‹ Montaigne; textes choises et commentésChapitre 12 sur 68 · LA MAIRIE DE BORDEAUX · texte numérisé non relu

LA MAIRIE DE BORDEAUX

J'estime qu'au temple de Pallas, comme nous voyons eji toutes autres religions, il y avait des mystères apparents pour être montrés au peuple, et d'autres mystères plus secrets et plus hauts pour être montrés seulement à ceux qui en étaient profès. Il est vraisemblable qu'en ceux-ci se trouve le vrai point de l'amitié que chacun se doit, non une amitié fausse qui nous fait embrasser la gloire, la science, la richesse, et telles clioses, d'une affection principale etimnu)dérée, comme membres (le notre être, ni une amitié molle et indiscrète, en lacpielle il advient ce qui se voit au lierre, qu'il corrompt et ruine la paroi (pi'il accole, mais une amitié salutaire et réglée, également utile et plaisante. Qui en sait les devoirs et les exerce, il est vraiment du cabinet des Muses, il a atteint le sounnet de la sagesse humaine et de notre\onheur. Cettui-ci, sachant exactement ce qu'il se doit, trouve dans son rôle qu'il doit appliquer à soi l'usage des autres hommes et du monde, et, pour ce faire, contribuer à la société pubhquc les devoirs et offices (pii le touchent. Qui ne vit aucunement à autrui ne vit guère à soi : qui sili amicus est, sciio hune amicum omnibus esse (1). La principale charge que nous ayons, c'est ji chacun sa conduite; et est-ce pourquoi nous sommes ici. Comme qui oublierait de bien et saintement vivre, et penserait être quitte de son devoir en y acheminant et dressant les autres, ce serait un sot : tout de même, qui abandonne eu son propre le sainement et gaiement vivre pour en servir autrui prend à mon gré un mauvais et dénaturé parti.

Je ne veux pas qu'on refuse aux cliarges qu'on prend l'allention, les pas, les paroles, et la sueur, et le sang au besoin

Non ipse pro caris amicis, Aut patria, timidus perire (2) ;

mais c'est par emprunt et accidentellement, l'esprit se tenant toujours en repos et en santé; non pas sans action, mais sans vexation, sans passion. L'agir simplement lui coûte si peu qu'en dormant mêyie il agit. Mais il lui faut donner le branle avec (lisciéfion : car le corps j-eçoit les charges (ju'oii lui n)et sus,

(1) Sachez que, (juand on est aun de soi-niênie, on est ami de tout lo monde. (Sénèque, Epitres, vi.)

(2) Tout prêt moi-même à moiuir pour mes cliers amis et pour ma patrie. (Horace, Odes, IV, 9, 517.)

nS = MONTAKiNE. — CirAP. H

justement selon qu'elles sont ; l'esprit les étend et les appesantit souvent à ses dépens, leur donnant la mesure que bon lui semble. On fait pareilles choses avec divers efforts et différente contention de volonté. L'un va bien sans l'autre : car combien de o;ens se hasardent tous les jours aux guerres, de quoi il ne leur cliaut (importe), et se pressent aux dangers des batailles, desquelles' la perte ne leur troublerai pas le voisin sommeil? Tel en sa maison, hors de ce danger qu'il n'oserait avoir re2,ardé, est plus passionné de l'issue de cette guerre et en a l'âme plus trav^aJllée que n'a le soldat qui y emploie son sang et sa vie. J'ai pu me mêler des cliargcs pubHques sans me départir de moi de la largeur d'un ongle, et me donner à autrui sans m'ôter à moi... *

La plupart de nos vaclations sont farcesques ; mundvs vniversus exercei Jiistrioniamil). Il faut joue]- dûment notre rôle, mais comme rôle d'un personnage emprunté. Du masque et de l'apparence, il n'en faut pas faire une essence réelle ni de l'étranger le propre. Nous ne savons pas distinguer la peau de la chemise. C'est assez de s'enfariner le visage sans s'enfariner la poitrine. J'en vois qui se transforment et se transsubstanciênt en autant de nouvelles figures et de nouveaux êtres qu'ils entrepr'^nnent de charges, et qui se prélatent (font les prélats) jusqu'au foie et aux intestins, et entraînent leur oflfice jusqu'en leur garde-robe. J.' ne puis leur apprendre à distinguer les bonnetades (salut) qui les regardent de celles qui regardent leur conunission ou leur suite, ou leur mule. Tanturii se jortunœ pervrUiuni etiam ut naturam dediscant (2). Ils enflent et grossissent leur âme et leur discours naturel selon la hauteur de leur siège magistral. Le maire et Montaigne ont toujours été deux", d'une séparation bien claire...

Toutes actions pubhques sont sujettes à incertaines et diverses interj)rétati()ns, car trop de têtes en jugent. Aucuns disent de cette mienne occupation de ville (et je suis content d'eu parler un mot, non qu'elle le vaiUe, mais pour servir de montre de mes mœurs en telles choses) que je m'y suis porté en liomme qui s'émeut trop lâchement et (l'une affection languissante: et ils ne sont pas du tout éloignés d'apparence. J'essaye à leuir nuin ânu^ et mes pensées en repos, cimi. i^empcr vulimi,

(1) ]-i" moiule entier jouo la comédie. (D'iiprès l'ôtniiK!.)

(2) Ils s'abandonnent à la fortune au [)()int d'on oublier la nature. (QuiNTE-CuKCIi, III, II, 18.)

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