‹ Montaigne; textes choises et commentésChapitre 11 sur 68 · DE LA MAIRIE DE BORDEAUX · texte numérisé non relu

DE LA MAIRIE DE BORDEAUX

Mcssiours de Bordeaux des jurais de Bordeaux) iiiY-liiroiit inaiie de leur ville, étant éluiuné de Friuice et eneore jikis éloiiiiié d'un tel pensenient. .le m'en excusai : mais on m"ap- |»iit que j'avais tort, le coniniandenient du roi s"y interposant aussi. C'est nne charge qui doit sembler d'autant plus belle, (pi'elJe n'a ni loyer (réIribuUon) ni i^ain, autre que l'honneur de son exécution. Klle dure deux ans ; mais elle peut être continuée par seconde élection, ce qui advient très rarement. Elle le fut à moi et ne l'avait été que deux fois auparavant, (luelques années y avait, à M. de Lansac, et fraîchement (iccemmenl) h M. de Biron, jnaréchal de France, en la j)lacc (huiuel je siiccédai: et laissai la mienne à M. de Matignon, aussi maréchal de France : glorieux de si noble assistance ;

Uterque bonus pacis iellique minister (2).

La fortune voulut part à ma ))roniotion, par cette particulière circonstance qu'elle y mit du sien, non vaine du tout : car' Alexandre dédaigna les ambassadeurs corintluens qui lui otTraient la bourgeoisie de leur ville: mais, quand ils vinrent à lui déduire (idtumter) comme Bacchus et Hercule étaient aussi eu ce legistre, il les en remercia gracieusement.

A mon arrivée, je; me déchiffrai fidèkMneut et conscieucicuse-

(J ) Ess^ais, Ilî, X.

(2) L'un et l'autre éj^alenicnt bons administrateurs et braves gucr riers. (Virgile, Enéide, XI, 658.)

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ment tout tel que je me sens être ; sans mémoire, sans vigilance, sans expérience et sans \igueur ; sans haine aussi, sans ambition, sans avarice et sans violence : à ce [a^'ïi) qu'ils fussent informés et instruits de ce qu'ils avaient à attendre de mon service. Et parce que la connaissance de feu mon père les avait seule incités à cela, et l'honneur de sa mémoire, je leur ajoutai bien clairement que je serais très maiii que chose quelconque fît autant d'impression en ma volonté, comme avaient fait autrefois en la sienne leurs affaires et leur ville, pendant qu'il l'avait en gouvernement, en ce lieu même auquel ils m'avaient appelé. 11 me souvenait de l'avoir vu vieil, en mon enfance, l'âme cruellement agitée de cette tracasserie pubhque, oubliant le doux air de sa maison, où la faiblesse des ans l'avait attaché longtemps avant, et son ménage, et sa santé, et méprisant certes sa vie, qu'il y cuida (pensa, fcdllit.) perdre, engagé pour eux à des longs et pénibles voyages. 11 était tel ; et lui partait cette humeur d'une grande bonté de nature : il ne fut jamais âme plus charitable et populaire. Ce train, que je loue en autrui, • je n'aime point à le suivi'e et ne suis pas sans excuse.

11 avait ouï dire qu'il se fallait oublier pour le prochain ; que le particuher ne venait en aucune considération au prix du général. La plu])art des règles et préceptes du monde prennent ce train de nous pousser hors de nous et chasser en la place, à l'usage de la société pubhque ; ils ont pensé faire un bel effet de nous détourner et chstraire de nous, présupposant que nous n'y tinssions que trop et d'une attache trop naturelle, et n'ont épargné rien à dire pour cette fin : car il n'est pas nouveau aux sages de prêcher les choses conune elles servent, non conmie elles sont. La vérité a ses empêchements, incommodités et incompatibihtés avec nous. 11 nous faut souvent tromper afin que nous ne nous trompions, et ciller notre vue, étourdir notre entendement pour les redresser et amender : imperiti enwi jiuUcant, et qui fréquenter in hoc ipsum fallendi sunt, ne errent (1). Quand ils nous ordonnent d'aimer, avant nous, trois, quatre et cinquante degrés de choses, ils représentent Kart des archers qui, pour arriver au point, vont proiant leur visée grande espace au-dessus de la butte. Pour dresser un bois courbe on le recourbe au rebours.

(1) Ce sont ûi's ignorants (jui jugent, et il faut souvent les tionipur pour les empêcher de tomber dans l'cnour. (Quintilien, InslituHon oratoire, II, xvii.)

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