‹ Montaigne; textes choises et commentésChapitre 15 sur 68 · M ON T A K; NE, MAIRE DE BORDE A IX · texte numérisé non relu

M ON T A K; NE, MAIRE DE BORDE A IX

(■()Ui[jt(T, outre les protoslauts et leur clK^f, avec la Liguo, dont, les forces grandissaient chaque jour, et qui devint ouvertement entreprenante quand, par la nutrt du duc d'Anjou, Henri de Navarre devint l'héritier de la c(jujontu'. Dans ces conjonctures difficiles il seconda la jjolitique du maréchal de j\Iatignon qui contenait les deux adversaires, et il agit toujours de concert avec hn. Plein de sympathie pour la personne de Henri de Navarre qu'il regardait en outre comme l'héritier au trône et qui lui fit l'honneur de le visiter dans son château, il chei-cha surtout à maintenir la bonne intelligence entre lui et 1(> maréchal. Quand IlenrT^de Navarre commet une ihipiudence, son secrétaire, Duplessis-Mornay, écrit à Montaigne pour justifier les actes de son maître, et l'on complv sur lui pour fournir k qui do droit des explications qui arrang(nont tout. Montaigne écrit à la comtesse de Gramont, maîtresse du roi de Navarre, pour l'engager à user de son pouvoir au mieux des intérêts politiques du jeuiu* prince. Sa correspondance avec Matignon, que nous avons conservée au moins en partie, nous le montre vigilant à avertir le maréchal des moindres nouvelles, prêt à se n>ndr(> à son appel en cas de besoin, cherchant jjarfois à nu'iiagiM' une entrevue entre lui et le roi de Navarre, j)eul-ê1re y parvenant, au plus grand profit de la paix.

Ne le croyons pas trop cependant quand il nous dit qu'il n'eut pas l'occasion d'agir. Il semble bien qu'il sut payer 'de sa personne, et s'il l'oublie, c'est peut-êt e par luu' modestie cpie nous ne saurions lui reprocher. Bientôt les entreprises des ligueurs devinrent inquiétantes. Ils formèrent le projot de s'emparer de Bordeaux. \'aillac, le gouverneur du château Trompette, tenait pour eux dans la ville. Il est vrai que c'est Matignon, et non Montaigne, qui dut p océder à l'énergique arrestation de Vaillac, qui sur])rit tous ses partisans ; mais il ne pouvait guère agu" sans la complicité de Montaigne, et tout porte à croire que dans cette occasion critique ils s'étaient concertés auparavant. Après la première surprise de ce coup d'audace, les ligueurs reprkent vite leur dessein. Mon-

taigiio et Matignon travaillèrent de concert à les déjouer. Bientôt même, Matignon étant obligé de quitter lîordeaux, toute la charge de la défense retomba sur le maire. Deux lettres, écrites par lui à Matignon en date des 22 et .27 mai, nous disent avec quel souci de ses responsabilités il sut s'en acquitter. Il n'est pas rassuré, il sait que « telles sortes de mouvements ont accoutumé d'être si imprévus que, dit-il, s'ils devaient advenir-, on me tiendra à la gorge sans me dire gare », néanmoins il se déclare à la disposition du maréchal pour exécuter tout ce qu'il voudra. Il est aux écoutes, et pêle-mêle il transmet les nouvelles qu'il sait bien fondées et les bruits cpii ne lui semblent pas vraisemblables afin que le lieutenant général n'ignore rien. On lui donne cinquante alarmes chaque jour. Il va tous les jours au château Trompette, tous les jours à l'archevêché. Il passe « toutes les nuits ou par la ^ille en armes, ou hors la ville sur le port ». Et s'il demande à Matignon de revenir au plus vite, jugeant sa présence nécessah-e, il l'assure, cette fois au milieu du péril, qu'il n'épargnera ni son « soing, ni, s'il est besoin, sa vie, pour conserver toute chose en l'obéissance du roi ».

n s'était encore montré énergique d'une autre manière, en signant des remontrances très fermes de ton adressées par les jurt^ts de Bordeaux au roi de France et au roi de Navarre : il y représentait la misère du peuple, se plaignait des. exactions fiscales, des privilèges trop nombreux qui faisaient retomber toute la charge de l'impôt sur les misérables. Dans ces circonstances il a pris la responsabilité de pages qui lui font honneur, et peut-être les a-t-il écrites lui-même.

Je suis donc porté à croire que, comme il nous l'assure, il n'a rien négligé de son devoir. On insinue parfois qu'il n'a pas abordé de front les véritables critiques qu'on lui adressait, qu'on accusait la lâcheté dont il aurait fait jucuve aux derniers jours de sa magistrature. Cette légende est bien connue. La peste s'était déclarée à Bordeaux. Elle ravageait la ville. Les habitants fuyaient dans les campagnes voisines. Montaigne, nous dit-on, aurait

MOMAJGNE, MAIRE DE BO Kl) EAUX ()o

dû Titre à son poste. Or il était dans son château, et quand vint le l*^'" août, jour où son successeur devait être choisi, il n'entra i)as dans Bordeaux et se contenta de venii' jusqu'à Feuillas remettre ses pouvou's aux jurats, s'excusant sui' la crainte de la contagion. On oubUe simplement que Montaigne n'a pas fui devant le fléau, mais qu'il était suivant toute apparence dans ses terres quand la peste a éclaté, que revenir dans ces conditions eût été s'exposer doublement, qu'il appartenait non au maire, mais aux jurats, de veiller aux mesures sanitaires, qu'enfin le l^^août sa présence n'ét^t aucunement nécessaire et qu'une foi'malité seule l'appelait dans la \Tlle. Sans doute il nous plairait de voir Montaigne accourir au secours de ses concitoyens et s'offrir héroïquement à une mort certaine. Ce n'était pas là sa manière, et nul ne peut lui fake un crime de n'avoir pas été un Kotrou ou un Bclzunce. Personne en son temps, semble-t-il, ne lui chercha querelle pour- une conduite qu'on jugea natiurelle. Même la malignité de Scaliger n'a pas trouvé là matière où mordi'e. Il nous e-t f&,eile à nous, à trois siècles de distance, de faire les héros à ses dépens. Je suis persuadé qu'en écrivant les pages qu'on vient de lire Montaigne ne songeait pas à se disculper, parce qu'il n'avait pas à se disculper. L'homme public en Montaigne est bien celui que nous montrent les Essais, sans héroïsme mais sans lâcheté.

Les fuyards emportaient la peste avec eux. EUe s'étendit sur toute la région et vint trouver Montaigne en son château. En même temps il avait à souffrir de la guen'e civile qui s'abattit lourdement sur le Périgord. Ce furent des mois terribles. Montaigne nous a conservé le souvenir de toutes ces misères, et il nous a dit aussi dans quels senthnents il supporta cette dure épreuve.

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