LA PHYSIONOMIE DE MONTAIGNE
/. Montaigne peini par lui-même. — //. La culture de Montaigne, ses goûts littéraires et ses lectures.
Nous venons de passer en revue les différentes circonstances qui ont exercé leur influence sur le Moi de Montaigne, les milieux qu'il a traversés et qui ont laissé on lui leur empreinte. Plus importante mÛle fois que ces circonstances et ces milieux pour expliquer son œuvre estla personne même de l'auteur qu'ils ont pu orienter sans doute, dévelopjjer dans tel ou tel sens de préférence à tel autre, mais qu'ils n'ont pas façonnée, qui a pris d'eux ce qu'elle a voulu et les a utilisés selon ses besoins et ses tendances propres. Bien souvent on ne peut que conjecturer le moi d'un auteur d'après sa manière de réagir dans les milieux qu'il traverse. Plus heureux, pour Montaigne nous avons en outre comme moyen d'information les portraits qu'il a laissés de lui-même. Voyons d'après ces portraits quel était l'homme, comment du moins il se jugeait luimême. En voici un qu'il a tracé entre 1570 et 1580, probablement vers 1578 ou 1579, et qui est précis à souhait.
Je suis d'une (aille un peu au-dossous de la iiioyeime. Ce défaut n'a pas seulement de la laideur, mais encore de Tincommodité, à ceux mêmemeut {particulièrement) qui ont des commandements et des charges : car l'autorité que donne une belle présence et majesté corporelle en est à dire {y manqué). C. Marins ne recevait pas volontiers des soldats qui n'eussent six pieds de hauteur. Le Courtisan (2) a bien raison de vouloir, pour ce gentilhomme qu'il dresse, une taille commune plutôt (pie toute autre et de refuser pour lui toute étrangeté qui h; fasse montrer au doigl. Mais de choisir s'il faut à cette médiocrité qu'il soit plutôt au deçà qu'au delà d'icelle, je ne le ferais pas à un homme militaire. Les petits hommes, dit Aristote, sont bien jolis, mais non pas beaux ; et se connaît en la grandeur la grande âme, comme la beauté en un grand corps et haut. Les Ethiopcs et les Lidiens, dit-il, éhsaut leurs rois et magistrats, avaient égard à la beauté et procérité {Jiaute taille) des personnes. Ils avaient raison : car il y a du respect ])our ceux qui le suivent,
(1) Essais, II, xvn,
(2) Titre d'un Uvre italien de Baldassake Oastiglxone, Il coriegfjiano. Cet ouvrage, très fameux au seizième siècle, traçait le portrait idéal de l'homme de cour, à la manière dont Cicérou avait tracé le portrait du parfait orateur dans son De oraiore.
MONTAI*; NE .I(J(.K l'A II LUI-MKME = 79
et, pour rennemi, de l'effroi, de voir ;i la têle d'une liniipe marcher uii chef de belle et riche taiUe :
Ipse inter primos prœsUinti corpore Tiirnas Vertilur, arma tenens, et toto vertice supra est (1).
Notre grand Roi divin et céleste, duquel toutes les circonstances doivent être remarquées avec soin, religion et révérence, n'a pas refusé la recommandation corporelle, speciosiis forma prœ jiliis Jiominum (2) ; et Platon, avec la tempérance et la fortitude, désire la beauté aux conservateurs (le sa république. C'est un grand dépit (ju'on s'adresse à vous parmi vos gens pour vous demander : « Oh est monsieur? » et que vous n'ayez (|ue le reste de la bonnetade (salut) qu'on fait à votre barbier ou à votre secrétaire. Comme il advint au pauvre Piiilopémen. Etant arrivé le premier de sa troupe en un logis où on l'attendait, son hôtesse, qui ne le connaissait pas et le voyait d'assez mauvaise mine, l'employa d'aller un peu aider à ses femnu's à l)uiser de l'eau ou attiser du feu, pour le service de l'hilopémen. Les gentilsliommes de sa suite étant arrivés et l'ayant suipri£ embesogné à cette belle vacation (car il n'avait ])as failh d'obéir au commandement qu'on lui avait fait) hii demandèrent ce qu'il faisait là. « Je paie, leur répondit-il, la peine de ma laideur. » Les autres beautés sont pour les fournies ; la beauté de la taille est la seule beauté des hommes, (^ù est la petitesse, ni la largeur et la rondeur du front, ni la blancheur et douceur des yeux, ni la médiocre (moyenne) forme du nez, ni la petitesse de l'oreille et de la bouche, ni l'ordre et blancheur des dents, ni l'épaisseur bien unie d'une barbe brune à écorce de châtaigne, ni le poil relevé, ni la juste rondeur de tète, ni la fraîcheur du teint, ni l'air du visage agréable, ni un corps sans senteur, ni la proportion légitime des membres, peuvent faire un bel homme.
J'ai au demeurant la taille forte et ramassée ; le visage, non pas gras, mais plein ; la complexion, entre le jovial et le mélancolique, moyennement sanguine et chaude,
Unde rigent setis mihi crura, et peciora villis (3) ;
(1) Au premier rang on voit marcher Tumus, les aimes à la main ; sa taille est haute, il passe de la tête tous ceus. qui l'entourent. (Virgile, Enéide, VII, 783.)
(2) Le plus beau des fils des hommes. (Psaume XLV. 3.)
(3) Aussi ai-je les jambes et la poitrine hérissôes de poils. (MaFvTial, 1 1, sxsn, 4.)
80 montah;ne. — chap. m
la santé forte et allègre, jusque bien avant en mon âge, rarement troublée par les maladies. J'étais tel ; car je ne me considère ])as à (tette heure que je suis engagé dans les avenues de la vieillesse, ayant piéça (depuis longtemps) franclii les quanitito ans :
MinuMim vires et robur adultuni Frangii, et in parlem pejorem Uquitur œtas (1) ;
ce que je serai dorénavant, ce ne sera plus qu'un demi-être; ce ne sera plus moi ; je m'échappe tous les jours et me dérobe à moi :
Singula de nohis anni prœdantur euntes (2),
D'adresse et de disposition, je n'en ai point eu ; et si (pourtant) suis fils d'un père très dispos et d'une allégresse qui lui dura jusqu'à son extrême vieillesse. H ne trouva guère homme de sa condition qui s'égalât à lui en tout exercice de corps : comme je n'en ai trouvé guère aucun qui ne me surmontât; sauf au courir, en quoi j'étais des médiocres (moyens). De la musique, ni pour la voix, que j'y ai très inepte (impropre), ni poiu* les instruments, on ne m'y a jamais su rien apprendre. A la danse, à la paume, h la lutte, je n'y ai pu acquérir qu'une bien fort légère et vidgaire suffisance ; à nager, à escrimer, à voltiger et à sauter, nulle du tout. Les mains, je les ai si gourdes, que je ne sais pas écrire seulement pour moi ; de façon que, ce que j'ai barbouillé, j'aime mieux le refaire que de me donner la peine de les démêler : et ne lis guère mieux ; je me sens poiser (peser) aux écoutants : autrement bon clerc, je ne sais pas clore à droit (Men) une lettre, ni ne sus jamais tailler plume, ni trancher (découper) à table, qui vaille, m équiper un cheval de son harnais, ni porter à point un oiseau et le lâcher, ni parler aux chiens, aux oiseaux, aux chevaux. Mes conch tiens corporelles sont, en somme, très bien accordantes à celles de l'âme : il n'y a rien d'allègre ; il y a seulement une vigueur pleine et ferme : je dure bien à la peine ; mais j'y dure, si je m'y porte moi-même, et autant que mon désir m'y conduit,
Molliier austerum studio fallente taborem (3) :
(1) Insensiblement les forces se perdent, la vigueur s'épuise, et notre être va toujours en tléclinant. (Lucrèce, II, 1131.)
(2) Une à une les ans, dans leur fuite, nous dérobent nos facultés. (Horace, EpUres, II, ii, 55.)
(3t Le goût que j'y prends trompant la fatigue du travail. (Hokace, Satires, II, ii, 12.)
autrement', si je n'y suis alléché par quelque plaisir, et si j'ai autre guide que ma pure et libre volonté, je n'y vaux rien ; car j'en sius là, que, sauf la santé et la \ie, il n'est chose pour quoi je veuille ronger mes ongles et que je veuille acheter au prix du tom'ment d'esprit et de la contrainte :
Tanti mihi non sit opaci Omnis arena Tagi, quodque in mare volvitur aurum (1).
Extrêmement oisif, extrêmement libre, et par nature et par art, je prêterais aussi volontiers mon sang que mon soin. J'ai une âme toute sienne, accoutumée à se conduire à sa mode : n'ayant eu, jusqu'à cette heure, ni commandant, ni maître forcé, j'ai -marché aussi avant et le pas qu'il m'a phi. Cela m'a amolU et rendu^Tnutile au service d'autrui, et ne m'a fait bon qu'à moi.
Et, pour moi, il n'a été besoin de forcer ce naturel poisant (pesant), paresseux et fainéant ; car, m'étant trouvé en tel degi'é de fortune, dès ma naissance, que j'ai eu occasion de m'y arrêter, et, en tel degré de sens, que j'ai senti en avoir occasion, je n'fii rign cherché et n'ai aussi rien pris :
Non agimuj tumidis velis Aquilone secundo, Non tamen adversis œtatem ducimus Austris; Viriius, ingcnio, speàe, virlule, loco, re, Exiremi priniormti, extremis usque priores (2).
Je n'ai eu besoin que de la suffisance de me contenter ; 'qui est pourtant un règlement d'âme, à le bien prendie, également difficile en toute sorte de condition, et que, par usage, nous voyons se trouver plus facilement encore en la nécessité qu'en l'abondance ; d'autant, à l'aventure, que, selon le cours de nos autres passions, la faim dos richesses est plus aiguisée par leur usage que par leur disette, et la vertu de la modération, j)lus rare que cjlle de la patience : et n'ai eu besoin que de jouir doucement des biens que Dieu, par sa hbéralité, m'avait mis entre mains. Je n'ai goiité aucune sorte de travail ennuyeux : je n'ai
(1) Non, je ne voudrais pas à ce prix-là tout le sable du Ta^e avec l'or qu'il roule à l'océan. (Juvéxax, Satires, III, ltv.)
(2) Le vent du nord n'enfle pas mes voUes, il est vrai, mais l'auster ne trouble pas ma course paisible. Je suis en force, en talent, en figui'e, en vertu, en naissance, en biens des derniers de la première classe, mais des premiers de la deuxième. (Horace EpUres. II, ii. 201.)
eu guère en maniement que mes affaires ; ou, si j'en ai eu, c'a été en conilition de les manier à mon heure et à ma façon, (•oniniis par gens qui s'iin fiaient à moi et qui ne me pressaient pas, et me connaissaient; car encore tirent les experts quelque service d'un cheval rétif et poussif.
Mon enfance même a été conduite d'une façon molle et libre, et exempte de sujétion rigoureuse. Tout cela m'a fermé une complexion délicate et incapable de soUicitude; jusque-là, que j'aime qu'on me cache mes pertes et les désordres qui me touchent. Au chapitre de mes mises, je loge ce que ma rionchalance me coûte à nourrir et entretenir;
Rœc nempe supersunt, Quœ âominum fallunt, quœ prosunt furihus (1) ;
j'aime à ne savoir pas le compte de ce que j'ai, pour sentir moins exactement ma perte : je prie ceux qui vivent avec moi, oîi l'affection leur manque et les bons effets, de me piper et payer de bonnes apparences, k faute d'avoir assez de fermeté pour souffrir l'importunité des accidents contraires auxquels nous sommes sujets, et pour ne me pouvoir tenir tendu à régler et ordonner les affaires, je nourris, autant que je puis, en moi cette opinion, m'abandonnant du tout {entièrement) à la fortune. « De prendre toutes choses au pis'; et ce pis-là, me résoudre à le porter (supporter) doucement et patiemment «, c'est à cela seid ([lu; JG travaille, et le but auquel j'achemine tous mes discours. A un danger, je ne songe pas tant comment j'en échapperai, que combien peu il importe que j'en échappe : quand j'y demeurerais, que serait-ce? Ne pouvant régler les événements, je me règle- moi-même ; et m'applique à eux, s'ils ne s'appUquent à moi. Je n'ai guère d'art pour savoir gauchir {éviter) la fortune et lui échapper ou la forcer, et pour dresser et conduire par prudv'uce les choses à mon point : j'ai encore moins de tolérance pour supporter le soin âpre et pénible qu'il faut à cela ; et la |)lus pénible assiette pour moi, c'est être suspens {en suspens, en imeriitucle) es choses qui pressent, et agité entre la crainte ot l'espérance.
T.e délibérer, voire es choses plus légères, m'importune : et sens mon esprit plus empêché à souffrir le branle et les secousses diverses du doute et de la consultation, qu'à se rasseoir et
(Ij Surplus qui échappe aux veux du maître et djnt les voleurs s'accouinioùci.'^. (Horace, EpUres, I, vi, 15.)
MOiNTAKiNi: .11 (iL V\'ù LUI-MKME = 83
résoudre à quelque parti que ce soit, après que la chance esl, livrée. Peu de .passions m'ont troublé le sommeil ; mais, des délibérations, la moindre me le trouble. Tout ainsivque des chemins, j'en évite volontiers les côtés pendants et glissants, et me jette dans le battu, le phis boueux et enfondrant, d'où je ne puisse aller plus bas, et y chercl'.e sûreté : aussi j'aime les malheurs tout purs, qui ne m'exercent et tracassent plus ajjrès l'incertitude de leur rhabillage, et qui du premier saut me poussent dioiteraent en la souffrance :
Dubia plus torqueni mala (1).
Aux événements je me porte virilement ; en la cniiduite, puérilement : l'horreur de la chute me donne plus de lièvre (|ue le coup. Le jeu ne vaifTpas la chandelle : l'avaricieux a [)lus mauvais con)pte de sa passion que n'a le pauvre, et le jaloux que le cocu; et 5^ a moins de mal souvent à perdre sa vigru! qu'à la plaider. La plus basse marche est la plus ferme : c'est le siège de la constance ; vous n'y Jivez besoin que de vous ; elle se fonde là et appuie toute en soi. Cet exemple d'un gentilhomme que plu^sieurs ont connu a-t-il pas quelque air philusophicpic? D se maria bien avant en l'âge, ayant passé en bon com])agii(iu sa jeunesse, grand diseur, grand gaudisseur. Se souvenant combien la matière de cornardise lui avait donné de quoi parler et se moquer des autres, pour se mettre à couvert il épousa une femme qu'il prit au lieu où chacun en trouve pour son argent, et dressa avec elle ses alliances : « Bonjour, putain ! » « Bonjour cocu ! » Et n'est chose de quoi plus souvent et ouvertement il entretint chez lui les survenants que de ce sien dessein : par où il bridait les occultes caquets des moqueurs et émoussait la pointe de ce reproche.
Quant à l'ambition, qui est voisine de la présomption, ou hlle plutôt, il eût fallu, pour m'avancer, que la fortune me fût venue quérir par le poing ; cai', de me mettre en peine pour une espérance incertaine et me soumettre à toutes les difficultés qui accompagnent ceux qui cherchent à se pousser en crédit sur le commencement de lem- progrès, je ne l'eusse su faire :
Spem pretio non emo (2) :
(1) Ce sont les maux incertains qui tourmentent le plus. (Sénèque, Agamemnmi, III, 1.)
(2) 'Je n'achète pas l'espérance argent comptant. (Térence, AdelpJies, II, m, 11.)
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je m'attache à ce que je vois et que je tiens, et ne m'éloigne guère du port;
Aller remus aquas, aller tihi radat arenas (1) ;
et puis, on arrive peu à ces avancements qu'en hasardant premièrement le sien (son lien) ; et je suis d'avis que si ce qu'on a suffit à maintenir la condition en laquelle on est né et dressé, c'est fohe d'en lâcher la prise sur l'incertitude de l'augmenter. Celui à qui la fortune refuse de quoi planter son pied et étabhr un être tranquille et reposé, il est pardonnable s'il jette au hasard ce qu'il a, puisque ainsi comme ainsi {de toute façon) la nécessité l'envoie à la quête :
Capienda rehus in, malts prœceps via est (2),
et j'excuse plutôt un cadet de mettre sa légitime (pari légale iThérilage) au vent, que celui à qui l'hoimeur de la maison est en charge, cju'on ne peut voir nécessiteux qu'à sa faute. J'ai bien trouvé le chemin plus couit et plus aisé, avec le conseil de mes bons amis du temps passé, de me défaire de ce désir et de me tenir coi ;
Cui sii conditio dulcis sine pulvere palmœ (3) :
jugeant aussi bien sainement de mes forces qu'elles n'étaient pas capables de grandes choses ; et me souvenant de ce mot du feu chancelier OUivier, « que les Français semblent des guenons, qui vont grimpant contremont un arbre, de branche en branche, et ne cessent d'aller, jusqu'à ce qu'elles soient arrivées à la plus haute branche, et y montrent le cul quand elles y sont ».
Turpe est, quod nequeas, capiti commiilere pondus. Et pressum inflexo mox dare ierga genu (4).
(1) Qu'une rame fende les flots et l'autre les sables du rivage, (Properce, III, m, 23.)
(2) Il faut, dans le mallieur, choisir les résolutions téméraires^ (Sénèque, Agamemnon, II, v, 47.)
(3) Quelle douce condition que celle de vamcre sans avoir combattu* (Horace, Epîlres, I, i, 51.)
(4) Il est houteux de se charger la tête d'uu poids qu'on ne jurait porter, pour pUer ensuite et se soustraire au fardeau. CPropekck, III, IX, 6.)
Les qualités mêmes qui sont en moi non reprochables, je les Jroiivais inutiles en ce siècle : la facilité de mes mœurs, on l'eût iionmiée lâcheté et faiblesse ; la foi et la conscience s'j- fussent trouvées scrupuleuses et superstitieuses ; la francliise et la liberté, importune, inconsidérée et téméraire. A quelque chose sert le malheur : il fait bon naître en un siècle fort dépravé ; car, par comparaison d'autrui, vous êtes estimé vertueux à bon marché : qui n'est que parricide en nos jours et sacrilège, il est honmie de bien et d'honneur,
... Par cette promotion je me fusse trouvé grand et rare, comme je me trouve pygmée et populaire à la proportion d'aucuns siècles passés auxquels il était vulgaire, si d'autres plus fortes qualités n'y concouraient, de voir un hoirmie modéré en ses vengeances, mol »» ressentiment des offenses, rehgieux en l'observance de sa parole, ni double, ni souple, ni accommodant sa foi à la volonté d'autrui et aux occasions : plutôt lairrais-je {laisserais-je) rompre le cou aux affaires que de tordre ma foi pour leur service. Car, quant à cette nouvelle vertu de feinte et dissimulation, qui est à cette heure si fort en crédit, je la hais capitalement ; et de tous les vices, je n'en trouve aucun qui témoigne tant de lâcheté et bassesse de cœur. C'est une humeur couarde et servile de s'aller déguiser et cacher sous un masque et de n'oser se faire voir tel qu'on est : par là nos hommes se dressent à la perfidie ; étant duits (accoutumés) à produire des paroles fausses, ils ne font pas conscience d'y manquer. Un cœur généreux ne doit point démentir ces pensées ; il se veut faire voir jusqu'au dedans. Ou tout y est bon, ou, au moins, tout y est humain... Apollonius disait que « c'était aux serfs de mentir et aux libres de dire vérité » : c'est la première et fondamentale partie de la vertu ; il la faut aimer pour elle-même. Celui qui dit vrai, parce qu'il y est d'ailleurs obligé et parce qu'il (cela) sert, et qui ne craint point à dire mensonge quand il n'importe à personne, n'est pas véritable suffisamment. Mon âme, de sa complexion, refuit la menterie et hait même à la penser : j'ai une interne vergogne et un remords piquant, si parfois elle m'échappe comme parfois eUe m'échappe, les occasions me surprenant et agitant impréméditement. II ne faut pas toujours dire tout, car ce serait sottise; mais ce qu'on dît, il faut qu'il soit tel qu'on le pense ; autrement, c'est méchanceté. Je ne sais quelle commodité ils attendent de se feindre et contrefaire sans cesse, si ce n'est de n'en être pas crus lors même qu'ils disent vérité ; cela peut tromper une fois ou deux les hommes : mais de faire
])vofcssinu de se tenir couvert et de vanter, comme ont fait iuiciins de nos princes, qu' « ils jetteraient leur chemise au feu, si elle était participante de leurs vraies inteiilions » (qui est un mot de l'ancien llétellus Macédoniens), et (|ue « qui ne sait se feindre, ne sait pas régner », c'est tenir avertis ceux qui ont à les pratiquer, que ce n'est que piperie et mensonge qu'ils disent ; quo quis versutior et callidior est, hoc invisior et suspeciior, df tracta opinione proUtatis (1) : ce serait une grande simplesse à qui se lairrait {laisserait^ amuser ni au visage, ni aux paroles de celui qui fait état d'être toujours autre au dehors qu'il n'est au dedans, comme faisait Tibère. Et ne sais quelle part telles gens peuvent avoir au commerce des honunes, ne produisant rien qui soit reçu pour comptant : qui est déloyal envers la vérité, l'est aussi envers le mensonge.
... Or, de moi (qiiant à moi), j'aime mieux être importun et indiscret que flatteur et dissimulé. J'avoue qu'il se peut mêler quelque pointe de fierté et d'opiniâtreté à se tenir ainsi entier et découvert sans considération d'autrui ; et me semble que je deviens un peu plus libre où il le faudrait moins être, et que je m'échauffe par l'opposition du respect : il peut être aussi que je me laisse aller après ma nature, à faute d'art. Présentant aux grands cette même licence de langue et de contenance que j'apporte de ma maison, je sens combien elle décline vers l'indiscrétion et l'incivilité : mais, outre ce que je suis ainsi fait, je n'ai pas l'esprit assez souple pom- gauchir à une prompte demande et pour en échapper par quelque détour ni pour feindre une vérité, ni assez de mémoire pour la retenir ainsi feinte, ni certes assez d'assm'ance pour la- maintenir, et fais le brave par faiblesse ; par quoi je m'abandonne à la naïveté et à-toujours dire ce que je pense, et par complexion et par discours, laissant à la fortune d'en conduire l'événement.
... C'est un outil de merveilleux service que la mémoire, et sans lequel le jugement fait bien à peine son office; elle me manfiue du tout (erdièrevient). Ce qu'on me veut proposer, il faut que ce soit à parcelles ; car de répondre à un propos où il y eût plusieurs divers chefs, il n'est })as en ma puissance : je ne saurois recevoir une charge sans tablettes. Et quand j'ai un propos de conséquence à tenir, s'il est de longue haleine, je suis
(1) Plus un homme est fin et adroit, plus il est odieux et suspect lorsqu'il vient à perdre la réputation d'homme de bien. (Cicéron, De Ofjiciis, II, ix.)
réduit à cette vile et misérable nécessité d'apprendre par cœm-, mot à mot, ce que j'ai à dire ; autrement je n"aurais ni façon ni assurance, étant en crainte que ma mémoire vînt à me faire un mauvais tour. Mais ce moyen m" est non moins difficile : pour apprendre trois vers, il m'y faut trois heures ; et puis, en un propre ou\Tage, la liberté et autorité de remuer l'ordre, de changer un mot, variant sans cesse la matière, la rend plus malaisée à concevoir. Or, plus je m'en défie, plus elle se trouble ; elle me sert mieux par rencontre : il faut que je la sollicite nonchalamment ; car, si je la presse, elle s'étonne : et depuis qu'elle a commencé à chanceler, plus je la sonde, plus elle s'empêtre et embarrasse : elle me sert à son heure, non pas à la mienne.
... Ma libraiiùe (Mbliothèque), qui est des belles entre les librairies de village, est^ttssise à un coin de ma maison ; s'il me tombe en fantaisie chose que j'y veuille aller chercher ou écrire, de peur qu'elle ne m'échappe, en traversant seulement ma corn-, il faut que je la donne en garde à quelque autre. Si je m'enhardis, en paiiant, ta me détourner tant soi peu de mon lil, je ne fauls {manque) jamais de le perdre : qui fait que je me tiens, en mes discours, contraint, sec etresserré. Les gens qui me servent il faut q>ie je les appelle par le nom de leurs charges ou de leur j)ays, car il m'est très malaisé de retenir des noms ; je dirai bien qu'il y a trois syllabes, (pie le son en est rude, qu'il commence ou termine par telle lettre : et si je dlirais à \i\Te longtemps, je ne crois pas que je n'ouljhassc mon nom propre, conune ont fait d'autres. Messala Corvinus fut deux ans n'ayant trace aucune de mémoire, ce qu'on dit aussi de Georges Trapezonce. Et pour mon intérêt, je rumine souvent quelle vie c'était que la leur, et si, sans cette pièce, il me restera assez pour nie soutenir avec quelque aisance ; et y regardant de près, je crains que ce défaut, s'il est parfait, perde toutes les fonctions de râmc :
Plenus rimarum sum, hac aùjue illac perfluo (1).
11 m'est advenu plus d'une fois d'oublier le mot du guet que j'avais trois heures auparavant donné, ou reçu d'un autre ; et d'oublier où j'avais caché ma bourse, quoi qu'en dise Cicero : je m'aide à perdre ce que je serre particulièrement. Memoria cerle non modo philosoiilmm, i<ed omnis vitœ losuni, onines mies,
(Ij Je suis plein de tniiib ; jo pinds de tous les côtés. (Tkrem:i;, Eunuque, I, ii, 24.)
una maxime coniinet (1). C'est le réceptacle et l'étui de la science que la mémoire : l'ayant si défaillante, je n'ai pas fort à me plaindi'e si je ne sais guère. Je sais en général le nom des arts et ce de quoi ils traitent ; mais rien au delà. Je feuillette leslivi'es, je ne les étudie pas : ce qui m'en demeure, c'est chose que je ne reconnais plus être d'autrui, c'est cela seulement de quoi mon jugement a lait son profit, les discours et les imaginations de quoi il s'est imbu ; l'auteur, le lieu, les mots et autres circonstances, je les oublie incontinent : et suis si excellent en l'oubliance, que mes écrits mêmes et compositions, je ne les oublie pas moins que le reste ; on m'allègue tous les coups à moimême, sans que je le sente. Qui voudrait savoir d'où sont les vers et exemples que j'ai ici (2) entassés, me mettrait en peine de le lui dire ; et si (néanmoins) ne les ai mendiés qu'es portes connues et fameuses ; ne me contentant pas qu'ils fussent riches, s'ils ne venaient encore de main riche et honorable : rautorité y concouri'e quand et (en même temps que) la raison. Ce n'est pas grand'merveiïle si mon hvre suit la fortune des autres Mvi"es et si ma mémoire désimpare (tublie) ce que j'écris, comme ce que je lis, et ce que je donne, comme ce que je reçois.
Outre le défaut de ma mémoire, j'en ai d'autres qui aident beaucoup à mon ignorance : j'ai resj)rit tardif et mousse, le moindre nuage lui arrête sa pointe, en façon que (pom* exemp'e) je ne lui proposai jamais énigme si aisée qu'il sût développer ; il n'est si vaine subtilité qui ne m'empêche ; aux jeux où l'esprit a sa part, des échecs, des cartes, des dames, et autres, je n'y comprends que les plus grossiej-s traits : l'appréhension, je l'ai lente et embrouillée; mais ce qu'elle tient une fois, elle le tient bien et l'embrasse bien universellement, étroitement et profondément, pour le temps qu'elle le tiejit. J'ai la vue longue, saine et entière, mais (|ui se lasse aisément au travail et se charge ; à cette occasion, je ne puis avoir long commerce avec les li\Tes que par le moyen du service d'autrui. Le jeune Phne instruira ceux qui ne l'ont essayé (expérinienlé) combien ce retardement est important à ceux qui s'adonnent à cette occupation.
11 n'est point âme si chélive et brutale en la(|uelle on ne voie
(Jj 11 est certain que la méniouc est le réceptacle non seulement (lo la philosophie, mais encore do tout ce qui concerne l'usage de la vie et de tous les arts. (Cicéron, Académiques, II, vit.)
(2) Dans les Essais, où effectivement les emprunts sont fort nombreux:.
reluire quelque faculté particulière ; il n'y en a point de si ensevelie qui ne fasse une saillie par quelque bout : et comment il advienne qu'une âme, aveugle et endormie à toutes autres choses, se trouve vive, claire et excellente à certain particulier effet, il s'en faut enquérir aux maîtres. Mais les belles âmes, ce sont les âmes universelles, ouvertes et prêtes à tout; sinon instruites, au moins instruisables : ce que je dis pour accuser la mienne ; car, soit par faiblesse ou nonchalance (et de mettre à nonchaloir ce qui est à nos pieds, ce que nous avons entre mains, ce qui regarde de plus près l'usage de la vie, c'est chose bien éloignée de mon dogme), il n'en est point une si inepte et si ignorante que la mienne de plusieurs telles choses vulgaires et qui ne se peuvent sans honte ignorer. Il faut que j'en conte quelques exemples.
Je suis né et nouni (élevé) aux champs {à la cawpagné) et parmi le labourage ; j'ai des affaires et du ménage en main, depuis que ceux qui me devançaient en la possession des biens que je jouis m'ont quitté leur place : or je ne sais compter m' à jet (de té(e), ni à plume ; la plupart de nos monnaies, je ne les connais jias ; ni ne sais la différence de l'un grain à l'autre, ni en la teiTe, ni au grenier, si elle n'est par trop apparente ; ni à peine celle d'entre les choux et les laitues de mon jardin : je n'entends pas seulement les noms des premiers outils du ménage, ni les plus grossiers principes de l'agriculture et que les enfants savent; moins aux arts mécaniques, en la trafique et en la connaissance des mai'chandises, diversité et nature des fruits, de vins, de viandes, ni à dresser un oiseau, ni à médiciner un cheval ou un chien ; et, puisqu'il me faut faire la honte tout entière, il n'y a pas un mois qu'on me surprit ignorant de quoi le levain servait à faire du pain et cpie c'était que faire cuver du vin. On conjectura anciennement à Athènes une aptitude à la mathématique, en celui à qui on voyait ingénieusement agencer et fagoter une chai'ge de broussailles : \Taiment on tirerait de moi une bien contraire conclusion ; car qu'on me donne tout l'apprêt d'une cuisine, me voilà à la faim.
... Je ne veux donc pas oubher encore cette cicatrice, bien malpropre à produire en pubhc : c'est l'irrésolution, défaut très incommode à la négociation des affaires du monde. Je ne sais pas prencke parti es entreprises douteuses :
Ne si, ne no, nel cor mi suona iniero (1) ; (1) Ni oui ni non, mon cœur ne dit rien de ferme. (Pétrarque.)
je sais bien soutenir une opinion, mais non pas la choisir. Parce qu'es (dans les) clioses liumaines, à quelque bande qu'on penche, il se présente force apparences qui nous y confirment (et le pliilosophe Clirysippus disait qu'il ne voulait apprendre, de Zenon et Cléanthe, ses maîtres, que les dogmes simplement; car, quant aux preuves et raisons, qu'il en fomiûràit assez di' lui-même), de quelque côté que je me tourne, je me fournis ton jours assez de cause et de vraisemblance pour m'y maintenir : ainsi j'arrête chez moi le doute et la liberté de choisir jusqu'à ce que l'occasion me presse; et lors, à confesser la vérité, je jette le plus souvent la plume au vent, comme ou dit, et m'abandonne à la merci de la fortune ; une bien légère inchnation et circonstance m'emporte ;
Dum in dulio est animus, pauh momenio hue atque illuc impellifur (1).
L'incertitude de mon jugement est si également balancée en la plupart des occm-rences, que je comprometti'als (remeUrais) volontiers à la décision du sort et des dés ; et remarque, avec grande considération de notre faiblesse humaine, les exemples que l'histoire divine même nous a laissés de cet usage de remettre à la fortune et au hasard la détermination des élections (choix) es (dans les) choses douteuses : sors cecidit super Maihiam (3). La raison humaine est un glaive double et dangereux : et en la main même de Socrate, son plus intime et plus familier ami, voyez à quand (combien) de bouts c'est un bâton ! Ainsi, je ne suis propre qu'à suivTe et me laisse aisément emporter à la foule : je ne me fie pas assez en mes forces, pour entreprendre de commander, ni guider; je suis bien aise de trouver mes pas tracés par les autres. S'il faut couri'e (courir) le hasard d'un choix incertain, j'aime mieux que ce soit sous tel qui s'assm-e plus de ses opinions et les épouse plus, que je ne fais les miennes, auxquelles je trouve le fondement et le plant ghssant.
Et si (d'ailleurs) ne suis pas trop facile pourtant au change ; d'autant que j'aperçois aux opinions contraires une pareille faiblesse ; ipsa eonsueiudo assentiendi periculosa esse videiiir,
(1) Quand l'esprit est dans le doute, le moindre poids suffit à le faire pencher d'un côté ou de l'autre. (Térence, Andrienne, I, vi, 32.)
(2) Le sort tomba sur Mathias. (Actes des apôtres, 1, 26.)
ei liibrica (1); uotamment aux affaires politiques, il y a un beau champ ouvert au branle et à la contestation :
Justa ■pari premitur veluti quum pondère lihrd Prona, nec hae plus parte sedet, nec surgit ai illa (2).
Les discours de Macliiavel, pour exemple, étaient assez solides pour le sujet; si {némirnoins) y a-t-il eu grande aisance à les combattre; et ceux qui l'ont fait (3) n'ont pas laissé moins de facilité à combattre les leurs : il s'y trouverait toujours, à un tel argument, de quoi fournir réponses, dupliques, répliques, tripliques, quadrupliques, et cette infinie con texture de débats que notre chicane a allongé tant qu'elle a pu en faveur des procès ;
Cœdimur, et totidem plagis consumimus Tioslem (4) :
les raisons n'y ayant guère autre fondement que l'expérience, et la diversité des événements humains nous présentant infinis exemples à toutes sortes de formes. Un savant personnage de notre ten»ps dit qu'en nos almanaclis où. ils disent chaud, qui voudra dire froid, et au lieu de sec, humide, et mettre toujours le rebor.rs de ce qu'ils pronostiquent, s'il devait entrer en gageure de l'événement de l'un ou l'autre, qui ne se soucierait pas quel parti il prît; sauf es (dans les) choses où il n'y peut échoir incertitude, comme de promettre à Noël des chaleurs extrêmes, et à la Saint-Jean (5) des rigueurs de l'hiver : j'en pense de même de ces discours politiques ; à quelque rôle qu'on vous mette, vous avez aussi beau jeu que votre compagnon, pourvu que vous ne veniez à choquer les principes trop ^ grossiers et apparents : et pourtant {pmtr ce motif), selon mon
(1) L'habitude même de donner son assentiment paraît entraîner [bien des dangers et des erreurs. (Cicéron, Académiques, II, xxi.)
(2) Ainsi, lorsque les plateaux de la balance sont chargés d'un [poids égal, elle ne penche ni ne s'élève d'aucun côté. (Tibulle, IV, [41.)
(3) Montaigne fait allusion ici surtout à Innocent Gentillet qui [avait publié une réfutation de Machiavel : Discours sur les moyens \de bien gouverner et maintenir en bonne paix un royaume, ou autre [principauté... Contre Nicolas Machiavel, Florentin (1576).
(4) L'ennemi nous bat, et nous lui infligeons tout autant de coups à notre tour. (Horace, Epîtres, II, n, 97.)
(5) Le 24 juin.
Iniineur, es {dans les) affaires publiques, il n'est aucun si mauvais train, pourvu qu'il ait de l'âge et de la constance, qui ne vaille mieux que le changement et le remuement. Nos mœurs sont extrêmement corrompues et penchent d'une merveilleuse inclination vers l'empirement ; de nos lois et usances, il y en a plusieurs barbares et monstrueuses : toutefois, pour la difficulté de nous mettre en meilleur état et le danger de ce eroulement, si je pouvais planter une cheville à notre roue et l'arrêter en ce point, je le ferais de bon cœur :
numquam adeo fœdis, adeoqiœ pudendis Utimur exemplis, ut non pejora supersint (1).
Le pis que je trouve en notre état, c'est l'instabilité ; et que nos lois, non plus que nos vêtements, ne peuvent prendre aucune forme arrêtée. Il est bien aisé d'accuser d'imperfection une pob'ce, car toutes choses mortelles en sont pleines ; il est bien aisé d'engendrer à un peuple le mépris de ses anciennes observances ; jamais homme n'entreprit cela qui n'en vînt à bout : mais d'y rétabUr un meilleur état en la place de celui qu'on a ruiné, à ceci plusieurs se sont morfondus de ceux qui l'avaient entrepris. Je fais peu de part à ma prudence de ma conduite ; je me laisse volontiers mener à l'ordre public du monde. Heureux peuple qui fait ce qu'on commande mieux que ceux qui commandent, sans se tourmenter des causes ; qui se laisse mollement rouler après le roulement céleste ! L'obéissance n'est jamais pure ni tranquille en celui qui raisonne et qui plaide.
Somme, pom' revenir à moi, ce seul par où je m'estime quelque chose, c'est ce en quoi jamais homme ne s'estima défaillant : ma recommandation est vulgaire, commune et populaire; car qui a jamais cuidé (pensé) avoir faute de sens? ce serait une proposition qui impliquerait en soi de la contradiction; c'est une maladie qui n'est jamais où elle se voit ; elle est bien tenace et forte, mais laquelle pourtant le premier rayon de la vue du patient perce et dissipe, comme le regard du soleil un brouillard opaque : s'accuser serait s'excuser en ce sujet-là; et se condamner, ce serait s'absoudre. Il ne fut jamais crocheteur ni femmelette qui ne pensât avoir assez de sens pour sa provision. Nous reconnaissons aisément aux autres l'avantage du courage, de la force corporelle, de l'expérience, de la disposition, de la
(1) Quelque honteuse, quelque infâme que soit une action, il en est de pires encore. (Juvénal, VIII, 183.)
beauté; mais Favantage du jugement, nous ne le cédons à personne ; et les raisons qui partent du simple discours natm'el en autrui, il nous semble qu'il n'a tenu qu'à regai'der de ce côté-là, que nous ne les ayons trouvés. La science, le style, et telles parties que nous voyons es (dans les) ouvrages étrangers, nous touchons bien aisément si elles surpassent les nôtres ; mais les simples productions de 1" entendement, chacun pense qu'il était en luy de les rencontrer toutes pareilles ; et en aperçoit malaisément le poids et la difficulté, si ce n'est, et à peine, en une extrême et incomparable distance. Ainsi, c'est une sorte d'exercitation, de laquelle on doit espérer fort peu de recommandation et de louange, et une manière de composition de peu de nom. Et puis, pour qui écrivez-vous? Les savants à qui appartient la juridiction livresque ne connaissent autre prix que de la doctrine et n'avouent autre procédé en nos esprits que celui de l'érudition et de l'art : si vous avez pris l'un des Scipions pour l'autre, que vous reste-t-il à dire qui vaille? qui ignore Aiùstote, selon eux, s'ignore quand et quand (en mime lemps) soi-même : les âmes communes et populaires ne voient pas la grâce et le poids d'un discours iiautain et déhé. Or ces deux espèces occupent le monde. La tierce, à qui vous tombez eu partage, des âmes réglées et fortes d'elles-mêmes, est si rare, que justement elle n'a ni nom, ni rang entre nous : c'est, à demi, temps perdu d'aspirer et de s'efforcer à lui plaire.
On dit communément que le plus juste partage que nature nous ait fait de ses gi'âces, c'est celui du sens : car il n'est aucun qui ne se contente de ce qu'elle lui en a distribué : n'est-ce pas raison? qui verrait au delà, il veiTait au delà de sa vue. Je pense avoir les opinions bonnes et saines ; mais qui n'en croit autant des siennes? L'une des meilleures preuves que j'en aie, c'est le peu d'estime que je fais de moi ; cai' si elles n'eussent été bien assurées, elles se fussent aisément laisser piper à l'affection que je me porte, singulière, comme celui qui la ramène quasi toute à moi, et qui ne l'épands guère hors de là ; tout ce que les autres en distribuent à une infinie multitude d'amis et de connaissants, à leur gloire, à lem* grandeur, je le rapporte tout au repos de mon esprit et à moi : ce qui m'en échappe ailleurs, ce n'est pas proprement de l'ordonnance de mon discours :
Alihi nempe ralere et viv^e dodus (1;.
(1) Ma science à moi c'est de vivre et de me bien porter. (Lucrèce, V, 959.
Or mes opinions, je les ti'ouve infiniment hardies et constantes à condamner mon insuffisance. De viai, c'est aussi un sujet auquel j'exerce mon jug-ement autant qu'à nul autre. Le monde regarde toujours vis-à-vis : moi, je replie ma vue au dedans ; je la plante, je l'amuse là. Chacun regarde devant soi : moi, je regarde dedans moi ; je n'ai affaire qu'à moi, je me considère sans cesse, je me contrerôle, je me goûte. Les autres vont toujours ailleurs, s'ils y pensent bien ; ils vont toujours avant ;
Nemo in sese tentât descendere (1) :
moi, je me roule en moi-même. Cette capacité de trier le vrai, quelle qu'elle soit en moi, et cette humeur libre de n'assujettir aisément ma créance, je la dois principalement à moi ; car les plus fermes imaginations que j'aie, et générales, sont celles qui, par manière de dire, naquirent avec moi : elles sont natm'elles et toutes miennes. Je les produisis crues et simples, d'une production hardie et forte, mais un peu trouble et imparfaite : depuis, je les ai établies et fortifiées par l'autorité d'autrui et par les sains exemples des anciens, auxquels je me suis rencontré conforme en jugement; ceux-là m'en ont assuré la prise, et m'en ont donné la jouissance et possession plus entière. La recommandation que chacun cherche de vivacité et promptitude d'esprit, je la prétends du règlement, d'une action éclatante et signalée, ou de quelque particuhère suffisance, je la prétends de l'ordre, correspondance et tranquilhté d'opinions et de mœurs : omnino si quidquam est décorum, nihil profecb nuigis, quam œqualMitas universœ vil'r, tum singularum aciiomvm; quam conservare non possis, si, aliorum naiuram imitans, omitias tuam (2).
Le portrait que nous venons de lire est sincère. Rien no le dément ni dans l'œuvre de Montaigne, ni dans les informations que nous ont données sur sa vie ses propres témoignages et divers documents. Sans doute il a avoué quelque
(1) Personne ne cherche à descendre en soi-même. (Perse, IV, 23.)
(2) S'il y a quelque chose d'honorable, rien ne l'est plus qu'une conduite uniforme qui commande à toute notre vie et qui en règle chacune des actions particulières ; or elle ne peut se trouver chez un homme qui, dépouillant son caractère, s'attache à imiter les autres. (CicÉRON, De Offïciis, I, xxxi.)
part que l'ambition ne lui avait pas toujours été aussi étrangère qu'il le dit ici, qu'il lui était arrivé de se sentir tenté par un mot favorable d'un grand ; ce ne furent, selon toute apparence, que des tentations passagères, et rien n'indique qu'il y ait fait de réels sacrifices. On peut l'accuser d'un peu de modestie quand il parle de son défaut de mémoire. Certainement il était moins « excellent en l'oubliance » qu'il ne le laisse entendre. Pourtant je serais porté à voir là autre chose que de la modestie. Montaigne a peu de mémoire vraiment s'il se compare aux grands érudits de son temps, qui possédaient souvent cette faculté à un degré prodigieux. Il n'est pas un érudit, lui, il est autre chose que cela, et mieux que cela : il est un homme de bon sens. H s'humUie peut-être avec une pointe de vanité.
Quoi qu'il en soit, ni la vanité ni la modestie, je crois, n'ont altéré gravement l'idée qu'il nous donne de luimême. On est tenté, après l'avoir lu, de préciser certaines affirmations, de les nuancer, non de les contredire. Parcourez ses diverses confessions, écrites à des époques variées et dans des circonstances très différentes, ce sont bien les mêmes traits que vous retrouverez partout : indé pendance foncière de sa nature, nonchalance, impatience de toute contrainte, de tout effort, paresse qui va jusqu'à lui rendre toute délibération pénible, défaut de mémoire, esprit un peu lourd, des ignorances surprenantes qui créent une notable infériorité dans la vie pratique, irrésolution, voilà bien les défauts dont il s'accuse volontiers. En revanche, il aime à se reconnaître beaucoup de fermeté dans la mauvaise fortune, une absence complète d'ambition et d'avarice, une horreur instinctive pour toute sorte de cruauté, plus encore une sincérité, une loyauté scrupuleuse qui ne supporte aucune dissimulation, aucune flatterie Par-dessus tout, la grande qualité qu'il tient et qu'il tiendra toujours à faire valoir, c'est son jugement clair, ferme, original. Il a confiance en son bon sens. Quelque précaution qu'il prenne pour nous le faire savoir, de quelque circonlocution qu'il enveloppe cet aveu, sa satisfaction
96 MONTAIGNE. — GHAP. III
éclate quand i] parle de ses idées, de leur originalité, de leur conformité avec les opinions des grands anciens.
N'oublions pas tous ces traits de sa peintui'e. Ils vont conditionner les Essais. Nous les verrons tout à l'heure commander son œu\Te, déterminer ses opinions philosophiques et ses tendances esthétiques. L'indépendance jalouse de sa nature l'écartera de la vie pratique et le poussera vers sa méditation solitaire. Ses aspirations vers une vie aimable et facile lui dicteront des pages voluptueuses, tandis que la fermeté de son caractère dans l'adversité nous fera entendre des accents d'une mâle vigueur. Son irrésolution le jettera dans le pyiihonismc, tandis que son bon sens l'obligera à défendre^des opinions singulièrement hardies. Son but essentiel, celui qui est destiné à faire l'originalité de son livre, sera, à l'inverse de tant d'autres qui répètent seulement des leçons apprises, d'exprimer, lui qui n'a pas de mémoire, les idées qu'il doit à son jugement.
Ces tendances naturelles de Montaigne ont été cultivées et développées par ses lectures. Car nos livres fortifient notre nature, ils ne la transforment pas. Nous les choisissons précisément parce qu'ils flattent nos goûts et satisfont nos besoms.
Sur les mUle volumes que Montaigne nous disait tout à l'heure posséder, environ deux cent cinquante, soit le quart, ont été retrouvés. Quelquefois nous avons l'exemplahe même dont il faisait usage, et qui nous a été conservé muni de sa signature. Pour les autres, on a pu conjcctuiTr avec certitude qu'il les connaissait parce^qu'il en a parlé dans SCS Essais et leur a fait des enq)runts. Cette seconde catégorie est de beaucoup la plus nombreuse, si bien que les ouvrages retrouvés sont précisément ceux que Mon-
taigne étudiait volontiers, ceux qui ont le plus de chance d'avoii' eu quelque influence sur sa pensée. De là l'intérêt qu'ils présentent pour nous.
A en feuilleter le catalogue, on constate que cent quarante d'entre eux (emdi'on trois siu* cinq par conséquent) sont en latin. La culture de Montaigne était donc avant tout latine. Xous ne nous en étonnons point, sachant ce qu'il nous a conté sur la première instruction cpie son père lui fit donner, et nous mesurons maintenant toute l'importance de cette première éducation. Ses livres latins, qu'il lisait aussi aisément que les français, ne lui ouvraient pas seulement la littérature des Romains qu'il a beaucoup goûtée ; ils lui faisaient connaître quelques-unes des principales œuvTes contemporaines, car les ouvrages sérieux s'éciivaient encore le plus souvent en latin. C'est en latin qu'il a connu certains ouvrages de Vives, de Bodm, de Corneille Agrippa, qui ont eu sur ses idées beaucoup d'influence' Enfin ils lui ont encore donné accès à des ouvrages grecs fort importants qui lui seraient restés fermés.
Montaigne, en effet, ne lisait pas le grec parce qu'il n'en avait qu'une moyenne intelligence, et il ne se contentait pas d'une moyenne intelligence. Sans doute, à l'époque où il écrivait, les prmcipaux ouATages grecs avaient été traduits en français. C'est dans des traductions françaises fiu'il a étudié Diodore de Sicile, Hérodote, Arrien, surtout les œuvres de son cher Plutarque, qu'il sait tant de gré à Amyot de lui avoir rendues intelligible^. En revanche, il n'a pu connaître que par des traductions latines Sextus Empiricus, Xénophon, Diogène Laërce, Platon ; et quand on sait tout ce qu'U doit à ces auteurs, on mesure le ser^ice que de ce côté-là encore lui a rendu l'institution paternelle. Mais la poésie ne se traduit guère ; aussi la poésie grecque resta-t-elle presque complètement étrangère à Montaigne. Faute d'avoir suffisamment profité des jeux qu'on miagma pour lui apprendre ses déclinaisons grecques, il ne put jamais combler cette lacune, et sans doute il en souffrit, lui qui aimait tant les poètes.
11 ne savait pas non plus l'espagnol. Les deux li^Tes
espagnols qu'on a retrouvés munis de sa signature ne lui ont rien foui-ni. La littérature espagnole ne lui était accessible, elle aussi, que dans des traductions. Il faisait peu de cas de Guevara que son père avait tant <'stimé, mais il était friand de ces relations de voyages et visites des pays nouveaux dont les Espagnols et les Portugais, grands explorateurs et grands conquérants, fournissaient l'Europe.
Ses traductions de l'espagnol n'étaient pas toutes françaises ; il en avait aussi d'italiennes, car il possédait bien la langue italienne. Déjà vers 1570 il lisait Guichardin dans le texte. Après son grand voyage il se sentait en outre capable de paiier et d'écrire l'italien. Sans doute parler et écrire l'italien lui était d'un maigre secours, mais désormais aussi la lecture des li\Tes italiens ne lui coûta plus d'effort. Les poètes, les historiens, les moralistes italiens affluèrent alors dans sa bibliothèque. Il avait jusqu'à cent recueils de lettres italiennes. L'Italie était encore à cette époque la grande initiatrice, et il y avait un inroiit^'stable profit à se mettre à son école.
En somme, avec le latin et l'itahen, Montaigne avait en main les instruments d'une excellente culture. Réjouissons-nous qu'il ait été si parfaitement maître de ces deux langues. Un autre eût pu se contenter d'une connaissance plus superficielle. Mais Montaigne n'aimait pas l'effort. Il ne se serait pas imposé de lire nombre de livres italiens et latins si cette lecture avait été une peine. Il ne faisait rien que par plaisir. Très probablement, s'il n'avait pas possédé, comme il faisait, les deux idiomes alors essentiels à la culture de l'esprit, nous n'auiions pas les Essais. Réduit à ses livres français, il aurait senti son horizon trop borné. On ne pouvait pas en ce temps-là se contenter de sa langue maternelle.
Mais parmi ses livres latins, italiens et français, quels étaient ceux que Montaigne lisait le plus volontiers? Il vn nous l'apprend l'e.
Je souhaiterais avoir plus parfaite intelligence des choses ; mais je ne la veux pas acheter si cher qu'elle coûte. Mon dessein est de passer doucement, et non laborieusement, ce qui me reste de vie : il n'est rien pour quoi je me veuille rompre la tête, non pas pour la science, de quelque grand prix qu'elle soit.
Je ne cherche aux livres qu'à m'y donner du plaisir par un honnête amusement : ou, si j'étudie, je n'y cherche que la science qui traite de la connaissance de moi-même, et qui m'instruise à bien mourir et à bien vivre :
Ras meus ad mêlas sudet oportel equus (1).
Les difficultés, si j'en rencontre en lisant, je n'en ronge pas mes ongles ; je les laisse là, après leur avoir fait une charge ou deux. Si je m'y plantais, je m'y perdrais et le temps ; car j'ai un esprit prime-sautier ; ce que je ne vois de la première charge, je le vois moins en m'y obstinant. Je ne fais rien sans gaieté ; et la continuation et contention trop ferme éblouit mon jugement, l'attriste et le lasse. Ma vue s'y confond et s'y dissipe ; il faut que je la retire et que je l'y remette à secousses : tout ainsi que, pour juger du lustre de l'écarlate, on nous ordonne de passer les yeux par-dessus, en la parcoiu'ant à diverses vues, soudaines reprises et réitérées. Si ce livre me fâche (m'ennuie), j'en prends un autre; et ne m'y adonne qu'aux heures où l'ennui de rien faire commence à me saisir. Je ne me prends guère aux nouveaux, pour ce que les anciens me semblent plus
(1) Voilà le but vers lequel doivent tendre mes couisiers. (Properce, IV, I, 70.)
jOO MONTAIGNE. — CHAP. III ===
pleins et plus raides :^m aux gi'ecs, parce que mon jugement ne sait pas faire ses besognes d'une puérile et apprentisse intelligence.
Entre les livres simplement plaisants, je trouve, des modernes, le Décameron de Boccace, Rabelais, et les Baisers de Jehan Second (1), s'il les faut loger sous ce titre, dignes qu'on s'y amuse. Quant aux Amadis et telles sortes d'écrits, ils n'ont pas eu le crédit d'arrêter seulement mon enfance. Je dirai encore ceci, ou hardiment, ou témérairement, que cette vieille âme poisante (pesante) ne se laisse plus chatouiller, non seulement à l'Arioste, mais encore au bon Ovide : sa facilité et ses inventions, qui m'ont ravi autrefois, à peine m'entretiennentelles à cette heure.
... Mais, pour suivre ma route, il m'a toujours semblé qu'en la jioésie Virgile, Lucrèce, Catulle et Horace tiennent de bien loin le premier rang; et signamment (particulièrement) Virgile en ses Géorgiques, que j'estime le plus accompli ouvrage de la poésie : à'comparaison duquel on peut reconnaître aisément qu'il y a des endi'oits de VEnéide auxquels l'auteur eût donné encore quelque tour de peigne, s'il en eût eu loisir ; et le cinquième livre en VEnéide me semble le plus parfait. J'aime aussi Lucain et le pratique volontiers, non tant pour son style, que pour sa valeur propre et vérité de ses opinions et, jugements. Quant au bon Térence, la mignardise et les grâces du langage latin, je le trouve admirable à représenter au vif les mouvements de l'âme et la condition de nos mœurs ; à toute heure nos actions me rejettent à lui : je ne le puis hre si souvent que je n'y trouve ((uelque beauté de grâce nouvelle. Ceux des temps voisins à Virgile se plaignaient de quoi aucuns lui comparaient Lucrèce : je suis d'opinion que c'est à la vérité une comparaison inégale ; mais j'ai bien à faire à me rassurer en cette créance, quand je me trouve attaché à quelque beau heu de ceux de Lucrèce. S'ils se piquaient de cette comparaison, que (hraient-ils de la bêtise et stupidité barbaresque de ceux qui lui comparent à cette heure Arioste? et qu'en dirait Aiioste lui-même?
0 seclum insipiens et infiaceium (2) I
(1) Jean Everaerts, dit Jean Second, poète latm moderne de La Ilaye (1511-1536). Ses Baisers (Basia), au nombre de dix-neuf, ont été très fameux au seizième siècle.
(2) 0 siècle sans jugement et sans goût I (Catulle, XLIII, 8.)
J'estime que les anciens avaient encore plus à se plaindre de ceux qui appariaient Plante à Térence (cettui-ci sent bien mieux son gentilhomme), que Lucrèce à Virgile. Pour l'estimation et préférence de Térence, fait beaucoup que le père de l'éloquence romaine l'a si souvent en la bouche, seul de son rang; et la sentence que le premier juge des poètes romains donne de son compagnon. H m'est souvent tombé en fantaisie comme, en notre temps, ceux qui se mêlent de faire des comédies (r.'iisi que les Italiens qui y sont assez heureux) emploient trois ou quatre arguments de celles de Térence ou de Plante, pour en faire une des leurs : ils entassent en une seule comédie cinq ou six contes de Boccace. Ce qui les fait ainsi se charger de matière, c'est la défiance qu'ils ont de se pouvoir soutenir de leurs propres grâces : il faut qu'ils trouvent un corps où s'appuyer ; et n'ayant pas, du leur, assez de quoi nous arrêter, ils veulent que le conte nous amuse. Il en va de mon auteur tout au contraire : les perfections et beautés de sa façon de dire nous font perdre l'appétit de son sujet ; sa gentillesse et sa mignardise nous retiennent partout ; il est partout si plaisant,
Liquidus, furoqm simillimus amni (1).
et nous remplit tant 1 âme de ses grâces, que nous en oublions celles, de sa fable. Cette même considération me tire plus avant : je vois que les bons et anciens poètes ont évité l'affectation et la recherche, non seulement des fantastiques élévations espagnoles et pétrarquistes, mais des pointes mêmes plus douces et plus retenues, qui sont l'ornement de tous les ou\Tages poétiques des siècles suivants. Si {néanmoins) n'y a-t-il bon juge qui les trouve à dire {trouve qxCelÏPS manquent) en ces anciens, et qui n'admire plus sans comparaison l'égale polissure et cette perpétuelle douceur et beauté flemissante des Epigrammes de Catulle, que tous les aiguillons de quoi Martial aiguise la queue des siens. C'est cette même raison que je disais tantôt, comme Martial de soi, minus illi ingenio ïaborandum tait, in eujns locum materia successerat (2). Ces premiers-là, sans s'émouvoir et sans se piquer, se font assez sentir ; ils ont de quoi rire partout,
(1) Il coule tout pareO à une eau pr.re. (Horace, Epîtres, II, ii, 120.)
(2) 11 n'avait pas de grands efforts à fahe : le sujet même lui tenait lieu d'esprit, (Martial, Préface du livre VIII.)
il ne faut pas qu'ils se chatouillent : ceux-ci ont besoin de secours étranger; à mesure qu'ils ont moins d'esprit, il leur faut plus de corps ; ils montent à cheval parce qu'ils ne sont assez forts sur leurs jambes : tout ainsi qu'en nos bals ces hommes de vile condition qui en tiennent école, pour ne pouvoir représenter le port et la décence de notre noblesse, cherchent à se recommander par des sauts périlleux et autres mouvements étranges et bateleresques (de latélexir) ; et les dames ont meilleur marché de leur contenance aux danses où il y a diverses découpures et agitations de corps, qu'en certaines autres danses de parade, oii elles n'ont simplement qu'à marcher un pas naturel et représenter un port naïf (nahireT) et leur gi-âce ordinaire. Comme j'ai vu aussi les badins excellents, vêtus en leur à tous les jours et en une contenance commune, nous donner tout le plaisir qui se peut tirer de leur art ; les apprentis et qui ne sont de si haute leçon, avoir besoin de s'enfariner le visage, de se travestir, se contrefaire en mouvements de grimaces sauvages, pour nous apprêter à rire. Cette mienne conception se reconnaît mieux qu'en tout autre lieu en la comparaison de VE^iéide et du Furieux : celui-là on le voit aller à tire d'aile, d'un vol haut et ferme, suivant toujours sa pointe ; cettui-ci, voleter et sauteler de conte en conte, comme de branche en branche, ne se fiant à ses ailes que pour une bien courte traverse, et prendre pied à chaque bout de champ, de peur que l'haleine et la foçce lui f ai lient (manquent) ;
Excursusque Ireves tentât (1). " .
Voilà donc, quant à cette sorte de sujets, les auteurs qui me plaisent le plus.
Quant à mon autre leçon, qui mêle un peu plus de fruit au plaisir, par oii j'apprends à ranger mes humeurs et conditions, les livres qui m'y servent, c'est Plutarcjue, depuis qu'il est français (2), et Sénèque. Ds ont tous deux cette notable commodité pour mon humeur, que la science que j'y cherche y est traitée à pièces décousues, qui ne demandent pas l'obhgation d'un long travail, de quoi je suis incapable, comme sont les opuscules de
(1) Il tente de petites courses. (Virgile, Géorgiques, IV, 194.)
(2) Depuis qu'il a été traduit en français par Amynt. La traduction des Vies de Plutarque a paru en 1559, celle des CEuives morales en
Plutarque et les épîtres de Sénèque, qui sont la plus belle partie de leurs écrits et la plus profitable. Il ne faut pas grande entreprise pour m'y mettre ; et les quitte où il me plaît : car elles n'ont point de suite des unes aux autres. Ces auteurs se rencontrent en la plupart des opinions utiles et vraies ; comme aussi leur fortune les fit naître environ même siècle, tous deux précepteurs de deux empereurs roruains, tous deux venus de pays étrangers, tous deux riches et puissants. Leur instruction est de la crème de la philosophie, et présentée d'une simple façon, et pertinente. Plutarque est plus uniforme et constant ; Sénèque, plus ondoyant et divers. Cettui-ci se peine, se raidit et se tend, pour armer la vertu contre la faiblesse, la crainte et les vicieux appétits ; l'autre semble n'estimer pas tant leur effort, et dédaigner d'en hâter son pas et se mettre sur sa targue (garde). Plutarque a les opinions platoniques, douces et accommodables à la société civile ; l'autre les a stoïques et épicuriennes, plus éloignées de l'usage comnuin, mais, selon moi, plus commodes en particulier et plus fermes. Il paraît en Sénèque qu'il prête un peu à la tyrannie des einpereurs de son tlunps, car je tiens pom* certain que c'est d'un jugement forcé qu'il condanme la cause de ces généreux meurtriers de César; Plutarque est libre partout, Sénèque est plein de pointes et saillies ; Plutarque, de choses : celui-là vous échauffe plus et vous émeut ; cettui-ci vous contente davantage et vous paie mieux ; il nous guide, l'autre nous pousse.
Quant à Cicéron, les ou\Tages qui me peuvent servir chez lui à mon dessein, ce sont ceux qui traitent de la philosoj)hic signamment morale. Mais, à confesser hardiment la vérité (car puisqu'on a franchi les barrières de l'impudence, il n'y a plus de bride), sa façon d'écrire me semble eimuyeuse et toute autre pareille façon : car ses préfaces, définitions, partitions, étymologies, consument la plujjart de son ouvi'age ; ce qu'il y a de vif et de moelle est étouffe par ses longuejies d'apprêts. Si j'ai employé une hetu'e à le lire, qui est beaucoup pour moi, et que je ramentoive (je me rappelle) ce que j'en ai tiré de suc et de substance, la plupai't du temps je n'y trouve que du vent ; car il n'est pas encore venu aux arguments qui servent à sou propos et aux raisons qui touchent proprement le nœud que je cherche. Pour moi, qui ne demande qu'à devenir plus sage, non plus savant ou éloquent, ces ordonnances logiciennes et aristotéliques ne sont pas à propos; je veux qu'on commence i)ar le dernier point : j'entends assez que c'est que Mort et Volupté ;
qu'on ne s'amuse pas à les anatoniiser. Je cherche des raisons bonnes et fermes, d'arrivée, qui m'instruisent à en soutenir l'effort ; ni les subtilités grammairiennes, ni l'ingénieuse contexture de paroles et d'argumentations n'y servent. .Je veux des discom's qui donnent la première charge dans le plus fort du doute : les siens languissent autour du pot ; ils sont bons pour l'école, pour le baiTeau et pour le sermon, où nous avons loisir de sonnneiUer, et sommes encore, un quart d'heure après, assez à temps pour en retrouver le fil. Il est besoin de parler ainsi aux juges qu'on veut gagner à tort ou à droit (à raison), aux enfants et au vulgaire, à qui il faut tout dire et voir ce qui portera. Je ne veux pas qu'on s'emploie h me rendre attentif et qu'on me crie cinquante fois : « Or oyez ! » à la mode de nos hérauts : les Romains disaient en leur religion Hoc âge (1), que nous disons en la nôtre Sursum corda (2) : ce sont autant de paroles perdues pour moi ; j'y viens tout préparé du logis. Il ne me faut point d'allèchement ni de sauce ; je mange bien la viande {aliments) toute crue : et au lieu de m'aiguiser l'appétit par ces préparatoires et avant-jeux, on me le lasse et affadit. La licence du temps m'excusera-t-elle de cette sacrilège audace, d'estimer aussi traînants les dialogismes de Platon même et étouffant par trop sa matière ; et de plaindre le temps que met à ces longues interlocutions vaines et préparatoires un homme qui avait tant de meilleures choses à dire? mon ignorance m'excusera mieux sur ce que je ne vois rien en la beauté de son langage. Je demande en général les livi'es qui usent des sciences, non ceux qui les di'essent. Les deux premiers (3), et Pline, et leurs semblables, ils n'ont point de Roc âge; ils veulent Vixoix à faire à gens qui s'en soient avertis eux-mêmes : ou s'ils en ont, c'est un Hoc âge substantiel et qui a son corps à part. Je vois aussi volontiers les épîtres ad Atficum, non seulement j)arce qu'eDes contiennent une très ample instruction de l'histoire et affaires de son temps, mais beaucoup plus pour y découvrir ses humeurs privées : car j'ai une singuhère curiosité, comme j'ai dit ailleurs, de connaître l'âme et les naïfs jugements de mes auteujrs. Il faut bien juger leur suffisance, mais non pas leurs mœurs ni eux, par cette montre de leurs écrits qu'ils étalent au théâtre du monde. J'ai mille fois regretté que nous
(1) Fais attention.
(2) Haut les cœurs.
(3) Plutarque et Sénèque.
LES LECTURES DE MONTAIGNE = d05
ayons perdu le livi'e que Brutus avait écrit D3 la vertu : car il fait beau apprendre la théorique de ceux qui savent bien la pratique. Mais d'autant que c'est autre chose le prêche que le prêcheur, j'aime bien autant voir Brutus chez Plutarque que chez lui-même : je choisirais plutôt de savoir au vrai les deAns qu'il tenait en sa tente à quelqu'un de ses privés amis, la veille d'une bataille, que les propos qu'il tint le lendemain à son armée ; et ce qu'il faisait en son cabinet et en sa chambre, que ce qu'il faisait emmi la place et au sénat.
... Les historiens sont ma droite balle, car ils sont plaisants et aisés ; et quand et quand {en outre) l'honmie en général, de qui je cherche la connaissance, y paraît plus \if et plus entier qu'en nul autre Heu ; la diversité et vérité de ses conditions internes, en gros et en détail, la diversité des moyens de son assemblage et des accidents qui le menacent. Or ceux qui écrivent les vies, d'autant qu'ils s'amusent plus aux conseils qu'aux événements, plus à ce qui part du dedans qu'à ce qui anive au dehors, ceux-là me sont plus propres : voilà pourquoi, en toutes sortes, c'est mon homme que Plutarque. Je suis bien marri que nous n'ay^jns une douzaine de Laërtius {Diogène Laërce), ou qu'il ne soit plus étendu, ou plus entendu : car je suis pareillement cm-ieux de connaître les fortunes et la vie de ces grands précepteurs du monde (1), que la chversité de leurs dogmes et fantaisies.
En ce genre d'étude des histoires, il faut feuilleter, sans distinction, toutes sortes d'auteurs et vieils et nouveaux, et barragouins et français, pour y apprench-e les choses de quoi diversement ils traitent. Mais César singulièrement me semble mériter qu'on l'étudié, non pour la science de l'histoire seulement, mais pour lui-même : tant il a de perfection et d'excellente par-dessus tous les autres, quoique Salluste soit du nombre. Certes, je hs cet auteur avec un peu plus de révérence et de respect qu'on en ht les humains ouvrages ; tantôt le considérant lui-même par ses actions et le miracle de sa grandeur ; tantôt la pureté et inimitable polissure de son langage, qui a surpassé non seulement tous les historiens, comme dit Cicéron, mais à l'aventure Cicéron même : avec tant de sincérité en ses jugements, parlant de ses ennemis, (jue, sauf les fausses couleiu'S de quoi il vent couviùr sa mauvaise cause et l'ordure de sa pestilente ambition, je pense qu'en cela seul on
(1) Les philosophes dont Diogène Laërce écrit les biographies.
puisse trouver à redire qu'il a été trop épargnant à parler de soi ; car tant de grandes choses ne peuvent avoir été exécutées par lui, qu'il n'y soit allé beaucoup plus du sien qu'il n'y en met.
J'aime les liistoriens ou fort simples, ou excellents. Les simples, qui n'ont point de quoi y mêler quelque chose du leur, et qui n'y apportent que le soin et la dihgence de ramasser tout ce qui vient à leur notice {connaissance), et d'enregistrer, à la bonne foi, toutes choses sans choix et sans triage, nous laissent le jugement entier pom* la connaissance de la vérité : tel est entre autres, pour exemple, le bon Froissart, qui a marché, en son entreprise, d'une si franche naïveté, qu'ayant fait une faute, il ne craint aucunement de la reconnaître et corriger en l'endroit où il en a été averti, et qui nous représente la diversité même des bniits qui couraient et les différents rapports qu'on lui faisait : c'est la matière de l'iiistoire nue et informe ; chacun en peut faire son profit autant qu'il a d'entendemen!. Les bien excellents ont la suffisance (capacité) de choisn- ce qui est digne d'êti'e su, peuvent trier, de deux rapports, celui qui est plus vraisemblable ; de la condition des princes et de leurs humeurs, ils en concluent les conseils et leur attribuent les paroles convenables : ils ont raison do prendre l'autorité de régler notre créance à la leur ; mais, certes, cela n'appartient à guère de gens. Ceux d'enti'e deux (qui est la plus commune façon) ceux-là nous gâtent tout ; ils veulent nous mâcher les morceaux; ils se donnent loi de juger et par conséquent d'inchner l'histoire à leur fantaisie; car, depuis que le jugement pend d'un côté, on ne se peut garder de contourner et tordre la narration à ce biais : ils entreprennent de choisir les cliosos dignes d'être sues, et nous cachent souvent telle parole, telk; action privée, qui nous instruirait mieux; omettent, pour choses incroyables, celles qu'ils n'entendent pas, et peut-être encore telle chose, pour ne la savoir dire en bon latin ou français. Qu'ils étalent hardiment leiu* éloquence et leur discoms, qu'ils jugent à leur poste (à leur aise) : mais qu'ils nous laissent aussi de quoi juger après eux ; et qu'ils n'altèrent ni dispensent, par leurs raccourciments et par leui' choix, rien sur le corps de la matière, ains (mais) qu'ils nous la renvoient j)ure et entière en foutes ses diinensions.
Le plus souvent on trie, pour cette charge, cl notamnieul en ces siècles ici, des persouiu's d'entre le vulgaire, pour cette seule considération de savoir bien parler ; connue si nous cherchions
d'y apprendre la grammaire : et eux ont raison, n'ayant été gagés que pour cela et n'ayant mis en vente que le babil, de ne se soucier aussi principalpment que de cette partie ; ainsi, à force beaux mots, ils nous vont pâtissant une belle contexture des bruits qu'ils ramassent es carrefours des villes. Les seules bonnes histoires sont celles qui ont été écrites par ceux mêmes qui commandaient aux affaires, ou qui étaient participants à les conduire, ou au moins qui ont eu la fortime d'en conduire d'autres de même sorte : telles sont quasi toutes les grecques et romaines ; car plusieurs témoins oculaires ayant écrit de même sujet (comme il advenait en ce temps-là. que la grandeur et le savoir se rencontraient communément), s'il y a de la faute, elle doit être merveilleusement légère et sur un accident fort douteux. Que peut-on espérer d'un médecin traitant de la guerre, ou d'un écolier traitant les desseins des princes?
... Pour subvenir un peu à la trahison de ma mémoire et à son défaut, si extrême, qu'il m'est advenu plus d'une fois de reprendre en main des livies comme récents et à moi inconnus, que j'avais^ lus soigneusement quelques années auparavant et barbouillé de mes notes, j'ai pris en coutume, depuis quelque temps, d'ajouter au bout de chaque livre fje dis de ceux desquels je ne me veux servir qu'une fois) le temps auquel j'ai achevé de le lire, et le jugement que j'en ai retiré en gros • afin que cela me représente au moins l'air et idée générale que j'avais conçue de l'auteur en le Usant. Je veux ici transcrire aucunes de ces annotations.
Voici ce que je mis, il y a environ dix ans, en mon Guiciardin (1) (car, quelque langue que parlent mes livres, je leur pai'le en la mienne) : « H est liistoriographe diligent, et duquel, A mon avis, autant exactement que de nul autre, on peut apprendre la vérité des affaires de son temps : aussi, en la plupart, en a-t-il été acteur lui-même et en rang honorable. Il n'y a aucune apparence que par haine, faveur ou vanité, il ait déguisé les choses ; de quoi font foi les libres jugements qu'il donne des grands, et notanmient de ceux par lesquels il avait été avancé et employé aux charges, comme du pape Clément septième. Quant à la partie de quoi il semble se vouloir préva-
(1) François Guichardin, historien et homiae d'État, né à Florence en 1482, mort en 1540, écrivit entre autres ciivrages une Histoire d'Italie, que Montaigne lut dans le texte italien vers 1572 et à laquelle il fit divers emprunts.
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loir le plus, qui sont ses digi'essions et discours, il y en a do bons et enrichis de beaux traits : mais il s'y est trop phi ; car, pour ne vouloir rien laisser à dire, ayant un sujet si plein et ample et à peu près infini, il en devient lâche et sentant un peu le caquet scolastique. J'ai aussi remarqué ceci, que de tant d'âmes et d'effets (actes) qu'il juge, de tant de mouvements et conseils, il n'en rapporte jamais un seul à la vertu, religion et conscience, comme si ces parties-là étaient du tout (entièrement) éteintes au monde ; et de toutes les actions, pour belles par apparence qu'elles soient d'elles-mêmes, il en rejette la cause à quelque occasion vicieuse ou <à quelque profit. Il est impossible d'imaginer que, parmi cet infini nombre d'actions de quoi il juge, il n'y en ait eu quelqu'une produite par la voie de la raison : nulle corruption peut avoir saisi les hommes si universellement, que quelqu'un n'échappe de la contagion. Cela me fait craindre qu'il y ait un peu du vice de son goût; et peut être advenu qu'il ait estimé d'autrui selon soi. );
En mon Pliilippe de Comines il y a ceci : « Vous y trouverez le langage doux et agréable, d'une naïve siniphcité ; la narration pure, et en laquelle la bonne foi de l'auteur reluit évidemment, exempte de vanité parlant de soi, et d'affection et d'envie parlant d'autrui ; ses discours et enhortements (exliortaiùms) accompagnés plus de bon zèle et de vérité que d'aucune exquise suffisance (singulière supériorité) ; et, tout partout, de l'autorité et gravité, représentant son liomme de bon lieu et élevé aux grandes affaires (1). »
Ces informations que Montaigne nous donne sur son goût sont parfaitement sincères. Sans doute elles portent leur date, et le temps pourra modifier un peu les lectures de notre philosophe. César, qui l'enthousiasme au moment où il écrit, ne sera pas dans la suite un de ses auteurs d(> chevet. Sénèque fut probablement un peu négligé par lui entre 1580 et 1588, et, après cette date, c'est à Plutarquc qu'il semble avoir été moins fidèle. A la même époque, au contraire, il s'est montré beaucoup plus favorable à Cieéron que le jngem 'ut qu'on vient de lire ne le laisserait
(1) Essais, II, X.
supposer. On ne peut pas vivre toujours de la même pâture. Mais pour le temps où elle fut écrite la confession de Montaigne est exacte, et elle donne une idée très juste de ses goûts littéraiies, qui sont dans l'ensemble demeurés relativement constants.
Il est très exact qu'il ne fut jamais un homme de science, lui qui n'avait goûté « des sciences C|ue la croûte première en son enfance ». Isl la philologie, dont s'engouaient tous les érudits, ni la théologie, qui faisait rage dans ce temps de querelles religieuses, ni la jurisprudence, avec laquelle ses anciennes fonctions auraient pu le familiariser, n'ont le pouvoir de le retenu*. Bien que sa culture soit essentiellement latine, il fait fi des préceptes de la rhétorique et ne consulte pas les ou\Tages qui en traitent. Toute son attention se porte sm' les poètes, siu* les historiens et sur les écrivains qui lui parlent de c^uestions morales et politiques. Sur les deux cent cinquante numéros que comporte le catalogue de ses livres actuellement retrouvés, soixante traitent de morale et de pohtique. Et il est en droit de dii'c que paimi ceux-là les ouvrages de Sénèque et de Plutarque occupent le premier rang : il a fait à Plutarque dans ses Essais jusqu'à quatre cents emprunts, et les souvenirs de Sénèque n'y sont guère moins nombreux. Les poètes occupent cinquante numéros du catalogue, et ils sont représentés dans les Essais par plus de huit cents citations. Quant aux historiens, Montaigne se montre toujours a\idc de lem's ouvrages. Il en lit de savants et judicieux comme César, de naïfs comme Froissart, vone et de tout à fait indignes de foi comme cet Espagnol Lopez de Gomara, qui conte sur le Nouveau Monde des histoires bien étranges. Nous connaissons jusqu'à quatre-vmgt-cinq historiens qu'il a étudiés.
C'est que poètes et historiens complètent les leçons des moralistes en lui parlant de l'homme. Ceux-là analysent ses sentiments hitimes, tandis que ceux-ci le montrent dans ses actions et dans ses manières externes. Les Vie< de Plutarque et celles de Diogène, qui seiTent de plus près que les histoù'cs ordinaires la peinture de l'homme, lui
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l'oiirnissent respectivement cent quarante et cent vingt emprunts. Tout cela concourt au même objet, La bibliothèque de Montaigne est la bibliothèque d'un philosophe dont toutes les pensées sont tournées vers la science morale, c'est-à-du'e vers l'étude de l'homme, et qui se propose pour fin première d'apprendi'e à bien vivre et à bien mourir.