'une idée claire serait le signal du schisme et de la dispersion en autant d'opinions diverses qu'il y a d'âmes pensantes. Les mains s'unissent tant qu'elles tâtonnent dans le brouillard : vienne le jour, il éclairera une scène de disputes et peut-être un champ de bataille. Dans cette division à l'infini de la croyance chrétienne, prévue depuis l'heure solennelle où l'esprit émancipé rejeta la tutelle commode de l'Eglise, Montaigne, avec son credo tout d'une pièce et naïf, ne nous suffit donc plus. Mais il reste digne d'admiration et d'envie par la simplicité de la séparation qu'il a faite entre le domaine de la connaissance et celui de la foi, par la sérénité avec laquelle il contemplait, du haut de sa paisible tour, la mêlée tumultueuse des passions et des haines, les cris et l'agonie des mortels insensés.

Si la marche en avant du monde dans la nuit veut d'autres bras que ceux de notre philosophe et d'autres cœurs que le sien, si elle demande des hommes qui ne s'appartiennent pas, qui ne se connaissent pas eux-mêmes, qui se donnent à leur fonction d'une ardeur sans réserve et jouent leur rôle avec une illusion entière, ne craignons jamais d'en manquer;

l'J8 MONTAIGNE.

il y aura toujours plus de fous qu'il n'en faut pour pousser aveuglément la machine. Souhaitons plutôt à la France d'avoir, pour éclairer sa route et calmer ses furies, assez de sceptiques, c'est-à-dire de sages, tels que lui.

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