‹ Montaigne; textes choises et commentésChapitre 16 sur 68 · LA PESTE KT LA GUEKKE CIVILE AUTOUR DE MONTAIGNE · texte numérisé non relu

LA PESTE KT LA GUEKKE CIVILE AUTOUR DE MONTAIGNE

J'écrivais ceci environ le temps qu'une forte charge de nos troubles se croupit plusieurs mois, de tout son poids, droit sur moi. J'avais d'une part les ennemis à ma porte, d'autre part les picoreurs, pires ennemis, non amis, sed vitiis certatur (2) : et essayais (fis Vexpérience" dé)* toute sorte d'injures militaires (maitx de la guerre) à la fois

Hosiis adest dextra lœvaque a parte tmiendus, Vieinoque malo terret utrumque laius (3).

Monstrueuse guerio! les autres agissent au dehors; cette-ci encore contre soi se ronge et se défait par son propre venin. Elle est de nature si maligne et ruineuse, qu'elle se j'uine quand et quand (aveé) le reste, et se déchire et dépèce de rage. Nous la voyons plus souvent se dissoudre par elle-même que par disette d'aucune chose nécessaire, ou pai' la force ennemie. Toute discipline la fuit. Elle vient guérir la sédition et en est pleine, veut châtier la désobéissance et en moutio l'exemple, et, employée à la défense des lois, fait sa part de rébeUion à rencontre des siennes propres. Oii en sommes-nous? notre propre médecine porte infection !

Notre mal s'empoisonne Du secours qu'on luy doime.

... Le peuple y souffrit bien largement lors, non les dommages présents seulement,

Undique Mis Usque adeo turhatur agris (4),

mais les futurs aussi ; les vivants v eurent à pâtir, si (aussi) eurent ceux: qui n'étaient encore nés. On le pilla, et moi par

(1) Essais, III, XII.

(2) Ce n'est pas par les aimes qu'on combat, mais par les crimes.

(3) J'ai à droite et à gauche un ennemi redoutable, et un danger imminent me menace de chaque côté. (Ovide, De Ponto, I, m, 57.)

(4) Tant de toute part les campagnes sont bouleversées. (Vikgile, Bucoliqties, I, 11.)

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cijUbequejiL, jusqu'à l'espérance, lui ravissant tout ce qu'il avait .1 s'apprêter à vivre pour longues années :

Qiiœ nequeunt secum ferre aut àbducere, perdunt;

Et cremat insontes iurla scelesta casas (1). Mûris nulla fides, squalent oppulatibus agris (2).

Outre cette secousse, j'en souffiris d'autres. J'encourus les inconvénients que la modération apporte en telles maladies. Je lus pelaudé (baïïoité) à toutes mains ; au gibelin, j'étais guelfe; ;iu guelfe, gibelin : quelqu'un de mes poètes dit bien cela, mais je ne sais où c'est. La situation de ma maison et l'accointance (les hommes de mon voisinage me présentaient d'un visage, ma vie et mes actions, d'un autre. 11 ne s'en faisait point des aecusations formées, car il n'y avait où mordre ; je ne désempare jamais les lois, et qui m'eût recherché (poursuivi} m'en eût dû de reste : c'étaient suspicions muettes (jui couraient sous main, auxquelles il n'y a jamais faute d'apparence, en un mélange si confus, non plus que d'esprits ou envieux ou ineptes^

... Un ambitieux s'en fût pendu ; si (de même) eût fait un .ivaricieux. Je n'ai soin quelconque d'acquérir;

SU mihi, quod nunc est, eliam minus; et mihi vivam Quod superest œvi, si quid superesse volent di (3).

Mais les pciics qui me viennent par l'injure d'autrui, soit larcin, soit vioh'iice, me pincent environ comme un homme malade et gelienné (torturé) d'avarice. L'offense a sans mesure plus (l'aigreur que n'a la perte. Mille diverses sortes de maux accoururent à moi à la fde : je les eusse plus gaillardement soufferts à la foule.

Je pensai déjà, entre mes amis, à .qui je pourrais commettre uue vieillesse nécessiteuse et disgraciée : après avoir rôdé les yeux partout, je me trouvai en pourpoint (sans ressources).

(1) Ce qu'Us ne peuvent emporter ou emmener ils le détruisent, et leurs bandes criminelles vont jusqu'à incendier d'innocentes chaumières. (Ovide, Tristes, III, x, 65.)

(2) Nulle sécurité derrière les murs des villes, et les campagnes sont désolées par les pillages. (Claudien, In Eutropum, I, 244.)

(3) Que je conserve seulement ce qui m'appartient actuellement, même moins, s'il le faut, et que je puisse vivre pour moi ce qui me reste de jours, si les dieu.v veulent m'en accorder encore. (Horace, Epîtres, l, XVIII, 107.)

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Pour se laisser tomber aplomb et de si haut, il faut que ce soit entre les bras d'une affection solide, vigoureuse et fortunée : elles sont rares, s'il y en a. Enfin, je connus que le plus sûr était de me fier à moi-même de moi et de ma nécessité, et, s'il m'adveïiait d'être froidement en la grâce de la fortune, que je me reconmiandasse de plus fort à la mienne, m'attachasse, regardasse de plus près à moi. En toutes choses, les hommes se jettent aux appuis étrangers pour épargner les propres, seuls certains et seuls puissants, qui sait s'en armer : chacun court ailleurs, et à l'avenir, d'autant que nul n'est arrivé à soi. Et me résolus que c'étaient utiles inconvénients, d'autant, premièrement, qu'il faut avertir à coups de fouet les mauvais disciples, quand la raison n'y peut assez, comme, par le feu et violence des coins, nous ramenons un bois tortu à sa droiture. Je me prêche, il y a si longtemps, de me tenir à moi et séparer des choses étrangères : toutefois, je tourne encore toujours les yeux à côté ; l'incUnation, un mot favorable d'un grand, un bon visage, me tente. Dieu sait s'il en est cherté (rareté) en ce temps et quel sens il porte ! J'oïs (f entends) encore, sans rider le front, les subornements qu'on me fait pour me tirer en place marchande, et m'en défends si mollement qu'il semble que je souffrisse plus volontiers d'en être vaincu. Or, à un esprit si indocile, il faut des bâtonnades ; et faut rebattre .et resserrer à bons coups de mail ce vaisseau qui se déprend, se découd, qui s'échappe et dérobe de soi. Secondement, que cet accident me servait d'exercitation j)Our me préparer à pis, si moi, qui, et par le bénéfice de la fortune et par la condition de mes mœurs, espérais être des derniers, venais à être des .premiers attrapé de cette tempête, m'instruisant de bonne heure à contraindre ma vie et la ranger pour un nouvel état. La vraie hberté c'est pouvoir toute chose sur soi : potentissimus est qui se liabet in potestate (1). En un temps ordinaire et tranquille, on se prépare à des accidents modérés et communs : mais, en cette coufusion où nous sommes depuis trente ans (2), tout homme français, soit en particuher, soit en général, se voit à chaque heure sur le point de l'entier renversement de sa fortune : d'autant faut-il tenir son courage fourni de provisions plus fortes et visfoureuses. Sachons gré au sort de nous avoir faii

(1) La véritable puissance consiste à être maître de soi-iuùnio (Sénèqtje, Epîtres, XC.)

(2) Depuis le commencement des guerres de religion (1562).

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vivre en un siècle non mol, languissant, ni oisif : tel qui ne l'eût (Hé par autre moyen se rendra fameux par son malheur.

... Cecroulement donc m'anima certes plus qu'il ne m'atterra, à l'aide de ma conscience, qui se portait non paisiblement seulement, mais fièrement; et ne trouvais en quoi me plaindre de moi. Aussi, comme Dieu n'envoie jamais non plus les maux que les biens tout purs aux hommes, ma santé tint bon ce temps-là, outre son ordinaire; et, ainsi cjue sans elle je ne puis rien, il est peu de chose que je ne puisse avec elle. EUe me donna moyen d'éveiller toutes mes provisions et de porter la main au-devant de la plaie, qui eût passé volontiers plus outre ; et éprouvai en ma patience que j'avais quelque tenue contre la fortune, et qu'à me fah'e perdre mes arçons il fallait un grand heurt. Je ne le dis pas pour l'irriter à me faire une charge ])lus vigoureuse : je suis son ser^^teur, je lui tends les mains ; |)0ur Dieu, qu'elle se contente ! Si je sens ses assauts? si fais, (.'onime ceux que la tristesse accable et possède se laissent pourtant par intervalles tâtonner à quelque plaisir, et leur échappa un sourire, je puis aussi assez sur moi pour rendre mor état ordinaire paisible et déchargé d'ennuyeuse imagination ; mais je me laisse pourtant, à boutades, surprendre des morsures de ces malplaisantes pensées, qui me battent.

Pendant que je m'arme pour les chasser, ou pour les lutter (1), voici un autre rengregement {aggravation) de mal qui m'arriva à la suite du reste. Et dehors et dedans ma maison, je fus accueilli d'une peste, véhémente au prix de toute autre : car, comme les corps sains sont sujets à plus grièves maladies, d'autant qu'ils ne peuvent être forcés que par celles-là, aussi jnon air très salubre, où, d'aucime mémoire, la contagion, bien que voisine, n'avait su prendre pied, venant à s'empoisonner, produisit des effets étranges,

Misia senum et juvenum densantur funera; Sœva caput Proserpina fugit (2).

n>.iUum

(1) D'après l'édition de 1588, ces mots : « Pendant que je m'arme pour les chasser et pour les lutter », sont rattachés à la phrase précédente, et l'on a coutume de mettre un alinéa à » voici ». Le sens me paraît indiquer que cette manière de ponctuer provient d'une erreur.

(2) Vieillards et jeunes gens, pêle-mêle, s'entassent dans le tombeau ; nulle tête n'échappe à la cruelle Proserpine. (Hora.ce, Odes, 1, xxvrn, 19.)

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J'eus à souffrir cette plaisante condition, que la vue de nvi maison m'était effroyable. Tout ce qui y était, était sans garde et à l'abandon de qui en avait envie. Moi, qui suis si liospitalier, tus en très pénible quête de retraite pour ma famille, une famille égarée, faisant peur à ses amis et à soi-même, et horreur, oii qu'elle cherchât à se placer, ayant à charnier de demeure, soudain qu'un de la troupe commençait à se douloir (souffrir) du bout du doigt. Toutes maladies sont alors prises pour peste ; on ne se donne pas le loisir de les reconnaître. Et c'est le bon que, selon les règles de Fart, à tout danger qu'on approche, il faut être quarante jours en transe de ce mal, l'imagination vous exerçant cependant à sa mode et enfiévrant votre santé mJme. Tout cela m'eût beaucoup moins touché si je n'eusse eu à me ressentir de la peine d'autrui, et servir six mois misérablement de guide à cette caravane : car je porte en moi mes préservatifs, qui sont résolution et souffrance. L'appréhension ne me presse guère, laquelle on craint particulièrement en ce mal; et si, étant seul, je l'eusse voulu prendre, c'eût été une fuite bien plus gaillarde et plus éloignée. C'est une mort qui ne me semble des pires : elle est communément courte, d'étourdissement, sans douleur, consolée par la condition publique, sans cérémonie, sans deuil, sans presse. Mais, quant au monde des environs, la centième partie des âmes ne se ])ut sauver :

Videas desertaque régna Pastorum, et longe saUns laleque vacantes (1),

En ce lieu, mon meilleur revenu est manuel : ce que cent hommes travaillaient pour moi chôma pour longtemps.

-Or lors, quel exemple de résolution ne vîmes-nous en la simplicité de tout ce peuple? Généralement, chacun renonçait au soin de la vie : les raisins demeurèrent suspendus aux vignes, le bien principal du pays ; tous indifféremment se préparant et attendant la mort, à ce soir, ou au lendemain, d'im visage et d'une voix si peu effrayée qu'il semblait qu'ils eussent compromis [qu'ils s''en fussent remis) à cette nécessité, et que ce fût une condamnation universelle et inévitable. Elle est toujours telle ; mais h combien peu tient la résolution au mouiir ! la distance et différence de quelques heures, la seule considération de la compagnie, nous en rend l'appréliension (Vopinion) diverse

(1) Vous eussiez vu les campagnes désertes et les bois vides jusque dans leurs profondeurs. (Virgile, Géorgiques, III, 176.)

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(différente). Voyez ceux-ci : pour ce qu'ils meurent eu même mois, riifants, jeunes, vieillards, ils ne s'étonnent plus, ils ne se pleurent plus. J'en vis qui craignaient de demeurer^'demère, comme en une horrible solitude, et n")^ connus communément autre soin (|ue des sépultures ; il leur fâchait de voir les corps épars emmi les champs (dans la campagne), à la merci des bêtes, qui y peuplèrent inco;ilii.cut... Tel, sain, faisait déjà sa fosse, d'autres s'y couchaient encore vivants ; et un manœuvre des miens, avec ses mains et ses pieds, attira sur soi la terre en mourant. Était-ce l)as s'abrier (s'abrite^-) pour s'endormir plus à son aise?

Ces secousses de la fortune et ces terribles spectacles stimulaient la pensée de Montaigne. Il y trouvait matière à philosopher, et tout l'essai De la physionomie nous comluuniqTie les enseignements qu'il en tirait.

Depuis six ans qu'il avait publié ses deux premiers « livres », notre philosophe avait beaucoup vu et beaucoup appris. Il est vrai que, dans la réédition que Simon ]\Iilianges eu avait donnée en 1582, l'auteur avait inséré quelques souvenirs de son voyage, mais il n'avait eu le loisir de faire place qu'à fort peu d'entre eux, et son Journal, aussi bien que sa mémoiiT, était plein de notes qu'il pouvait utiliser. Outre son voyage d'ailleurs, sa maùie et ses malheurs domestiques avaient été de fécondes écoles oii son expérience s'était enrichie. Aussi, lorsque le fléau s'étaut calmé, il put entrer dans son château avec sa petite caravane, il reprit fréquemment le chemin de sa tour pour y méditer à loish- et pour ajouter à son œuvre ce troisième « livre » qui renferme ses plus beaux essais. Au mois de février 1586 il est chez lui. H annote des volumes (lui nous ont été conservés, et rieit ne laisse supposer qu'au cours des deux années suivantes aucune affaire l'ait appelé loin de Fon domaine et enlevé longuement à ses chères études.

Quand son \-olunie fut prêt, en février 1588, il se rendit

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à Paris pour le faire impr mer. Les éditeurs de Guyenne ne lui suffisaient plus. Le succès des éditions bordelaises lui inspii'ait le désii' de paraître siu* un plus vaste théâtre. Déjà l'année précédente, en 1587, un imprimeiu* parisien avait, sans sa collaboration, sitôt que le privilège de Sinion ]\Iillanges avait été expiré, reproduit les deux premiers livi-es. Cette fois il allait s'adresser au grand imprimeur Abel l'Aiigelier, qui jouissait d'une réputation em'opéenne. D'aillems il y avait là l'occasion d'un nouveau voyage, et Montaigne n'avait pas vu la cour depuis long- Ipmps.

Les chemins n'étaient pas sûrs eu ce temps de troubles ci\Tls. Comme il traversait la forêt de Villebois, notre philosophe se vit assailli par une bande de brigands. « La tempête est tombée sm* moi, écrit-il, qui avais mon argent en ma boîte, je n'en ai rien recou^Té, et la plupart de mes papiers et hardes leur sont demeurés. » Une autre mésaventure l'attendait dans la capitale. Les ligueurs étaient alors maîtres de la ville et en avaient chassé le roi. On savait Montaigne partisan de Hemi IIL Le 10 juillet, alors qu'un accès de goutte le retenait à la chambre, on vint l'arrêter et le condune à la Bastille. Ce fut une émotion d'un genre nouveau. Grâce à l'intervention de ses amis et de la Keine mère, elle ne dura que quelques heures. On le relâcha le soir même.

Quand sa santé le lui permettait, Montaigne retrouvait toute sa mobilité d'autrefois. H suivait la cour à Rouen. Il la suivit encore vers l'automne aux États généraux de Blois, où il rencontra son ami de Thou et où Pasquier lui reprocha les gasconismes de ses Essais. Mais les séjours qu'il fit en Picardie, chez ]\Ille de Gournay, fm'ent entre tous chers à son cœur. Cette savante jeune fiUe, âgée de vingt-deux ans à peine, avait, en lisant les Essais, conçu pour lem' auteur une admhation enthousiaste mêlée d'une vive sympathie. Se trouvant à Paris en même temps qw lui, eUe avait tenu à lui fahe part de ses sentiments. Ce fut l'origine entre eux d'une amitié-dont Marie Le Jars de Gournay était justement fière et qu'elle s''est plue à publier.

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Montaigne l'alla voir à deux reprises dans sou domaine patrimonial de Gomiiay. Plus tard elle devait servii- avec dévouement la mémoire de son illustre ami en assumant la lom'de tâche d'éditer ses Essais. D'autres liaisons encore embellh'ent les dernières années du moraliste, qui avait su peindre si vivement les douceurs d'une waie amitié. Le poète bordelais PieiTe de Brach, qui devait seconder IVIlle de Gournay dans son rôle d'éditeur, lui témoignait un attachement dont l'expression, pom* nous paraître aujourd'hui bien ampoulée, n'en était pas nioms touchante. Il s'était lié en outre peu auparavant avec Charron, qui vint le voh' dans*son château en 1586 et qui devint un disciple fervent de sa pensée : les trois livres de la Sagesse, tout remplis d'emprunts aux Essais, le disent assez. H correspondait aussi avec Juste Lipse, dont il prisait le jugement et le savoir. Mais aucune de ces amitiés ne réchauffa tant son cœur vieillissant que celle qu'il portait à Mlle de Gournay, sa « fille d'alliance » comme il aimait à l'appeler.

Eentré dans son château en novembre ou décembre 1588, il fut, nous dit-on, retenu en Guyenne par le service du roi. Nous ignorons quelles fonctions lui furent alors confiées, mais tout porte à croire que son lôle à cette date fut peu actif. L'âge s'appesantissait sur lui. La vue s'obscurcissait, l'ouïe s'émoussait, et par-dessus tout les crises de son mal se faisaient plus aiguës et plus fréquentes. Il est probable qu'il se retira de plus en plus dans sa tour. Les lectm'es que lui faisait son secrétaire se prolongeaient de plus en plus : il lisait alors Platon en entier, les écrits philosophiques de Cicéron, des ouwages qui autrefois lui paraissaient trop longs pour qu'il les entreprît. Il avait constamment sur sa table un exemi)lau'e des Essais de 1588, et il le gonflait d'additions nombreuses, destinées à une sixième édition qu'il |)réparait, insérant pêle-mêle ses réflexions personnelles et les passages de ses lectures qui lui semblaient capables d'enrichir son œuvre.

Certes il continuait de suivre d'un œil singulièrement intéressé les événements qui se précipitaient. Le duc de

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Guise avait été assassiné, mais les ligueius n'en montraient ]jas moins d'audace. Ils étaient maîtres de Paris. Bientôt Henri III, qui s'était rapproché d'Henri de Navarre et qui cherchait avec son concours à reconquérù* la capitale, tombait sous le poignard d'un fanatique. Le roi de Navarre, jjour lequel Montaigne s'était toujours senti une sym- })athie si vive, devenait le légitune possesseur du trône mais il lui fallait conquérh pied à pied son royaume. Notre philosophe applaudissait avec une joie patriotique à ses succès. Il l'en félicitait, il se permettait même de lui donner des conseils, et l'avisait que la clémence ne contribuerait pas moins que les armes à lui conquérir l'obéissance de ses sujets. Il rêvait de l'aUer voir dans Paris repris aux fanatiques. Mais il n'éprouvait pas le désir de rentrer dans la vie publique. Si jamais l'ambition l'avait tenté, ce temps était bien passé. Henri IV l'eût bien volontiers attaché à son service. Il faut lire la belle réponse par laquelle Montaigne, tout en assurant son monarque de son absolu dévouement, affirme sa volonté de garder entière son indépendance.

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