Montaicjne magistral. — IV. La retra-'te
Chez Montaigne l'iiorame mérite d'être étudié autant que l'œuvre. A travers bien des générations son portrait est rL?/6 présent à la pensée de ses lecteurs. On a vu en lui un type de sagesse humaine, admiré par les uns, honni par les autres. Ceux-là l'ont ])ris pom" modèle, ceux-ci se sont efforcés de ne pas lui ressembler. Il a eu autant ou plus dVnfluence par sa personne, par son exemple que par ses conseils. Peut-être n'est-il pas im seid écrivain dans toute notre littérature dont ou puisse le dire avec autant de vérité.
Cela tient à ce que, plus qu'aucun autre de nos écrivains peut-être, il s'est pris lui-même pour « matière do son ]ivYe ». Sa personne remplit son œu^TC. Il va donc
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se présenter lui-même à nous. Nous aurons sans doute à intervenir soit pour rectifier son portrait, soit plutôt pour le compléter. Car il y a des lacunes dans la peintuie que Montaigne a laissée de lui-même. Il y en a peut-être de N'oloutaires, et peut-être lui plaisait-il moins de nous entretenir de ses occupations au Parlement de Bordeaux que de ses armoiries. Il en est d'autres qui proviennent du plan même qu'il s'était proposé. Jamais son dessein n'a été d'écrii'e son autobiographie. Il s'est engagé à nous faire connaître non ses actions, mais ses sentiments, ses « humevn's », Tel de ses actes, important aux yeux du biographe, pourra ne pas trouver place dans ses confessions. Quoi qu'il en soit, nous lui laisserons la parole le plus souvent possible.
« Je naquis, nous dit Montaigne, entre onze heures et midi le dernier jour de féwier 1533, comme nous com})tons à cette heure commençant l'an en janvier (1), » Voilà qui est précis à souhait. Montaigne l'est malheureusement un peu moins en ce qui concerne sa famille. Nous aurion-aimé qu'il nous fît mieux connaître ses ascendants et leaivéritables titre? à cette noblesse dont il se targue. Sa discrétion sur ce point, peut-être intéressée et qui ne va pas jusqu'à lui interdire quelques insinuations vaniteuses, lui a valu de Scaliger une calomnie qui l'eût piqué au vif : Scaliger a prétendu que son père était vendeur de harengs.
La vérité est que Montaigne descendait d'une famille enrichie par le commerce. Il a eu le bon esprit d'y paraître au moment où, parvenue à la fortune, eUe arrivait à une
(1) Essais, I, XX. C'est seulement depuis 1565 que, en verl^u d'i. .tordonnance de Charles IX, l'année c ramenée chez nous le l^"" janviei au lieu de commencer le l*' mars. Montaigne est donc né en 1532, ancien style.