AVANT-PROPOS
Nous avons, dans un précédent volume (1), étudié les influences diverses qui ont profondément modifié la pensée française au seizième siècle. Xous avons vu les idées nouvelles accourir soudainement de tous les points de l'espace, de tous les moments du passé, submerger les esprits et bouleverser l'ordre intellectuel établi. Nul écrivain n'a été plus que Montaigne ouvert à ces influences venues de partout. Grâce à son insatiable curiosité, il est au courant de stoutes les nouveautés. Une prodigieuse souplesse d'esprit lui permet de les comprendre toutes, de se les assimiler. Sa tâche à lui, c'est d'en faire le tour, de les digérer, de les classer, de les harmoniser dans la mesure du possible avec le patrimoine de la pensée traditionnelle. Il fait, de son point de vue qui est le point de vue des gens du monde, l'inventaire des richesses du siècle et comme son examen de conscience.
Aussi l'étude de Montaigne nous olïre-t-elle ce cas unique peut-être d'un gi'and écrivain qui, après vingt années de travail, n'a laissé qu'un seul livre, et un livi-e qui n'est que l'histoh'e de ses idées ; non l'histoire de ses idées vue d'un point détermmé dans le temps, et comme d'une haute cime d'où tous les détails s'organisent en perspectives régulières, mais l'histoire de ses idées notée au jour
(1) Les Sources d'Idées au seizième siècle. Bibliothèque française,
le jour, à mesure qu'elle se fait, je dirais volontiers les "archives de sa pensée. Le but de Montaigne est de se raconter. Quand son esprit s'enrichit d'idées nouvelles ou se transforme, le livre s'allonge de nouveaux chapitres ou se gonfle d'additions aux anciens. En chaque temps l'état du livre nous dit l'état de la pensée de son auteur. Il nous en fait suivre pas à pas les progrès. C'est un hvre varié, souple, changeant comme l'esprit qui l'anime, un livre qui a vie. On le voit naître, se transformer en grandissant, changer de physionomie comme de caractère, hésiter entre diverses lignes de conduite, parvenir à la maturité dans la perfection d'une forme et d'une pensée originales, enfin, comme toute chose vivante, s'altérer de quelques rides au contact de la vieillesse.
Nous avons donc deux vies à conter : la vie de Montaigne et la vie des Essais; deux vies à la vérité qui courent parallèlement et très proches l'une de l'autre, qui se font sans cesse de mutuels emprunts, puisque l'une est l'histohe de l'expérience de Montaigne et l'autre l'histoire de sa pensée ; deux vies distinctes cependant et qui, pour la clarté de l'exposition, gagneront à être examinées séparément.
27 octfbro 1912.
■ \ Le texte que nous suivons est, pour les deux premiers livres, le texte de V Edition Municipale des Essais, publiée par M. F. Strowski ; pour le troisième livre qui n'a pas encore paru dans VEdition Municipale, nous nous conformons au texte de l'édition Motheau et Jouaust. Pour les références renvoyant à VEdition Municipale, il convient de ne pas oublier que, dans cette édition, comme dans celle de 1588, l'Essai intitulé « Que le goût des biens et des maux dépend de l'opinion que nous en avons » est le quatorzième du livre 1^^, tandis qu'il est devenu le quarantième dans l'édition de 1595 et dans la Vulgate. Il en résulte une différence d'une unité dans le numéro d'ordre des Essais intermédiaires entre le quatorzième et le quarantième.