‹ Montaigne; textes choises et commentésChapitre 35 sur 68 · I. 10 \ K ri ( ' i CIO D I ; .1 1 ; ( i ic m v. s r ( I · texte numérisé non relu

I. 10 \ K ri ( ' i CIO D I ; .1 1 ; ( i ic m v. s r ( I

La cliaii;!' du ^otivcnii'iir (|U(' \(mis cJ.) lui doiiiierr/,, ilii cliuix du(|uel di''ptMid toutfeftVt de son iiislitution, ello a plusieurs autres «grandes parties, mais je n'y touche point pour n'y savoir rien ap|)orter qui vaille ; et de cet article sur lequel je me méln de lui donner avis, il m'en croira autant qu'il y verra dappalence.

A un i'nfani de maisttu (.'>), qui recherche les lettres, non [lour le j^aiii (car une lin si abjecte est indij>iie de la j^râce et. faveur dc^ Muses, et puis elle regarde et dé|)end d'autrui), ni tant pr»ur les commodités externes (pie pour les sieniu's pro|)res, et pour s'en enrichir et ])arer au dedans, ayant plutôt envie d"en tirer habile liomme ((u'un liouime savant, je voudrais aussi qu'on fût soigneux de lui choisir un conducteur qui eût plutôt la tête bien faite que bien i)leine, et qu'on y requit tous les deux, mais plus les mœurs et l'entend 'm-MU que la science; et qu'il se conduisît en sa charge d'une nouvelle manière.

On ne cesse de criailler à nos oreilles, commy qui verserait dans un entonnoir: et notre charge, ce n'est que redire ce

( 1) Essais, I, XXVI. .Je no m'astreins i)as à reproduire le texte de 1580, car les modifications qu'il a subies par la suite n'en ont pas modifié profondément le caractère. .Je supprime seulement les plus longues additions (jui font digression et qui, faites d'empmnts, enlèvent h la marche de la pensée l'allure de spontanéité qu'elle avait dans la première édition.

(2) « Vous » désigne la comtesse de Gurson auquell'essai est dédié.

(3) N'oublions pas que toute cette pédagogie de Montaigne est destinée à la noblesse.

I(j4 MONTAIGNE. — CHAI'. IV

qu'on nous a dit. Je voudrais qu'il comgeât cette partie et que, de belle arrivée, selon la portée de l'âme qu'il a en main, il commençât à la mettre sur la montre, lui faisant goûter les choses, les choisir et discenier d'elle-même : quelquefois lui ouvrant chemin, quelquefois le lui laissant ouvrir. Je ne veux pas qu'il invente et parle seul ; je veux Cju'il écouté son disciple parler à son tour...

... Qu'il ne lui demande ])as seulement compte des mots de sa leçon, mais du sens et de la substance ; et qu'il juge du prolit (ju'il aura fait, non par le témoignage de sa mémoire, mais do sa vie. Que ce qu'il viendi'a d'apprendre, il le lui fasse mettre en cent visages et accommoder à autant de divers sujets, pour voir s'il l'a encore bien pris et bien fait sien': prenant l'instruc- 1ion de son progrès des pédagogismes de Platon (1). C'est témoignages de crudité et indigestion que de regorger la viande comme on l'a avalée : l'estomac n'a pas fait son opération, s'il n'a fait changer la façon et la forme à ce qu'on lui avait donné à cuire. Notre âme ne branle qu'à crédit, liée et contrainte cà l'appétit des fantaisies d'autrui, serve et captivée sous l'autorité de leui' leçon : on nous a tant assujettis aux cordes, que nous n'avons plus de franches allures ; notre vigueur et liberté est éteinte.

Je vis privément à Pise (2) un honnête homme, mais si aristotélicien que le plus général de ses dogmes est : « Que la touche (pierre de touche) et règle de toutes imaginations solides et de toute vérité, c'est la conformité à la doctrine d'Aristote ; que hors de là ce ne sont que chimères et inanité , qu'il a tout vu et tout dit. ■

Cette sienne proposition, pour avoir été un peu trop largement et iniquement interprétée, le mit autrefois et tint longtemps en grand accessoire (diffi.cuUé) à l'inquisition à Rome.

Qu'il lui fasse tout passer par l'étamine et ne loge rien en sa tête par simple autorité et à crédit. Les principes d'Aristote ne lui soient principes, non plus que ceux des stoïciens ou épiculiens : qu'on lui propose cette diversité de jugements, il choisira, s'il peut : sinon, il en demeurera en doute : car s'il embrasse h's opinions de Xéiioplion et de Platon par son propre discours,

(i) Jugeant de ses progrès d'après la méthode pédagogique suivie l)ar Socrate dans les dialogues de Platon. (Note de Lefèvre.)

(2), Pendant son voyage en Italie, Montaigne parle de ce personnage dans son Journal,

co ne swont plus les leurs, ce seront les siennes... Il faut qu'il eniboive leurs liunieurs, non qu'il apprenne leurs préceptes. Et qu'il oublie hardiment, s'il veut, d'où il les tient, mais qu'il se les sache approprier. La vérité et la raison sont communes à un chacun, et ne sont non plus à qui les a dites premièrement, qu'à qui les a dites après : ce n!est non plus selon Platon (jue selon moi, puisque lui et moi l'entendons et voyons de même. Les abeilles pillotent deçà delà les Heurs ; mais elles en t'ont après le miel, qui est tout leur; ce n'est plus thym, ni marjolaine : ainsi les pièces emprantées d'autrui, il les transformera et confondra pour en faire un ouvrage tout sien, à savoir son jugement : son institution, son travail et étude ne vise qu'à le former. Qu'il cèle tout ce de quoi il a été secouru et ne produise que ce qu'il en a fait. Les pilleurs, les emprunteurs, mettent en parade leurs bâtiments, leurs achats, non pas ce qu'ils tirent d'autrui : vous ne voyez pas les épices (honoraires) d'un homine de parlement ; vous voyez les alliances qu'il a gagnées et honneurs à ses enfants : nul ne met en compte public sa recette ; chacun y met son acquêt.

Le gain de notre étude, c'est en être devenu meilleur et plus sage. C'est, disait Épicharmus, l'entendement qui voit et qui oit (entend) ; c'est l'entendement qui approfite tout, qui dispose tout, qui agit, qui domine et qui règne ; toutes autres choses sont aveugles, sourdes et sans âme. Certes, nous le rendons servile et couard, pour ne lui laisser la hberté de rien faire de soi.

Qui demanda jamais à son disciple ce qu'il lui semble de la jiiétorique et de la grammaire, de telle ou telle sentence de (jcéron? On nous les |)laque en la mémoire toutes empennées comme des oracles où les lettres et les syllabes sont de la substance de la chose. Savoir par cœur n'est pas savoir; c'est tenir ce qu'on a donné en garde à sa mémoire. Ce qu'on sait dioitement, on en dispose, sans regarder au patron, sans tourner les yeux vers son h\Te. Fâcheuse suffisance, qu'une suffiiiance puie livresque ! Je m'attends qu'elle serve d'ornement, non de fondement ; suivant l'avis de Platon, qui dit : « La fermeté, la foi, la sincérité, être la vraie philosopliie ; les autres sciences et qui \asent ailleurs, n'être que fard. » Je voudrais que le Paluël ou Pompée, ces beaux danseurs de mon temps, apprissent des •cabrioles à les voir seulement faire, sans nous bouger de nos places, comme ceux-ci veulent instruire notre entendement sans l'ébranler ; ou qu'on nous apprît à manier un cheval, ou

une pique, ou un luth, ou la voix, sans nous y exercer, comme ceux-ci nous veulent apprendre à bien juii:er et à bien parler, sans nous exercer à pailer ni à juger. Or, à cet apprentissage, tout ce qui se présente à nos yeux sert de livre suffisant : la malice d'un page, la sottise d'un valet, un propos de lalile. ce sont autant de nouvelles matières.

A cette cause, le commerce des hommes y est merveilleusement propre et la visite des pays étrangers : non pour en rapporter seulement, à la mode de notre noblesse française, combien de pas a Santa Rotonda (1), ou la richesse des caleçons de la signora Livia ; ou, comme d'autres, combien le visage de Néron, de quelque vieille ruine de In, est plus long ou plus large que celui de quelque pareille médaille ; mais pour en rapporter principalement les humeurs de ces nations et leurs façons, et pour fi'otter et limer notre cen-elle contre colle d'antrui. Je voudrais qu'on commençât à le promener dès sa tendi'e enfance ; et pi'einièrement, pour faire d'une pien'e deux coups, par les luUions voisines où le langage est plus éloigné du nôtre, et auquel, si vous ne la formez de bonne heure, la langue ne se peut plier.

Aussi bien est-ce une opinion reçue d'un chacun, que ce n'est ])as raison de nourrir un enfant au giron de ses parents : cet amour naturel les attendrit trop et relâche, voire les plus sages ; ils ne sont capables ni de châtier ses fautes, ni de le voir noui-ri (élp^;é) grossièrement comme il faut et hasardeusement ; ils ne le sauraient souffrir revenir suant et poudreux de son exercice, boire chaud, boire froid, ni le voir sur un cheval rebours (indocile), in contre un rude tireur, le fleuret au poing ni -la première arquebuse. Car il n"y a remède : qui en veut faire un honnne de bien, sans doute il ne le faut épargner en cette jeinicsse et faut souvent choquer les règles de la médecine.

... Fa y)i;is, l'autorité du gouverneur, qui doit être souveraine sui- ii'i, s'interrompt et s'empêche par la présence des parents : joint que ce respect que la famille li:i porte, la connaissance des moyens (richfsses) et grandeurs de sa maison ifaniille), ce ne sont, à mon opinion, pas légères incommodités en cet âge.

l'ii cette école du coimnerce des hommes, j'ai souvent remarqué ce vice, qu'au heu de prendre connaissance d'autrui, nor.s ne travaillons (\u'h la doniici' de nous, et sommes phis en peiiR'

(I) C'est l'iiiicien Panthéon ((n'Afriippa lit liâtir sous le iè;:ii(' d'Auguste.

de débiter notre marchandise que d'eu acquérir de nouvelle : le silence et la modestie sont qualités très commodes à la conversation. On dressera cet enfant à être épargnant et ménagei' de sa suffisance, quand il l'aura acquise ; à ne se formaliser point tlos sottises et fables qui se diront en sa présence, car c'est une ijicivile importunité de choquer tout ce qui n'est pas de notre appétit.

... On lui apprendi-a de n'entrer en discom's et contestation (jue là oix il verra un champion digne de sa lutte ; et, là même, à Ji'employer pas tous les tours qui lui peuvent servir, mais ceux-là seulement qui lui peuvent le plus servir. Qu'on le rende délicat au choix et triage de ses raisons, et aimant la pertinence, et ])ar conséquent la brièveté. Qu'on l'instruise surtout à se l'endre et à quitter les armes à la vérité tout aussitôt qu'il l'apercevra, soit qu'elle naisse es (dans ?es) mains de son adversaire, soit qu'elle naisse en lui-même par qucUpie ravisement : car il ne sera pas mis en'*chaise (rhairp) pour dire un rôle prescrit ; il n'est engagé à aucune cause, que parce qu'il l'approuve ; ni ne sera du métier où se vend à purs deniers comptants la liberté de se pouvoir repentir et reconnaître.

... Que sa conscience et sa vertu reluisent en son parler et n'aient que la raison pour guide. Qu'on lui fasse entendre (|ue de confesser la faute qu'il découvrira en son propre discours, encore qu'elle ne soit aperçue que par lui, c'est un effet de jugement et de sincérité, qui sont les principales parties (i/nalilcs) qu'il cherche; que l'opiniâtrer et contester sont qualités communes, plus apparentes aux [)lus basses âmes ; que se raviser et se corriger, abanrlonner un mauvais parti sur le cours de sou ardem", ce sont qualités rares, fortes et philosophiques. On l'avertira, étant en coni{)agnie, d'avoir les 3^eux ])artout : car je trouve que les premiers sièges sont communément saisis par les honunes moins capables (les moins capables), et que les gi'andeurs de fortune ne se trouvent guère mêlées à la siiHisance (capacité). J'ai vu, cependant, qu'on s'entretenait au haut bout d'une table de ia beauté d'une tapisserie ou du goût de la malvoisie, se |)prdre beaucoup de beaux traits à l'autre bout. 11 sondera la portée d'un chacun : un bouvier, un macoii, un passant, il faut tout mettre en besogne et emprunter chacun selon sa marchandise, car tout, s(>rt en ménage; la sottise même, et faiblesse d'autrui lui sei'a instruction. A contrerôler 1rs grâces et façons d'un chacun, il s'engendrera envie des bonnes et mépris îles mauvaises.

168 == MOiNTAlGNE. — CIJAl'. IV

Qu'on lui mette en fantaisie une honnête cuiiosité de s'enquérir de toutes choses ; tout ce qu'il y aura de singidier autour de lui, il le verra : un bâtiment, une fontaine, un homme, le heu d'une bataille ancienne, le passage de César ou do Charlemagne ; il s'enquerra des mœurs, des moyens et des aUiances de ce prince et de celui-là : ce sont choses très plaisantes à apprencTre et très utiles à savoir.

En cette pratique des hommes, j'entends y comprendi-e, et ]n-incipalement, ceux qui ne ^^vent qu'en la mémoire des livi'es : il pratiquera, par le moyen des histoires, ces grandes âmes des meilleurs siècles. C'est un vain étude, qui veut (si l'on veut); mais qui veut aussi, c'est un étude de fruit inestimable, et le seul étude, comme dit Platon, que les Lacédémom'ens eussent réservé à leur part. Quel profit ne fera-t-il, en cette part-là, à la lecture des vies de notre Plutarque? Mais que mon guide se souvienne où vise sa charge ; et qu'il n'imprime pas tant à son disciple la date de la ruine de Cartliage que les mœurs d'Annibal et de Scipioji ; ni tant oîi mourut Mai'cellus que pourquoi il fut indigne de son devoir qu'il mourût là. Qu'il ne lui apprenne pas tant les histoires qu'à en juger. C'est, à mon gré, entre toutes, la matière à laquelle nos esprits s'apphquent de plus diverse mesure : j'ai lu en Tite-Live cent choses que tel n'y a pas lues ; Plutai'que y en a lu cent, outre ce que j'y ai su lire, et à l'aventure outre ce que l'auteur y avait rais : à d'aucuns, c'est un pur étude grammairien ; à d'autres, l'anatomie de la philosophie, en laquelle les phis abstruses parties de notre nature se pénètrent. Il y a dans Plutarque beaucoup de discours étendus, très dignes d'être sus ; car, à nioii gré, cpst le maître ouvrier de teUe besogne ; mais il y en a mille qu'il n'a que touchés simplement : il guigne seulement du doigt par où nous irons, s'il nous plaît, et se contente quehjuefois de ne donner qu'une atteinte dans le plus vif d'un propos. 11 les faut arracher de là et mettre en place marchande : comme ce sien mot, que les habitants d'Asie servaient [étaient esclaves de) à un se\d, pour ne savoir prononcer une seule syllabe, qui est Non, donna peut-être la matière et l'occasion à La Boétie de sa. Srrmtudp roluntaire (1). Cela même de lui voir trier une légère action en la vie d'un homme, ou un mot, qui semble ne fiorttT [niDijxider) pas : cela, c'est un discoins. C'est dommage

(1) JJiscours de La Boétie intitulé : De la servitude volontaire, ou le Contre-un.

que les gens d'entendement aiment tant la brièveté : sans doute leui" réputation en vaut mieux ; mais nous en valons moins. Plutarque aime nneux que nous le vantions de son jugement que de son savoir ; il aime mieux nous laisser désii" de soi que satiété : il savait qu'es (dans les) choses bonnes même on peut trop dire, et^ qu'Alexandridas reprocha justement à celui qui tenait aux Ephores des bons propos, mais trop longs : « 0 étranger, tu dis ce qu'il faut autrement qu'il ne faut. >: Ceux qui ont le corps grêle, le grossissent d'embourrures ; ceux qui ont la matière exile {mince, pauvre), l'enflent de paroles.

Il se tire une merveilleuse clarté, pour le jugement humain, de la fréquentation du monde : nous sommes tous contraints et amoncelés en nous, et avons la vue raccourcie h la longueur de notre nez. On demandait à Socrate d'où il était : il ne répondit pas : D'Athènes ; mais : Du monde : lui qui avait l'imagination plus pleine et plus éteiidue, embrassait l'univers comme sa ville, jetait ses connaissances, sa société et ses affections à tout le geiu'e humain, non pas comme nous qui ne regardons que sous nous. Quand les vignes gèlent en mon village, mon prêtre eu argumente Tire (cûlpre) de Dieu sur la race humaine, et juge (|up la pépie en tienne déjà les Cannibales. A voir nos guen'es civiles, qui ne crie que cette machine se bouleverse et que le jour du jugement nous prend au collet? sans s'aviser que plusieurs pires choses se sont vues, et que les dix mille parts du monde ne laissent pas de galler le bon temps [s'amuser, mener joyeuse vie) cependant : moi, selon leur hcence et impunité, admire de les voir si douces et molles, A qui il grêle sur la tête, tout l'hémisphère semble être en tempête et orage; et disait le Savoyard que, si ce sot de Eoi de France eût su bien conduire sa fortune, il était homme pour devenir maître d'hôtel do son Duc. Son imagination ne concevait autre plus élevée grandeur que celle de son maître. Nous sommes insensiblement tous en cette erreur : erreur de grande suite (conséquence) et préjudice. Mais qui se présente conmie dans un tableau cette grande image de notre mère natiu^e en san entière majesté ; qui ht en son visage une si générale et constante variété ; qui se remarque là dedans, et non soi, mais tout un royaume, comme un trait d'une pointe très déhcate (fine), celui-là seul estime lis choses selon leur juste gi-andcur.

Ce grand monde, que les uns multiplient encore comme espèces sous un genre, c'est le miroir où il nous faut regarder pour nous connaître de bon biais. Somme, je veux que ce soit

le livre de mon écolier. Tant d'humems, de sectes, de jugement-, d'opinions, de lois et de coutumes, nous apprennent à ju<ii r sainement des nôtres, et apprennent notre jugement à reconnaître son imperfection et sa naturelle faiblesse : qui {ce qnn n'est pas un léger apprentissage. Tant de remuements d'Et;;) et changements de fortune publique nous instruisent à ne faire pas grand miracle de la nôtre : tant de noms, tant de \ictoiir. et conquêtes ensevelies sous Foubliance, rendent ridicule l'esfi''rance d'éterniser notre nom par la prise de dix argoulets {archi< à cheval) et d'un pouiller (oiroque) qui n'est connu que de si chute. L'orgueil et la fierté de tant do pompes étrangères, la majesté si enflée de tant de cours et de grandeurs, nous ferniii et assure la vue à soutenir l'éclat des nôtres sans ciller les yeux. Tant de milliasses d'hommes enterrés avant nous nous encoi^ragent à ne craindre d'aller trouver si bonne compagnie vn l'autre monde. Ainsi du reste.

Aux exemples se pourront proprement assortir tous les pii profitables discours de la pliilosophie, à laquelle se doivent toucher les actions humaines comme à leur règle. On lui dira que c'est que (ce que c'est que) savoir et ignorer, qui doit êiic le but de l'étude; que c'est que vaillance, tempérance et justice ; ce qu'il y a à dire entre l'ambition et T'avarice, la servitude et la sujétion, la licence et la hberté ; à quelles marques on connaît le ^Tai et solide contentement; jusqu'où il f;uil craindi-e la mort, la douleur et la honte; quels ressorts nous meuvent et le moyen de tant de divers branles en nous. Car il me semble que les premiers discours de. quoi on lui doit abreuver l'entendement, ce doivent être ceux -qui règlent si .^ moeurs et son sens, qui lui apprendi'ont à se connaître, et à savoir bien mourir et bien vivre. Entre les arts libéraux, commençons par l'art qui nous fait libres : elles {les mis) servent toutes voirement {vraiment) en quelque manière à l'instruction de noti'e vie et à son usage, coimue toutes autres choses y servent aucunement. Mais choisissons celle qui y sert direci( ment et professoirement. Si nous savions restreindre les appartenances de notre vie à leur.? justes et naturelles limites, tious trouverions que la meilleure part des sciences (pii sont en usage est hors de notre usage ; et en celles mêmes qui le sont., (|u'il y "a des étendues et enfoncures très inutiles que nous ferions jnieux de laisser là ;

Sapere aude, Incipe I Vivendi rede qui prorogat horam,

Rusiicus expectat dum defluat amnis; at ille Làbitur, et labetur\in omne volubilis œmim (1).

C'est luie |L,a'aiide siiuplesso d'apprendre à nos enfants la science des astres et le mouvement de la huitième sphère, avant que les leurs propres :

Tî Il),e(à5e<7<7i xà(j,oi ,

Tî S'à^Tpàciv HowTEM {'2).

Après qu'on lui aura appris ce qui sert à le faire plus sage et meilleur, on l'entretiendra que c'est que loî^ique, physique, géométrie, rhétorique; et la science qu'il choisira, ayant déjà le jugement formé, il en viendra bientôt à bout. Sa leçon se fera tantôt par devis, tantôt son gouverneur lui fournira de l'auteur même propre à cette fin de son institution ; tantôt il lui. donnera la moelle et la substance toute mâchée. Et si de soi-même il n'est assez familier des livres pour y trouver tant do beaux discours qui y sont, pour l'effet de son dessein, on lui pourra joindre quelque homme de lettres qui à chaque besoin fournisse les munitions qu'il faudra, pour les distribuer et dispenser à son nounisson. Et que cette leçon ne soit plus aisée et naturelle que celle de Gaza (3), qui y peut faire doute? Ce sont là (4) préceptes épineux et mal plaisants et des mots vains et décharnés, où il n'y a point de prise, rien qui vous éveille l'esprit : en cette-ci l'âme trouve oîi mordre et où se paître. Ce fruit est plus grand sans comparaison, et si ('pourtant) sera phitôt mûri.

(1) Ose être sage, commence : différer de corriger sa vie, c'est faire comme ce voyageur naïf qui attend, pour passer le fleuve, que l'eau soit écoulée ; cependant le fleuve coule toujours, et il coulera éternellement. (Horace, EpUres, I, ii, 40.)

(2) Que m'importent à moi les Pléiades, que m'importe la constellation du Bouvier? (Anacréon, Odes, XVII, 10.)

(3) Philosophe grec du quinzième siècle, réfugié en Italie où. il enseigna avec éclat. Sa grammaire grecque a été au seizième siècle le manuel le plus courant pour l'étude du grec.

(4) Entendez, dans la grammaire de Gaza. Plus loin « cette-ci » désignera la leçon de Montaigife. La différence que nous étabhssons entre les particules « ci » et « là » n'était pas observée au temps de Montaigne.

Page 1