LE CONSEILLER AU PARLEMENT DE BORDEAUX
En 1554, Montaigne le père fut nommé conseiller à la cour des aides de Périgueux, et, la même année, maire de Bordeaux. Il résigna, selon toute appa-
rence, sa charge de conseiller en faveur de son fils Michel, que nous voyons entrer à vingt et un ans avec une dispense d'âge elles s'obtenaient facilement alors) à la cour de Périgueux. Cette cour, d'institution récente, fut d'abord rattachée au parlement de Bordeaux, puis supprimée par l'incorporation pure et simple de ses membres dans le parlement.
La mesure soulevait une de ces questions' de préséance qui prennent une importance comique dans le monde des robes fourrées d'hermine et des bonnets carrés. De quand fallait-il faire dater l'entrée des conseillers nouveaux? de 1557, où, simplement « rattachés », ils furent inscrits sur les registres du parlement, ou de 1561, où ils furent « incorporés » ? Le parlement de Bordeaux, faisant grise mine aux nouveaux venus, tenait pour la seconde interprétation, et l'un de ses conseillers, nommé après 1557, prétendait à l'honneur de précéder les derniers arrivés, sans égard à leur inscription première. Montaigne fut chargé de prendre la parole au nom des conseillers périgourdins. Si, dans cette circonstance, il commença à s'observer lui-même, il dut se dire que la vérité change bien effrontément de face avec notre point de vue personnel. Naturellement, il perdit sa cause dans une question que l'intérêt et l'orgueil de la majorité avaient d'avance tranchée.
Les quinze années de la magistrature de Montaigne sont marquées surtout par la fréquence de ses absences. Les Essais nous autorisent à dire sans réserve qu'il n'était point né pour le métier des lois
et que sa destination à la magistrature fut une erreur de son père.
Le Perrin Dendin de Rabelais, ce grand « appointeur de procès », ce sage ami de la paix et de la concorde, n'était pas un juge, « mais un homme de bien » : on pourrait dire de Montaigne aussi, en un certain sens, qu'il fut trop homme de bien pour être juge.
Son esprit ouvert et franc apercevait avec une clarté embarrassaitite l'équivalence des raisons contraires qui, dans la plupart des questions controversables, laisserait notre choix indifférent s'il n'était déterminé à notre insu, comme dans le conflit des conseillers bordelais et périgourdins, par la secrète influence de la passion. De là venait chez lui l'irrésolution, qui peut tenir à une perspicacité excessive aussi bien qu'à une volonté défaillante. A l'exemple du bon juge Bridoie, volontiers il aurait, dans une foule de cas, remis la décision aux dés. Ajoutez que sa conscience droite était blessée, non seulement par la vue de « cette vilaine trafique qui se couvre sous l'honorable titre de justice », mais par le sentiment très délicat du subtil alliage d'injustice toujours mêlé à notre justice ordinaire, pour qu'elle puisse s'exercer et avoir cours, semblable à une monnaie qui n'est jamais pure. Enfin son humanité souffrait cruellement de la malice sauvage de ces Chats-fourrés fanatiques dans l'antre desquels on avait eu la prétention de fixer son siège. Plusieurs supplices d'hérétiques eurent lieu à Bordeaux durant la magistrature de Montaigne. Défense fut faite d'enterrer dans
les cimetières les gens de la religion. Malgré l'édit de janvier 1562, qui permettait aux huguenots, sous certaines conditions, l'exercice de leur culte, le parlement de Bordeaux, non moins intolérant que celui de Paris, interdit à quiconque remplissait dans le ressort une fonction publique d'assister au prêche et exigea de tous les magistrats une profession de foi. Treize conseillers s'étant trouvés absents alors, il fut décidé qu'ils ne rentreraient pas en activité sans avoir satisfait à cette condition.
Telle était la mauvaise volonté des parlements récalcitrants à la politique conciliante et humaine de l'Hôpital, qu'en 1565 Charles IX dut aller tenir à Bordeaux un lit de justice, dans lequel le chancelier tança avec une incroyable rudesse les conseillers bordelais pour leur « désobéissance à leur roi ». Si Montaigne assistait à ce flot débordant de vertes réprimandes, il dut le savourer avec un vrai plaisir comme une pièce de haut goût qui n'était point pour lui.
Son esprit modéré s'étonnait qu'on pût mettre à un tel prix ses « conjectures » que « d'en faire cuire un homme tout vif », et non seulement la barbarie des supplices, mais la peine de mort répugnait à sa douceur naturelle. Incapable de prononcer une condamnation capitale. « pour le service de la raison même », il aimait mieux manquer à la justice qu'à l'humanité. « Les jugements ordinaires s'exaspèrent par l'horreur du méfait : cela même refroidit le mien. L'horreur du premier meurtre m'en fait craindre un
Stapfer. — Montaigne. 2
second, et la laideur de la première cruauté m'en fait abhorrer toute imitation. »
Dans les années 1559, 1561 et suivantes, nous trouvons Montaigne à Paris, à Bar-le-Duc aussi et à Rouen, mais surtout à Paris, qu'il aimait tendrement « jusques à ses verrues et à ses taches ». Il profita de sa présence dans cette ville pour faire entre les mains du premier président, le 12 juin 1562, la profession de foi exigée par le parlement de Bordeaux, comme par d'autres, et qui d'ailleurs ne coûtait rien à sa conscience de catholique. Très certainement il essaya de faire figure à la cour et de s'y pousser, puisqu'il avoue dans les Essais qu'il y a passé « partie de la vie », qu'il se sentait parfois « fumer en l'âme » des pensées d'ambition, mais qu'il s'efforçait d'y résister; il n'était point, de sa .nature, ennemi de l'agitation des cours, moins contraire qu'on ne pense au recueillement philosophique, et il tient à nous dire que sa préférence raisonnée pour la vie privée n'impliquait nullement une disconvenance à la vie publique, laquelle était peut-être tout aussi bien « selon sa complexion ».
A Rouen, où il suivit la cour en 1563, Montaigne rencontra et examina curieusement trois indigènes du Brésil, qui lui fournirent la matière de son fameux chapitre « Des Cannibales ».