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INFLUENCE SUR LES CLASSIQUES FRANÇAIS

Vais-je maintenant dresser la liste interminable des passages de nos grands écrivains qui sont des emprunts au père des moralistes français? A quelle

fin? Pour prouver ce dont personne ne doute : qu'il est bon- à lire et qu'on le lit, bon à piller et qu'on le pille?

Je ne compterai pas non plus les éditions des Essais; car, habitués que nous sommes aux chiffres charlatanesques des pseudo-éditions de la réclame contemporaine, si je disais qu'il en a paru vingt-sept au xvne siècle, on s'écrierait sans doute : Comment! rien que vingt-sept ?

Les seuls épis qu'on puisse détacher un peu utilement de la gerbe des moissonneurs, ce sont quelques idées vraiment fondamentales et nourricières. C'est ainsi que la satire IX de Régnier, la doctrine littéraire de Malherbe et V École des Maris professent pour la tradition un respect qui, tout en étant le contraire de cet amour du nouveau que César note chez les Gauiois, n'en est pas moins caractéristique de l'esprit national, et que Montaigne exprime en ces termes :

Je suis dégoûté de la nouvelleté, quelque visage qu'elle porte.... La forme de vivre plus usitée et commune est la plus belle — Comme, aux accoutrements, c'est pusillanimité de se vouloir marquer par quelque façon particulière et inusitée, de même, au langage, la recherche des phrases nouvelles et des mots peu connus vient d'une ambition scolastique et puérile. Puissé-je ne me servir que de ceux qui servent aux halles à Paris !

Montaigne dit encore : « Le plus juste partage que nature nous ait fait de ses grâces, c'est celui du sens ». Régnier et Descartes sont du même avis.

On sera peut-être curieux de voir un sentiment essentiel en critique, celui de la vénération jrour la gloire, traduit dans les Essais sous deux formes, l'une, juste et délicate, l'autre, paradoxale et violente, et la première de ces deux formes se retrouver sous la plume de Racine, la seconde, sous celle de Victor Hugo : « Quand je me trouve dégoûté (d'un ancien), mon jugement ne s'en croit pas; il n'est pas si outrecuidé de s'opposer à l'autorité..., il s'en prend à soi, et se condamne, ou de s'arrêter à l'écorce, ne pouvant pénétrer jusques au fond, ou de regarder la chose par quelque faux lustre ». C'est la forme racinienne; voyez la fin de la préface d' Iphigénie avec la citation de Quintilien. Mais Montaigne a dit aussi : « Je les approuve tous, l'un après l'autre, quoi qu'ils disent », et Victor Hugo : « J'admire tout, comme une brute ».

C'est une erreur traditionnelle, depuis le fameux Entrelien de Pascal avec M. de Saci sur Epictète et Montaigne, de considérer Montaigne comme un pur contempteur des hommes. On oublie qu'il a aussi et surtout défendu généreusement la vertu contre les misanthropes. Cependant, comme il a vu et dit tant de choses, la pensée fondamentale de la Rochefoucauld se rencontre dans les Essais :

Il ne se reconnaît plus d'action vertueuse. Celles qui en portent le visage, elles n'en ont pas pourtant l'essence ; car le profit, la gloire, la crainte, l'accoutumance, et autres telles causes étrangères nous acheminent à les produire. La justice, la vaillance, la débonnaireté que nous exerçons lors, elles

peuvent être ainsi nommées poui la considéiation d'autrui et du visage qu'elles portent en public; mais chez l'ouvrier ce n'est aucunement vertu; il y a une autre fin proposée, une autre cause mouvante.

Je suppose que les notes du la Rochefoucauld, ainsi que du la Bruyère, dans l'admirable Collection des Grands Ecrivains de la France, contiennent tout ce qu'on peut souhaiter de rapprochements de détail avec le texte des Essais. Havet a tapissé le rez-dechaussée de son Pascal du butin conquis sur Montaigne; mais il n'a pas ramassé toute la dépouille. On ne dira jamais assez combien les Pensées sont imprégnées et comme ruisselantes partout du seul livre humain dont Pascal se soit pénétré à fond. En vérité, les Essais furent et sa Bible profane et la clef qui ouvrit, non point, assurément, la vérité chrétienne à son cœur, mais à son intelligence le secret de sa preuve philosophique.

Le paragraphe 19 de l'article III et les dix-huit lignes de l'article XXII commençant par ces mots : « J'admire avec quelle hardiesse... » résument l'Apologie de Raimond de Sebonde. Quand Pascal écrit : « La dernière démarche de la raison, c'est de connaître qu'il y a une infinité de choses qui la surpassent Il faut savoir douter où il faut, assurer

où il faut, et se soumettre où il faut.... La foi est un don de Dieu; ne croyez pas que nous disions que c'est un don de raisonnement », la profonde identité de sa doctrine avec celle de Y Apologie ne peut être méconnue que par le préjugé qui prend Montaigne

pour un voltairien. Pascal pense et dit, comme son maître, que la raison est « ployable à tous sens »; il distingue, comme lui, l'ignorance naturelle, l'ignorance savante et celle « d'entre deux » qui « trouble le monde et juge mal de tout » ; il répète que « l'homme n'est ni ange ni bête » et que « qui veut faire l'ange fait la bête »; mais, seul, il ose aller, dans le scepticisme mystique, jusqu'à cette extrémité éperdue dont la foi de Montaigne, plus superficielle et plus tranquille, n'avait eu ni le besoin ni l'idée : Prenez de l'eau bénite, faites dire des messes comme si vous croyiez; cela vous fera croire et vous abêtira.

L'intimité de notre commerce avec un grand prosateur ne se trahit nulle part plus manifestement que dans l'involontaire imitation de son rythme. Là où Montaigne est éloquent, ses phrases ont un balancement naturel, dont l'âme de Pascal avait gardé l'impression sensible. On a maintes fois signalé l'exacte correspondance de certaines Pensées célèbres avec les morceaux proprement oratoires de Y Apologie. En voici deux autres exemples.

Les mots : « Gela est impossible et d'un autre ordre », qui se trouvent à la fin du sublime développement de Pascal sur la distance infinie des corps aux esprits et des esprits à la charité, sont un écho des dernières lignes de Y Apologie .... « Cela est impossible et monstrueux ».... Le mouvement du paragraphe 1 de l'article IV est calqué sur un passage du chapitre De la diversion, où Montaigne nous montre un guer-

rier enflammé par des causes toutes superficielles pour la querelle d'un prince dont il se souciait la veille comme d'une guigne :

Voyez-le pourtant Je lendemain, tout changé, tout bouillant et rougissant de colère en son rang de bataille pour l'assaut. C'est la lueur de tant d'acier et le feu et tintamarre de nos canons et de nos tambours qui lui ont jeté cette nouvelle rigueur et haine dans les veines. Frivole cause! me direz- vous. Comment cause? il n'en faut point pour agiter notre âme : une rêverie sans corps et sans sujet la régente et l'agite *.

Montaigne, par la puissance de ses visions, s'est emparé de l'imagination de Pascal, non moins fréquemment que des profondeurs obscures de sa sensibilité musicale par les sons et le rythme. Quand l'auteur des Essais nous montre l'homme, « calamiteuse » et frêle créature, « attaché et cloué » au « dernier étage du logis », au « plus éloigné de la voûte céleste », il n'égale certainement pas, mais il prépare la page, sommet de l'éloquence et de la poésie française, où le grand lyrique du xvne siècle s'épouvante de ces effroyables espaces de l'univers qui l'enferment, attaché à un coin de cette vaste

1. Voici le passage de Pascal qui correspond à celui de Montaigne, non pour l'idée, mais pour le mouvement et la cadence : « On donne aux hommes des charges et des affaires qui les font tracasser dès la pointe du jour. Voilà, direzvous, une étrange manière de les rendre heureux! Que pourrait-on faire de mieux pour les rendre malheureux? Comment! ce qu'on pourrait faire? Il ne faudrait que leur ôter tous ces soins; car alors ils se verraient, ils penseraient à ce qu'ils sont, d'où ils viennent, où ils vont.... »

étendue, atome entouré d'infinités de toutes parts. ombre qui ne dure qu'un instant sans retour, entre toute l'éternité qui l'a précédé et toute celle qui le suit.

L'histoire des enfants « drus et forts d'un bon lait qu'ils ont sucé, qui battent leur nourrice », est toujours vraie. Pascal n'a pas assez reconnu sa dette envers le grand inspirateur laïque des Pensées. Il en est de même de Rousseau, qui doit à la source libérale des Essais le premier de ses Discours au moins et Y Emile, sans parler du reste, mais qui eut le double ou le triple tort de traiter son aimable créancier du temps passé avec la même grâce d'ours que ses propres contemporains, de préférer aux idées vraiment exquises de Montaigne tantôt ses lieux communs, tantôt ses paradoxes, et d'altérer l'habituel bon sens de ce sage par l'âcreté de son humeur et par l'outrance de sa déclamation.

L'auteur des Confessions s'enorgueillit de tout ce qui le distingue et l'isole, de ce qui lui dresse un piédestal à part et au-dessus du genre humain. Par là il inaugure l'attitude insolente du Moi romantique dans sa personnalité superbe. Tant d'orgueil n'habite pas dans l'âme de l'auteur des Essais, homme très vain tout simplement. Il ne veut être que l'un d'entre nous. Cette prétention (car c'en est une aussi) à la généralité typique plutôt qu'à la singularité individuelle tait de Montaigne non pas précisément L'aïeul vénéré, mais l'oncle goguenard de la postérité classique et sérieuse qui le suit, la rougeur au front,

séduite par ce qu'il a de solide et d'universel, choquée par l'étalage indécent de sa nature humaine-.

En prenant au philosophe du xvic siècle mainte idée de sa morale, de sa pédagogie et de sa politique d'imagination (puisque Montaigne en avait deux, l'une à l'autre contraires), Rousseau le dévalisait par droit de conquête bien plus qu'il ne recueillait son héritage comme fils. Il n'existe ni lien ni air de famille, pas la moindre analogie de nature, entre le seigneur de Montaigne et l'hermite de Montmorency. Voltaire, au premier abord, le rappelle davantage; mais les ressemblances sont superficielles et la différence est profonde entre ces deux génies, l'un, poussé par le démon qui nie et qui raille, l'autre, gardant sous les licences la flamme de l'enthousiasme et le frein du respect; celui-là, destructeur des croyances à l'aide et au profit de la raison; celui-ci, conservateur des croyances parce que la raison est imbécile, esprit imprudent, mais cœur sans fraude, assez candide pour se persuader que la libre critique où s'amusaient les rêves de son imagination « débauchée » resterait un jeu sans conséquence, une orgie purement spéculative, à jamais incapable de prévaloir contre la nécessité sociale et religieuse de maintenir l'ordre établi.

L'âme de Montaigne était de trop « riche composition » pour que tous les sceptiques français soient autorisés, par le seul fait de leur scepticisme, à se dire son sang et sa race. On se trompe probablement beaucoup sur les prédilections qu'il aurait eues

lui-même. Je ne puis m'empècher de croire qu'entre tous nos auteurs le grand Corneille aurait été son favori, et que ni Bayle, ni Fontenelle, ni Voltaire, ni aucune incarnation de l'esprit méphistophéliqu et malin a.'eùt eu pour lui l'attrait familial qu'on suppose.

Sceptique, cet admirateur exalté de la vertu, de la

volonté et de l'action? cet adorateur du divin rayon

qui transfigure l'homme en héros ou en saint? ce défenseur généreux de la nature humaine, qu'indignait la vilaine manie de rabaisser tout ce qui nous fait honneur par le poids des motifs mesquins? cet esprit modeste et humble, si respectueux pour l'autorité qu'il en devenait non seulement croyant, mais crédule ? cet homme sincère et droit qui avait la religion de la parole; qui, dans l'incertitude des vérités métaphysiques, sentait bien qu'il faut tenir ses yeux fixés sur la loi morale, comme sur l'aiguille directrice qui ne saurait tromper, précurseur instinctif de la philosophie du devoir et devinant déjà la sûre orientation qu'indiquera la conscience à la raison égarée :

Homme, veux-tu trouver le vrai? cherche le juste.

Est-on sceptique parce qu'on est sage et qu'on donne le nom parfaitement mérité d'â/terie au dogmatisme tranchant et superbe, à l'affirmation sûre d'elle-même, à l'entêtement stupide ? Est-on sceptique pour croire, avec tous les grands docteurs catholiques et protestants, que les vérités de la foi sont indémontrables,

pour les soustraire, d'un cœur dévot, aux périlleux hasards d'une preuve rationnelle, à la platitude écœurante et fade d'un christianisme sans mystères? O pouvoir invincible d'un mot et d'une légende!

INFLUENCE AU XIXe SIÈCLE

Le monde « fourmille de commentaires » qui se répètent et se font écho les uns aux autres. « D'auteurs, il en est grand cherté. »

Montaigne est un auteur : ce qui ne l'empêche pas d'être un homme aussi, selon le mot de Pascal; perfection plus charmante peut-être, mais phénomène moins rare. Homme, il continue de nous plaire; auteur, de nous instruire.

Maint rapprochement brillant et neuf serait à faire entre ;?es idées et celles des moralistes, des critiques, des poètes, des philosophes du xixe siècle, si trop de perles fausses ne mêlaient leur clinquant à cette érudition facile. De ce que Montaigne et Lamartine se rencontrent dans l'expression d'une même pensée, non seulement il ne s'ensuit point que le second l'ait prise au premier, niais l'influence, même indirecte, des tissais demeure douteuse lorsqu'on peut remonter à une source plus haute, et notre auteur doit tant aux anciens que cela est presque toujours possible.

Qui dira, par exemple, si les amères réflexions de Schopenhauer sur la réalité de nos douleurs, seule chose positive, les bonheurs de l'homme étant négatifs, ont une de leurs origines dans ce passage : « L'homme possède ses biens par fantaisie, ses

maux en essence Nous ne sentons pas l'entière

santé comme la moindre des maladies. Notre bien-être, ce n'est que la privation d'être mal » ? Ou comment savoir si une remarque des Essais, répétée par Pascal, sur le crédit que donne à des propos ineptes la gravité, la robe, la fortune de celui qui parle, est pour quelque chose dans cette observation plus générale et plus profonde de Spencer : « Les crovances et les actions des hommes sont déterminées bien moins par l'intelligence que par le sentiment Souvent l'argument le plus concluant ne

réussit pas à produire une conviction capable d'influencer la conduite; et souvent une simple assertion articulée avec emphase et assurance produit, en l'absence de preuves ou même en présence de

preuves contraires, une conviction inébranlable

Ce n'est pas le témoignage logique et concluant qui engendre la conviction dans l'esprit, c'est d'entendre parler le langage naturel à la conviction » ?

Voici pourtant deux modernes en qui nous n'hésitons point à reconnaître les vrais fils de Montaigne par les idées et par l'esprit : Sainte-Beuve et Renan.

Leur scepticisme, exempt de l'ironie insultante propre à la négation voltairienne, comme de l'intestine tragédie du doute, tourment et horreur de

Stapfer. — Montaigne. 12

Pascal, se rapproche par une certaine sérénité, plus grande chez Renan que chez Sainte-Beuve, de la paix spirituelle et morale qui distingue si éminemment l'auteur de Y Apologie.

Sainte-Beuve a bien mieux compris que Renan et que Montaigne l'essence du christianisme, sans être meilleur chrétien d'ailleurs; mais Montaigne etPœnan ont éprouvé à un plus haut degré que Sainte-Beuve certain sentiment religieux où du reste n'entraient que des éléments païens : l'optimisme, ia foi en la bonté de la nature et l'adoration du divin sous toutes ses formes. L'auteur de la Vie de Jésus et celui des Essais furent de très honnêtes gens selon le monde, et crurent à leur propre innocence aux yeux du juste Juge avec une naïveté où ne tomba jamais l'historien profond de Port-Royal.

Leur conscience superficielle et leur sagesse antique, mélange d'épicurisme exquis et de stoïcisme sans roideur, affectait pour la mort une indifférence peu chrétienne. Ils croyaient le monde beau, l'homme bon, la vie bonne, tenant tout fils d'Adam pour honnête, jusqu'à preuve du contraire, persuadés qu'une bonté infinie pénètre la nature, que le ciel sait gré à ses créatures d'être gaies, et que les instants consacrés à la joie « doivent compter parmi ceux où l'homme répond le mieux aux vœux

de l'Eternel Mes chers enfants, c'est inutile de se

donner tant de mal à la tête pour n'arriver qu'à changer d'erreur. Amusez-vous, puisque vous avez vingt ans. Préparez-vous pour la vie une ample pro-

vision de bonne humeur. La vieille gaieté gauloise est peut-être la plus profonde des philosophies. »

Fier de se dire croisé de Gascon et de Breton, l'humoriste de Tréguier rappelle celui du Périgord avec sa prétention, qui n'était peut-être qu'une gasconnade, d'avoir dans les veines du sang anglais. Il a versé, lui aussi, dans la gaudriole et a eu, sur le tard, son chapitre Sur des vers de Virgile, un peu alourdi de métaphysique allemande, plus comique dans sa gaucherie honnête et dans sa gravité que les joyeuses plaisanteries françaises du frère de Rabelais sur l'instant d'ivresse d'où résulte « une si sotte production que l'homme ».

Tous les trois, Montaigne, Sainte-Beuve et Renan furent d'assez bons connaisseurs d'eux-mêmes. Ils s'étaient réservé une « arrière-boutique » où leur Moi intime se retirait, jugeant de là les laits et gestes du Moi extérieur et officiel. Ils avaient compris les graves devoirs de l'homme public. Ils s'en acquittèrent sans faute comme sans zèle et les recherchèrent peu, dédaignant par bon goût, comme chose vulgaire, la négligence à les remplir autant que l'empressement à s'y absorber; se prêtant à tout de bonne grâce sans se donner lourdement à rien; voulant jouer comme de bons acteurs leur rôle dans la comédie, non pas, comme des bourgeois naïfs, le prendre et se prendre au sérieux. Montaigne, gentilhomme; Renan, prêtre; Sainte-Beuve, pur lettré, ont d'ailleurs séparé plus ou moins parfaitement Michel, Ernest et Charles du magistrat ou du magister,

Sainte-Beuve avec un peu moins d'élégance que Renan, l'administrateur du Collège de France avec le même grand art que le maire de Bordeaux.

L'art des distinctions, des nuances, qui est toute la critique et presque tout le talent, mais qui n'est qu'une partie utile de la sagesse et qu'une partie douteuse de la vertu, a été poussé par Montaigne et par ses héritiers spirituels jusqu'à cet excès d'analyse où l'intelligence jouit et triomphe, mais où la rigueur de la loi morale se détend, où son unité se dissipe et s'efface. « Il n'y a pas deux hommes au monde qui aient juste les mêmes devoirs », pense Renan; a la vie des nations, comme celle des individus, est un compromis entre des contradictions. De combien de choses il faut dire qu'on ne peut vivre ni avec elles ni sans elles, et pourtant l'on vit toujours!... Ce que nous croyons mauvais est souvent utile et nécessaire. » Montaigne avait écrit :

Notre bâtiment, et public et privé, est plein d'imperfections ; mais il n'y a rien d'inutile en nature, non pas l'inutilité même En toute police il y a des offices nécessaires non

seulement abjects, mais encore vicieux; les vices y trouvent leur rang et s'emploient à la couture de notre liaison, comme les venins à la conservation de notre santé.

Les personnes qui citent Montaigne inexactement et par ouï-dire font un véritable contresens en répétant qu'il a écrit que le doute est un doux oreiller. Non, ce n'est point le doute, c'est vraiment son contraire, puisque c'est « l'ignorance » et « l'incuriosité ». Se résigner philosophiquement à

ne jamais entrer, serait-ce donc la même chose que de grincer des dents et crisper ses poings derrière la porte fermée? Le doute est un état funeste au repos. Montaigne était bien trop ami de sa santé pour vivre dans l'inquiétude et l'agitation naturelle du doute. L'ignorance entièrement résignée, calmement incurieuse des choses métaphysiques serait restée à l'état de chimère et de doctrine pure dans les programmes irréalisables de l'agnosticisme et du positivisme, si cet homme extraordinaire n'avait pas existé.

Il sut mettre à l'abri des orages sa foi légère de catholique et goûter un sommeil sans trouble dans son obéissance enfantine à l'Eglise; car les tempêtes de la côte lui faisaient sentir avec force le prix de ce petit coin sûr, et il ne voyait pas, montant sous le ciel clair à l'horizon lointain, la marée formidable de la science dont le flot assiégera le port et la chapelle.

Sainte-Beuve et Renan ont beaucoup plus douté que Montaigne. Leur doute, état normal d'une intelligence libre, éclairée et sincère, n'a rien de singulier comme sa tranquille soumission à l'ignorance et son incuriosité religieuse.

N'est-ce pas notre misère et notre honneur que le doute grandisse en l'homme d'autant plus que son esprit est plus avide d'apprendre et de comprendre? Les médecins de nos âmes qui entreprennent de le guérir comme une maladie, peuvent, raisonnablement et avec succès, faire appel à la volonté, aux instincts

du cœur, à l'hygiène morale; quant à notre intelligence, ce n'est point elle que cette cure intéresse; sa santé reste entière, et l'ardeur de la fièvre est même son état le plus florissant. Tout dogmatisme est une limitation et une contrainte préférées pour des raisons de bon ordre, de discipline, d'utilité supérieure ou inférieure, au libre exercice de l'intelligence. Un philosophe assez intrépide pour n'avoir aucun doute sur sa doctrine serait un sot, et les chrétiens assez heureux pour ne jamais douter des vérités révélées ne se trouvent plus que parmi les ignorants.

La foi, par sa définition même, ne pouvant être la certitude, une foi ferme et sûre est presque une contradiction dans les termes. Plein d'espoir et d'angoisse, le croyant prie ainsi : « Je crois, Seigneur! aide-moi dans mon incrédulité ». Pascal doutait. Il était moins simplement chrétien, moins naïvement catholique que Montaigne, étant plus sérieux et plus profond. Oh ! comme il méprisait l'oreiller de la foi aisée et commode, trop pareille à l'insouciance, dont s'était contenté son précurseur ! Certes, il aspirait au repos, comme tout esprit qui cherche, comme tout cœur qui souffre, mais il voulait le conquérir par la sueur et l'agonie. A ses « pleurs de joie » se mêlaient des larmes de sang.

Ce que Sainte-Beuve et Renan ont d'original (Pascal eût dit : de monstrueux), c'est d'avoir prétendu faire, non plus de Y incuriosité , comme Mon-

taigne, mais du doute lui-même, cette torture, « un doux et mol chevet ».

On appelle dilettantisme la grâce perverse qui change ainsi le mal en bien, le tourment en plaisir, le lit d'épines en lit de roses, la crise de l'incertitude en état heureux d'équilibre, la cruelle humiliation d'apprendre sans jamais savoir, de chercher éternellement sans trouver, en lier contentement d'une sagesse avertie et désillusionnée.

Les sources du dilettantisme sont dans Montaigne, parce que sa conclusion chrétienne, bien que sincère, était la moins dominatrice qui fut jamais de l'intelligence et de la vie et n'a pas gêné un instant les « coudes de sa liberté ». Catholicisme confortable et charmant, dont la chaîne pesait sur lui comme une plume, dont les observances toutes formelles et les pénitences faciles effaçaient les uns après les autres tous les péchés mignons de la bonne nature que ce païen suivait d'abord, et lui procuraient, à l'heure dernière, un passeport en règle pour le royaume des cieux ! Il a donc joui de la liberté intellectuelle dans toute son étendue, et, comme il en a préféré les avantages à ceux d'une forte discipline, c'est en ce sens qu'il est un sceptique et un dilettante.

Personne, pas même Renan, n'a mené une plus brillante campagne contre le dogmatisme, n'a raillé avec plus de verve et d'allégresse la « bêtise » de ces pédants de la pensée, qui, dans l'incessant écoulement des choses, dans « l'infinie variété de ce fond

fuyant, capricieux, multiple, insaisissable, qui est la nature humaine », ne doutent de rien, affirment et s'imposent, font des systèmes, régentent les esprits, se piquent d'unité logique, ô sottise! de conséquence, ô dérision! et tirent une gloire absurde de leur immutabilité de bornes.

Le sentiment intense que la vérité est une chose fine, glissant sous les formules des affirmations tranchantes et sommaires, a donné à Sainte-Beuve et surtout à Renan une poignante ironie dont toute la saveur est déjà dans les Essais. L'archaïsme seul du langage peut faire distinguer ce qui, dans les citations suivantes, est au grand sage du xixe siècle ou à celui du xvie :

L'homme sincère modifie sans cesse ses opinions, en premier lieu parce que le monde change, en second lieu parce

que l'appréciateur change aussi Nous croyons plusieurs

choses à la fois.... Si j'étais né pour être chef d'école, j'aurais eu un travers singulier : je n'aurais aimé que ceux de mes disciples qui se seraient détachés de moi Pour moi, je m'irriterais d'un monde où tous mèneraient le même genre de vie que moi. (Renan.) — Je ne hais point les fantaisies contraires aux miennes.... J'ai non seulement des complexions en grand nombre, mais aussi des opinions assez, desquelles je dégoûterais volontiers mon fils, si j'en avais Je ne vise ici qu'à

découvrir moi-même, qui serai, par aventure, autre demain.... Il s'en -faut tant que je m'effarouche de voir de la discordance de mes jugements à ceux d'autrui, et que je me rende incompatible à la société des hommes, pour être d'autre sens et d'autre parti que le mien, qu'au rebours je trouve bien plus rare de voir convenir nos humeurs et nos desseins. Et ne fut jamais au monde deux opinions pareilles, non plus que deux poils ou deux grains. Leur plus universelle qualité, c'est la diversité. (Montaigne.)

Comme Montaigne, Renan a comparé les trois ignorances de l'homme : l'ignorance « abécédaire », l'ignorance brouillonne ou fausse science, l'ignorance savante qui se connaît, et, comme lui, il a goûté, de très loin et de très haut, l'exquise suavité de la première : « L'homme qui a passé par l'école n'en est pas plus heureux pour cela; il n'en est pas non plus meilleur; il perd par ces demi-connaissances le charme de la naïveté — La mauvaise herbe a du bon. C'est le gazon qui tapisse le monde, le garde toujours vert, a Mais ce dilettantisme d'aristocrate trouve chez Renan son correctif dans une pensée très belle et très grave dont on chercherait en vain le pendant chez Montaigne : « Oui, je l'avoue, les simples sont les plus heureux; est-ce une raison pour ne pas s'élever? Oui, ces pauvres gens seront plus malheureux quand leurs yeux seront ouverts. Mais il ne s'agit pas d'être heureux, il s'agit d'être parfait. Ils ont droit comme les autres à la noble souffrance — Si la culture intellectuelle n'était qu'une jouissance, il ne faudrait pas trouver mauvais que plusieurs n'y eussent point de part, car l'homme n'a pas droit à la jouissance. Mais du moment où elle est une religion, et la religion la plus parfaite, il devient barbare d'en priver une seule âme. »

Dans l'ordre de la critique littéraire, on pourra, si l'on veut, découvrir une indication de la méthode que Sainte-Beuve devait suivre et Taine exagérer, dans un passage des Essais sur « l'influence céleste » qui fait « tantôt fleurir un art, une créance, tantôt

une autre » ; sur la diversité des siècles produisant telles ou telles natures, « inclinant l'humain genre à tel ou tel pli », et sur la différence entre les esprits des hommes « tantôt gaillards, tantôt maigres comme nos champs ». Mais combien de fois n'a-t-on pas fait cette remarque avant d'en apercevoir la portée! S'il faut rattacher la criticpie historique et biographique du xixe siècle à quelque haute source où le nom de Montaigne se mêle, j'aime mieux prendre tout simplement les Vies de son cher Plutarque.

Tient-on à noter un sentiment moderne dans cette profession de cosmopolitisme, qui remonte à Socrate : « J'estime tous les hommes mes compatriotes et embrasse un Polonais comme un Français, postposant cette liaison nationale à l'universelle et commune » ?

Voici quelque chose qui semble d'abord un peu plus neuf. Du Bellay, dans sa Défense et illustration de la langue française, Ronsard, dans ses vers et dans sa prose, avaient éloquemment soutenu cette idée, assez belle, point moderne, dérivée de Quintilien et de Longin, que le poète doit être un homme de mœurs honnêtes, de médiocre fortune, non mêlé à la vie publique, « non troublé d'affaires domestiques, mais en repos et tranquillité d'esprit, entretenue par prudence et sage gouvernement ». Sagesse fort éloignée de notre indulgence pour toutes les folies, reculée jusqu'aux antipodes des théories romantiques sur les génies désemparés et orageux. Il est curieux de voir Montaigne plus moderne que la

Pléiade sur ce point, comme au sujet du prix de la poésie populaire et naïve :

Notre esprit est un outil vagabond, dangereux et téméraire. 11 est malaisé dy joindre l'ordre et l'harmonie ; et, de mon temps, tous les esprits qui ont quelque rare excellence audessus des autres et quelque vivacité extraordinaire, nous les voyons quasi tous déréglés et débordés en licence d'opinions et de mœurs.... Nulle éminente et gaillarde vertu n'est sans quelque agitation désespérée.

Cela est moderne, oui; mais cela est ancien aussi et se trouve dans Platon.

Montaigne est, entre l'antiquité et nous, le courtier qui nous apporte tous les produits de la Grèce et de Rome. Nous sommes remplis de vanité nationale et moderne; nous voulons bien devoir quelque chose à un Français du xvi8 siècle, mais ces Grecs et ces Romains éternels nous ennuient. 11 revêt donc les vieilles marchandises de sa propre estampille. Quand nous les avons reçues et admirées, il nous montre, cachée sous sa marque, celle de Platon, de Plutarque ou de Sénèque, et rit de notre ébahissement.

L'auteur des Essais est à peu près certain de figurer sur toutes les listes où les « lettrés » inscrivent les noms de leurs vingt auteurs « favoris ». Il

y en a peut-être bien environ dix-neuf qu'ils n'ont, jamais lus et ne liront point; mais de Montaigne, quelquefois, quelques-uns lisent quelque chose. Homère, probablement, s'il est expliqué davantage, est moins lu. Très grand, Montaigne est donc aussi très vivant.

De nos jours, diverses circonstances le font « rire » pour nous « d'une fraîche nouvelleté ».

D'abord, la florissante vogue où la pédagogie est en France depuis 1870. Gomme la médecine, la cuisine et la critique littéraire, la pédagogie est un métier autant qu'une science ou un art; c'est pourquoi tant de gens s'en mêlent, qui ne sont pas de grands clercs. Elle consiste dans une large mesure, pour la joie de mille plumes agiles, en sentences du sens commun :

Ce n'est pas assez d'instruire les enfants, il faut les élever. — II. importe moins de faire des savants que des hommes. — Le jugement vaut mieux que la mémoire, et la vertu mieux que le jugement. — Il n'est pas aussi utile de savoir « la date de la ruine de Carthage » que de connaître « les mœurs d'Annibal et de Scipion ». — Il ne suffit point de retenir les faits, il s'agit d'en comprendre le sens; ni les idées, on doit les juger; ni la morale, si on ne la met pas en pratique. — Toutes les natures ne sont pas pareilles; il faut donc modifier les règles générales d'après les caractères et les esprits particuliers. N'ayons point de systèmes invariables ni uniformes, et laissons d'abord les enfants « trotter » un peu tout seuls, afin de voir « leur train naturel ». —

L'esprit et le corps doivent être cultivés tous deux de concert et sans surmenage.

Tout le monde est capable de penser ces choses, mais non pas de les dire aussi bien que Montaigne, unique en l'art de rendre piquantes par le style ces vérités moyennes, utiles toujours et d'ailleurs moins communes à l'heure où il les exprimait. Les amateurs de sages et faciles développements ont été ravis de trouver dans les Essais tout un musée de jolies images pour illustrer des idées qui étaient à leur portée : celle-ci encore, que j'oubliais, qu'il faut rendre originales et personnelles par l'assimilation nos richesses d'emprunt, avec l'inévitable comparaison de l'abeille qui « pillote de çà de là les fleurs » pour en composer son miel. Butinant donc dans les bosquets de Montaigne son « thym b et sa « marjolaine », ils en ont fait, eux, leur tisane.

D'étonnants simplificateurs réduiraient presque à la pédagogie tout ce que Montaigne a de bon. Pratiquant la même opération sur Rabelais, ils ne voient plus chez l'un et chez l'autre que leurs idées suc l'éducation, les commentent, les comparent avec un entrain toujours nouveau, et ne se lassent pas de redonner un coup de brosse à ce vieil oripeau usé jusqu'à la corde.

En deux mots, l'instruction est une somme et un exercice, une récolte de connaissances et un instrument de culture. Sa perfection serait de fondre dans l'unité ce double caractère; mais son histoire raconte la prépondérance alternative de la culture

et du savoir, la poursuite éternelle de leur insaisissable harmonie. L'ardeur scientifique de Rabelais lui faisait engloutir, avec la faim de Gargantua et la soif de Pantagruel, tout ce qui peut entrer dans une tête avide de connaissances. Montaigne, « ignorant », « incurieux », n'avait pas cet énorme appétit de connaître toutes choses et tenait à bien digérer, d'abord. Prenez garde. L'apparente prudhomie de ses banalités judicieuses sur la modération du savoir et sur son bon usage cache une pensée hostile à la grande curiosité scientifique, tendance déplorable que l'esprit classique fera bientôt triompher et qui contrariera pendant deux siècles le progrès des sciences.

A l'unique soin de « former l'esprit et le cœur », qui avait régné trop longtemps, le réalisme scientifique s'est substitué après 1870 avec l'excès ordinaire des révolutions. On commence à s'apercevoir qu'on s'est engagé trop inconsidérément dans cette voie, et que les vieilles humanités classiques ne sont pas un patrimoine qu'on puisse sacrifier sans péril pour la civilisation elle-même. La réaction que nous voyons poindre aujourd'hui dans le sens d'une instruction moins, matérielle, d'une culture plus libérale, pourra glaner dans les Essais non seulement de brillantes images, mais quelques idées utiles.

Une autre circonstance met Montaigne à la mode : le succès récent d'un genre facile dont il est le vrai père et qu'il a porté du premier coup à sa perfection,

l'influence. 191

mais qui, longtemps abandonné à la petite presse et à la chronique scandaleuse, n'a conquis droit de cité que de nos jours dans la haute littérature ei le grand journalisme. Je veux parler du reportage.

C'est le nom donné par l'industrieux génie des Américains à la publicité de ces caquets intéressants, comme en échangent à voix basse des chambrières curieuses qui, à défaut d'idées sur les occupations plus nobles de leur maître, jasent des petites affaires de sa vie domestique. Qu'il s'agisse de Pasteur ou du triste héros de quelque illustre crime, ce qui occupe notre futilité, c'est de savoir de quoi se composait ce matin le déjeuner d'un homme célèbre, s il fume, s'il se drogue, s'il a besoin d'apéritifs, s'il se couvre la tête d'un foulard la nuit.

Je ne porte les jambes et les cuisses non plus couvertes en hiver qu'en été. un bas de soie tout simple.... On ne bassine jamais mon lit.... Mon Tentre et moi ne nous faillons jamais

au point de notre assignation, qui est au saut du lit Je ne

suis guère sans baguette à la main, soit à cbeval ou à pied

J'aime à me reposer, soit couché, soit assis, les jambes autant ou plus hautes que le siège.

De même que l'abus des descriptions dans le roman contemporain peut aisément se justifier par des raisons philosophiques tirées de l'influence du décor sur l'âme, rien n'est plus facile que de découvrir un sens profond à ces babillages. Il suffit d'un mot pour changer des historiettes frivoles en renseignements psychologiques : on les appelle documents

humains. Le romantisme a pour toujours lâché la bride au Moi, que le xvne siècle, après la licence des Essais, avait rappelé à l'ordre. Vertige étrange, dont Montaigne s'étonnait lui-même en y cédant : imprimer et publier ce que la pudeur des lèvres retient; prendre le monde entier pour confident de certains secrets qu'on n'oserait pas verser dans l'oreille de son ami intime !

Un troisième intérêt actuel que nous présente Montaigne, c'est d'avoir dit leur fait aux Décadents. Pendant que la critique contemporaine traite ces solennels farceurs avec de sceptiques et prudents égards, comme si elle voulait se précautionrier contre le reproche de n'avoir pas su deviner dans l'hérésie d'aujourd'hui la vérité de l'avenir, Montaigne prend au collet comme de simples malfaiteurs littéraires les nouveaux écoliers limousins et leur met sans façon le nez dans leur confiture :

Les beaux esprits n'apportent point des mots nouveaux mais ils apprennent à la langue des mouvements inaccoutumés, prudemment et ingénieusement. Et combien peu cela soit donné à tous, il se voit par tant d'écrivains français dece siècle. Ils sont assez hardis et dédaigneux pour ne suivre la route commune; mais faute d'invention et de discrétion les perd. Il ne s'y voit qu'une misérable affectation d'étrangcté, des déguisements froids et absurdes qui, au lieu d'élever^ abattent la matière. Pourvu qu'ils se gorgiasent en la nouvelteté, il ne leur chaut de l'efficace : pour saisir un nouveau mot, ils quittent l'ordinaire, souvent plus fort et plus nerveux.

Cependant, cet ennemi de l'affectation est un styliste, c'est-à-dire un de ces artistes littéraires si

curieux de tours et de termes choisis qu^ chez eux la forme emporte le fond. Par là encore il plaît à une époque de déclin et de renouvellement, comme la nôtre, qui écrit mal, mais que les questions de langue et de style passionnent, semblable à une vieille pécheresse, brûlée du zèle de la Sainte Vierge, qui, prenant à cœur le salut de ses jeunes sœurs novices, souscrit et fait souscrire tout son faubourg à la bonne œuvre de leur relèvement.

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