‹ Montaigne; textes choises et commentésChapitre 3 sur 68 · LA FAMILLE · texte numérisé non relu

LA FAMILLE

haute situation sociale. De génération en génération sou progrès est sensible, depuis Ramon Eyquom. le bisaïeul de Âticliel, le pitmier dont nous sacliions quelque chose. Celui-là, au quinzième siècle, enrichit la famille par le commerce du vin, du pastel et des poissons salés, et il acquiert la terre noble de Montaigne, ^èamon, l'aïeiû du ])liilosophe, est encore un commerçant, mais U donne ses filles à des gens de justice, et il fait de trois de ses fils un ecclésiastique, un avocat et un conseiller au Parlement. La famille s'élève à la noblesse de robe. Avec PieiTcEyquem, le père de Michel, un pas de plus est franchi. Pierre \dt en véritable seigueiu* ; il prend part avec toute la noblesse aux aventureuses guerres d'Italie ; puis de retour dans son f.ays, après avoir encore^ arrondi son patrimoine par un liclie mariage avec Antoinette de Loupes, il réside habituellement dans son château. Il donne tous ses soins à l'embeUissement de sa demeure seigneuriale et à la gestion de ses domames. La considération dont il est entouré lui vaut des honneurs : tandis que son père n'avait été que jurât de Bordeaux, il sera maii-e de la grande ville. ^ Le jeune Michel n'aura plus qu'à recueillir les fruits de tant d'efforts. H couronnera cette ascension en supprmiant dans sa signature, le premier de sa famille, le nom d'Eyquem et en ne conservant plus que le nom de la terre. H s'appellera désormais I\Iichel de Montaigne, effaçant ainsi les traces de son origine roturière. Comme son père il sera maire de Boideaux, et plus (pie on ])ère il vivra en gentilhomme, dans son beau château magnifiquement aménagé par les soins de ses prédécesseurs, n'ayant plus à se contraindre pour gouverner sa maison avec économie ou pour améhorer son revenu, se permettant à l'occasion de longs et dispendieux voyages, tout à ses loisirs, au soin de faii'e bonne figure jiarmi les gentilshommi^s de son rang et surtout de jouii" de la xk à sa manière.

Montaigiu^ dut aux labeui's de ses ancêtres cette vie large et facile, qui était si nécessaire à la production de ses Essais. Aux nombreuses attaches que sa amUle avait dans le monde parlementahe, il dut peu -être en part c

i MONTAICNK. — Cil A P. 1"^

do recevoir une éducation si exceptionnellement soignée et, magistrat lui-même pendant seize ans, de vivi'e dans un milieu singulièrement intelligent et instruit. Au seizième siècle, en effet, le monde vraiment cultivé, ce n'est pas, en règle générale, la noblesse d'épée, cpii souvent encore alïecte de mépriser les lettres, c'est essentiellement la noblesse de robe, qui fournit à la France le plus grand nombre de ses écrivains et de ses érudits. Dans sa famille (Micore il reçut une précieuse leçon de tolérance. Sa mère était protestante, tandis que son père était resté catlioli(pie. Plusieurs de ses frères et sœurs, le sieur de Beauregard, Jeanne de l'Estonnac, furent élevés dans la religion de leur mère, tandis que les autres suivaient celle du père. ]N'y avait-il pas là de solides raisons pour préserver son cœur de ces haines terribles qui devaient désoler la France, et pour le préparer à cette large mansuétude, supérieure à. toutes les querelles de partis, qui devait faire l'un de ses titres de gioii"e?

Voici ([iiclques détails qu'il nous donne sur sa premièio cnt'rincc :

Le bon prie que Dieu me donna, (jui n'a de moi que la recuniiaissance de sa bonté, mais certes bien ^faillarùe, m'envoya, dès lo berceau, nourrir {élever) à un pauvre village des siens, el iiTy tint autant que je fus en nourrice et encore an dHà, me (h-essant à la plus basse et comnnme faeon de vivre... Son humeur visait encore à une autre fin : de me rallier avec le peuple et cette condition d'hommes qui a besoin de notre aide; et estimait que Je fusse tenu de regarder plutôt vers celui qui me tend les bras que vers celui qui me tourne le dos. Et fut cette laison, pouiqnoi aussi il ino donna à tenir sur les fonts à des [lersonnes de la phis abjecte fortune, pour m'y ob]i2,'er et attacher (1).

(J) Kssais, lil, .\ui.

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