ENFANCE ET JEUNESSE
« Je naquis entre onze heures et midi, le dernier jour de février, 1533. » Montaigne nous conte aussi que sa mère l'avait porté onze mois dans son sein : premier exemple de ce bavardage indiscret sur sa personne, qui scandalisait le siècle de la raison classique, mais qui aujourd'hui nous amuse et même nous instruit, mieux que les lieux communs de morale.
Son arrière-grand-père, Ramon Eyquem, s'était enrichi en vendant du poisson salé, rue de la Rousselle, à Rordeaux. Michel ne le dit pas, et il a tort; car il l'a laissé dire à d'autres, qui ont eu la sottise de railler cette origine marchande de sa famille et de sa fortune, tandis qu'il a eu la faiblesse de tirer vanité d'une noblesse de fraîche date, acquise par la vente du hareng et de la morue. Ce n'est que dans le dernier quart du xve siècle que furent achetés, avec plusieurs autres seigneuries, la terre et le château de Montaigne en Périgord. Si Pierre Eyquem, père de Michel, y naquit ainsi que lui-même, notre philosophe, plus véridique et plus modeste en son train ordinaire, fait, un peu légèrement, dans les
lignes suivantes, caracoler sur un petit mensonge sa plume de gentilhomme : Montaigne « est le lieu de naissance de la plupart de nies ancêtres; ils y ont mis leur affection et leur nom ».
Le fait est que Pierre Eyquem, né seigneur de Montaigne et riche à souhait, abandonna le commerce pour le noble métier des armes. Il suivit François Ier en Italie. A son retour de la guerre, il épousa Antoinette de Louppes, ou Lopès, d'origine espagnole et juive. Ce mariage accroissait considérablement sa fortune déjà grande. Il travailla à augmenter et embellir le domaine de Montaigne avec un génie pratique que son fils admirait et s'efforça en vain de prendre pour exemple. Grimon, père de Pierre, avait été jurât de Bordeaux et prévôt de la cité. Pierre, à son tour, remplit les plus hautes fonctions municipales; de degré en degré, pendant vingt-cinq ans, il fut jurât, prévôt, sous-maire et maire. Prenant particulièrement à cœur l'instruction publique, il améliora le collège de Guyenne; et, simplement dévoué à ses devoirs, il s'y consacra tout entier avec un profond oubli de lui-même, que son fils admirait encore, plein d'un respectueux étonnement, mais cette fois sans la moindre envie de l'imiter.
Ces Eyquem, surtout Pierre, paraissent avoir été de fort honnêtes gens, de vrais gentilshommes par la générosité du cœur avant d'avoir matériellement ennobli leur race. Montaigne ne dit sans doute que la vérité dans ces lignes simples et fières : « Je suis né d'une famille qui a coulé sans éclat et sans
tumulte, et, de longue mémoire, particulièrement ambitieuse de prud'homie ».
Pierre avait, écrit son fils, « une foi monstrueuse en ses paroles; une conscience et religion, en général, penchant plutôt vers la superstition que vers l'autre bout ». C'était un esprit extrêmement original et plus cultivé que ne le prétend notre auteur, qui affecte un peu de réduire les rares qualités de ce bon père aux dons de la nature. Il savait du grec, faisait des vers latins, tenait « jour par jour les mémoires de l'histoire de sa maison », et avait eu, sans la mettre à exécution il est vrai, l'idée d'instituer dans les villes des agences de publicité.
Quand Michel naquit, son père fît sur lui trois expériences pédagogiques qui ne sont point le fait d'un inventeur banal. — D'abord, il confia son enfance à des paysans, voisins du château, afin que les premières impressions reçues par le nouveau-né fussent de l'ordre le plus humble; il lui donna de pauvres gens pour parrains, voulant « l'obliger et l'attacher » au peuple, espérant qu'il apprendrait ainsi à « regarder plutôt vers ceux qui nous tendent les bras que vers ceux qui nous tournent le dos ». Ce dessein, dit Montaigne, n'a pas du tout mal réussi; « je m'adonne volontiers aux petits ». — Observant, ensuite, qu'on perd au collège un temps considérable à apprendre les langues anciennes et que c'est la seule cause qui nous empêche d'arriver à la science et à la grandeur d'âme des anciens Grecs et Piomains («je ne crois pas, remarque ici Montaigne,
que c'en soit la seule cause »), Pierre imagina d'interdire autour de son fils tout usage du français et de ne lui faire entendre que les sons de la langue latine. On enseigna à lanière, aux valets, aux chambrières les mots latins nécessaires pour communiquer avec l'enfant. Bref, tout le monde se latinisa et Montaigne apprit si bien le latin, comme langue première et maternelle, qu'elle demeura ancrée au fond de sa mémoire et que, plus tard, dans les grandes secousses physiques ou morales, quand l'émotion chez lui trouvait son expression immédiate, le latin venait spontanément à sa bouche. « J'avais plus de six ans avant que j'entendisse non plus de français ou de périgordin que d'arabesque. » — Enfin, ce père, « tendre jusques à la superstition », craignant d'arracher trop brusquement son fils au sommeil, le faisait éveiller le matin aux sons d'une musique.
Pierre Eyquern mourut dans la soixante-treizième année de son âge, « merveilleusement affligé d'une grosse pierre qu'il avait en la vessie », infirmité qu'il transmit à Michel, son troisième enfant. Mais il ne s'aperçut de son mal qu'à soixante-sept ans. Il était si vigoureux et si souple qu'à soixante ans passés il faisait encore « le tour de la table sur son pouce » et montait quatre à quatre les degrés de l'escalier. Il s'était marié vierge et il n'eut pas moins de onze enfants, le dernier à soixante-quatre ans.
Montaigne avait hérité de son père, avec la pierre, une assez grande force physique. Malgré sa maladie et les plaintes douloureuses qu'elle arracha parfois
à son optimisme de stoïcien, malgré l'impression inévitable que la continuelle étude qu'il fait de sa personne nous laisse d'une créature délicate et chétive, il ne faut pas oublier qu'il avait joui 'd'abord d'une santé « allègre et bouillante », d'un « état florissant, plein de verdeur et de fête », et que la vigueur et le plaisir « regorgeaient de son adolescence ». Il ne devint maladif que tard. Sa pierre, il la porta gaillardement en somme, et ce n'est point d'elle qu'il mourut. On n'est pas « dégarni de force », quoi qu'il en dise, quand, dans un siècle où les voyages étaient bien moins commodes qu'aujourd'hui, on a l'humeur aussi voyageuse; quand on est insensible aux « mutations d'air et de climat », qu'on peut rester à cheval « sans démonter » huit à dixheures, malgré la colique, et qu'on choisirait volontiers de « passer sa vie le cul sur sa selle ». On n'est pas dégarni de force, quand on survit à la terrible chute de cheval racontée dans les Essais et qu'on vomit, sans en mourir, de « pleins seaux d'un sang bouillonnant » ; quand on boit en Allemagne et en Italie une quantité énorme d'eaux minérales de toutes les sources à suffoquer, noyer et tuer un homme sain. Ce Gascon nous révèle qu'il avait la voix haute et forte, une parole bruyante s'emportant facilement à l'hyperbole, du vif-argent aux bras, aux jambes et aux pieds; qu'il s'animait beaucoup dans la discussion, gesticulait, se mordait souvent la langue et les doigts tant il mangeait vite et goulûment, et qu'il aimait à vociférer et à contester avant le repas, sans
doute pour se mettre en appétit. D'après un vers latin du grave la Boétie, son jeune ami aurait été capable des plus grands vices comme des plus grandes vertus. Vous semble-t-il probable qu'un adolescent pareil soit sorti de « l'enfant le plus lourd et plombé de tous ceux de sa province... tardif et mousse, pesant, mol et endormi » ? Ici Montaigne me paraît céder, comme en maint endroit de son livre, à la singulière fantaisie de se peindre lui-même tel qu'un petit Thomas Diafoirus, sans doute pour mieux savourer le plaisir de s'être métamorphosé en Socrate.
Héritier de son père, dans une certaine mesure, pour la santé et pour la force, il fut honnête et bon comme lui, mais plus personnel, moins capable de se donner, de se dévouer, et moins chaste.
De six à treize ans il fit ses classes au collège de Guyenne, où il joua les premiers rôles dans des tragédies latines composées par de doctes professeurs tels que Muret et Buchanan. Comme son père le destinait à la magistrature, on suppose qu'il étudia ensuite le droit à Toulouse.