‹ Montaigne; textes choises et commentésChapitre 34 sur 68 · APOLOGIE DE RAYMOND DE SEBONDE · texte numérisé non relu

APOLOGIE DE RAYMOND DE SEBONDE

ou qu'il dit qu'il a trouvée, ou qu'elle ne se peut trouver, ou qu'il en est encore en quête. Toute la pliilosophie est départie en ces trois geni'es : son dessein est de chercher la vérité, la science et la certitude. Les péripatéticiens, épicuriens, stoïciens, et autres, ont pensé l'avoir trouvée. Ceux-ci ont établi les sciences que nous avons et les ont traitées conune notices {connaissances) certaines. Clitomachus, Cai'néade et les académiciens ont désespéré de leur quête et jugé que la vérité ne se pouvait concevoir par nos moyens. La fin de ceux-ci, c'est la faiblesse et humaine ignorance : ce parti a eu la plus grande suite et les sectateurs les plus nobles. Pyrrhon et autres sceptiques ou épéchistes (]), desquels les dogmes plusieurs anciens ont tenu être tii'és d'Homère, des sept sages, d'Archilocluis, d'Euripides, et y attachent Zenon, Démocritus, Xénophane, disent qu'ils sont encore en cherche de la vérité. C^ux-ci jugent (pie ceux-là qui pensent l'avoir ti'ouvée se trompent infiniment et qu'il y a encore de* la vanité trop hardie en ce second degré qui assure que les forces humaines ne sont pas capables d'y atteindre ; car cela, d'établir la i;iesure de notre puissance, de connaître et juger la difficulté des choses, c'est une graiule et extrême science, de laquelle ils doutent que l'homme soit capable :

Nil sein si quis piitat, id quoquc ncscit An fciri possil quo se nil scire fatelu) (2).

L'ignoraijce qui se sait, qui se juge et qui se condanme, ce n'est pas une entière ignorance ; pour l'être, il faut qu'elle s'ignore soi-même : de fa(,*on que la profession tles pyrrhoniens est de bi-anler, douter et enquérir, ne s'assurer de rien, de l'ien ne se répondre. Des trois actions de l'âme, l'imaginative, l'appétilive (3) et la consentante, ils en reçoivent les deux premières; la dernière, ils la soutiennent et la maintiennent ambiguë, sans inclination ni approbation d'une part ou d'autre, tant soit-elle légère.

(1) Mot quii vient du grec ini/ziw, et qui désigne celui qui suspend son jugement.

(2) Celui qui croit qu'on ne peut rien savoir ne sait pas même si on peut rien savoir qui loi permette d'avouer rpi'il ne sait rien. (Tai- .•RÈCE, IV, 470.)

(3) Qui fait appéter, désirer. 11 s'agit de l'imagination, de la volonté et du jugement.

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... Or, cette assiette de leur jugement, droite et inflexible, recevant tous objets sans application et consentement, les achemine à leur ataraxie (1), qui est une condition de vie paisible, rassise, exempte des agitations que nous recevons par l'impression de l'opinion et science que nous pensons avoir des clioses ; d'où naissent la crainte, l'avarice, l'envie, les désirs immodérés, l'ambition, l'orgueil, la superstition, l'amour de nouvelleté (nouveauté), la rébellion, la désobéissance, l'opiniâtreté et la plupart des maux corporels : voire ils s'exemptent par là de la jalousie de leur discipline (doctrine), car ils débattent d'une bien molle façon; ils ne craignent point la revanche à leur dispute ; quand ils disent que le pesant va contre-bas (en bas), ils seraient bien marris qu'on les en crût; et cherchent qu'on les contredie, pour engendrer la dubitation (doute) et surséance (action de surseoir) de jugement, qui est leur fin. Ils ne mettent en avant lem's propositions que pour combattre celles qu'ils pensent que nous ayons en notre créance. Si vous prenez la leur, ils prendront aussi volontiers la contraire à soutenir : tout leur est un ; ils n'y ont aucun choix. Si vous établissez que la neige soit noire, ils. argumentent, au rebours, qu'elle est blanche ; si vous dites qu'elle n'est ni l'un ni l'autre, c'est à eux à maintenir qu'elle est tous les deux ; si, par certain jugement, vous tenez que vous n'en savez rien, ils vous maintiendront que vous le savez : oui ; et si, par un axiome affirmatif, vous assm'ez que vous en doutez, ils vous iront débattant que vous n'en doutez pas, ou que vous ne pouvez juger et établir que vous en doutez. Et, par cette extrémité de doute, qui se secoue soi-même, ils se séparent et se divisent de plusieurs opinions, de celles mêmes qui ont maintenu en plusieurs façons le doute et l'ignorance.

... Leurs façons de parler sont : « Je n'établis rien ; il n'est non plus ainsi qu'ainsi, ou que ni l'un ni l'autre ; je ne le comprends point : les aj)parences sont égales partout ; la loi de parler, et pour et contre, est pareille. Rien ne semble vrai, qui ne puisse sembler faux. « Leur mot sacramental, c'est è-Ki/M, c'està-dire « je soutiens, je ne bouge ». Voilà leurs refrains et autres de pareille substance. Leur effet, c'est une pure, entière et très parfaite surséance et suspension de jugement : ils se servent de leur raison pour enquérir et pour débattre, mais non pas pour arrêter et choisir. Quiconque imaginera une perpétuelle con-

(1) Mot grec qui signifie tranquillité d'âme.

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fession d'ignorance, un jugement sans pente et sans inclination, à quelque occasion que ce puisse être, il conçoit le pyrrhonisnie. J'exprime cette fantaisie autant que je puis, parce que plusieurs la trouvent difficile à concevoir : et les auteurs mémo la repiésentent un peu obscurément et diversement.

Quant aux actions de la vie, ils sont en cela de la conmiune façon : ils se prêtent et accommodent aux inclinations naturelles, à l'impulsion et contrainte des passions, aux constitutions des lois et des coutumes et à la tradition des arts : Non einm nos Deus ista scire, secl tantummodo uti, voluit (1). Us laissent guider à ces choses-là leurs actions communes, sans aucune opination ou jugement : qui (ce qui) fait que je ne puis pas bien assortir à ce discours ce qu'on dit de Pynlion. Ils le peignent stupid'et immobile, prenant un train de vie farouche et inassocial^lc, attendant le heurt des charrettes, se présentant aux précipices, refusant de s'accommoder aux lois. Cela est enchérir sur sa discipUne : il n'a pas -roulu se faire pierre ou souche ; il a voulu se faire homme vivant, discourant et raisonnant, jouissant de tous plaisirs et commodités naturelles, embesoigiiant et se servant de toutes ses pièces corporelles et spirituelles, en règle et droiture. Les privilèges fantastiques, imaginaires et faux, que l'homme s'est usurpé, de régenter, d'ordonner, d'établir la vérité, il les a de bonne foi renonces et quittés.

... n n'est rien en l'humaine invention où il y ait tant de vérisimiUtude (vro.isemblnnce) et d'utilité : cette-ci présente l'homme nu et vide ; reconnaissant sa faiblesse naturelle ; propre à recevoir d'en haut quelque force étraiigère ; dégarni d'humaine science et d'autant plus apte à loger en soi la di^^ne ; anéantissant son jugement pour faire plus de place à la foi ; ni mécréant, m' établissant aucun dogme contre les observances communes ; humble, obéissant, disciphnable, studieux ; ennemi juré d'hérésie et s'exemptant, par conséquent, des vaines et irréligieuses opinions introduites par les fausses sectes : c'est une carte blanche, préparée cà prendre du doigt de Dieu telles formes qu'il lui plaira d'y graver. Plus nous nous renvoyons et commettons à Dieu, et renonçons à nous, mieux nous en valons. « Accepte, dit l'Ecclésiaste, en bonne part, les choses au visage et au goût qu'elles se présentent à toi, du jour à la

(1) Car Dieu nous a refusé la connaissance de ces choses et ne nous en a accordé que l'usage. (Cicéron, De divinatùme, I, xviii.)

journée ; le demeurant est hors do ta coimaissanco. » Donnnus scit cogitaiiones hominum, quonium vanœ sunt (1).

Voilà comment, des trois générales sectes de philosophie, les deux font expresse profession de dubitation et d'ignorance; et, en celle des dogmatistes, qui est troisième, il est aisé à découvrir que la plupart n'ont pris le visage de l'assurance que pour avoir meilleure mine. Ds n'ont pas tant pensé nous établir quelque certitude que nous montrer jusqu'où ils étaient allés en cette chasse de la vérité : qiiam ilodi finguni magis, quam norunt (2).

Quelle que soit l'accent de con\àction des lignes qu'on vient de lire, le pyrrhonisme de Montaigne ne devait pas être de longue durée. Il a beau appeler les pyrrhoniens « le plus sage parti des philosophes », avant même la publication de 1680 il aura tracé un programme de pédagogie dans son essai De Vinstitution des enfants, ce qui n'est pas précisément le fait d'un sceptique ; un peu plus tard même, il déclarera formellement que le doute des académiciens est immodéré et que ses excès s'expliquent par le désii' des philosophes de réagir contre les outrecuidantes affirmations des dogmatiques. En 1576 donc, Montaigne ne se connaît pas encore parfaitement et il n'est pas parvenu à sa pleine origmalité. Il emprunte à nouveau un système philosophique de l'antiquité, et ce système ne satisfait pas complètement ses besoins. A la différence pourtant du stoïcisme de 1572, le pyrrhonisme ne lui est pas imposé par la mode, il apparaît même comme singulier et passablement hardi, et il donne satisfaction à quelques-unes des tendances les plus profondes de son esprit. Le progrès dans le sens de la personnalité est donc très sensible.

(1) Dieu sait que les pensées des hommes ne sont que vanité. (Psaume CIII, verset 11.)

(2) Que les savants forgent de leur imagination plutôt qu'ils ne la connaissent.

Au point de vue de la forme, il en va de même. Si certaines parties présentent encore d'amples mosaïque; de pièces empruntées à Plutarque et à Sextus Empirions, il en est d'autres, de fort longues, qui coulent de source et ne doivent rien à personne. H serait vain de chercher dans V Apologie une méthode de composition intermédiaire entre la forme très livresque de 1572 et la forme plus dégagée de 1579, car V Apologie me paraît avoù* été écrite par fragments successifs et un peu à toutes les époques ; du moins, par le contraste même des diverses pièces qui la composent, saisissons-nous très bien l'opposition entre les deux manières. Montaigne a tendance à se dégager de ses anciennes habitudes. C'est que la lecture de Plutarque, en même temps qu'elle fortifiait en lui, comme nous l'avons vu, son goû.t pour les problèmes moraux et l'habitude de la réflexion, substituait encore peu à peu un nouveau type d'essais à l'ancien. Au lieu d'être un bouquet d'exemples et de i-entcnces, l'essai tend à devenir ce qu'est un opuscule de Plutarque, c'est-à-dne un bouquet d'observations pratiques et de réflexions personnelles.

Plus les réflexions qui les emplissent seront bien de Montaigne, plus il y jettera ses p opres idées, et phis les Essais deviendront personnels. Mais ils devai nt le devenir bien davantage le jour où l'auteur déciderait d'y faii'e passer non plus seulement ses opmions, mais ses goûts, ses humem's, et toute sa personne pliysique et morale. Ce jour-là, nous n'aurons plu seulement un compte rendu de ?es méditations, nous aurons son portrait tout entier. Nos idées sont bien à nous sans doute, mais elles sont ce qu'il y a en nous de moins individuel. Montaigne nous montrera ce qu'il a de plus individuel.

C'est petit à petit que ce dessein s'est formé dans son esprit. Au début il ne se mettait que rarement en scène, et toujours d'une manière discrète. Plutarque et Sénèque, dans leurs dissertations morales, racontent parfois, à titre d'exemples, d:s faits auxquels ils ont assisté, des anecdotes dont ils ont été les héros. Bavard et gascon, Montaigne aimait sans doute à parler de lui-même. Il n'avait

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garde de se luoutrer sur ce point plus réservé que ses maîtres, mais aussi il ne s'enhardissait guère à aller plus loin qu'eux. Un jour, deux ans seulement après l'époque où. il a commencé à écrire, dans un essai de 1573 ou 1574, il nous avait conté tout au long une aventure dans laquelle, renversé de cheval par un de ses gens, il avait failli mourir (1). L'affaire est narrée avec force détails. Pour qu'il se permette de faire tant de placo à son Moi à l'époque où nous sommes, il faut que l'anecdote soit profitable, que le lecteur en tire une utile morale. La leçon fera passer une pareille indiscrétion.

Mais peu à peu l'audace lui viendra. A mesure qu'il se dégagera du stoïcisme, qu'il descendra aux détails pratiques et familiers de la conduite, que, cédant à son goût de moraliste, il cherchera à se rendre vraiment utile aux autres et à lui-même, tout naturellement ses souvenirs |)ersonnels se presseront de plus en plus dans son œuvre. C'est dans ses impressions et dans ses expériences que *de plus en plus il cherchera des enseignements, et, quand il nous communiquera ces enseignements, nécessaù'ement impressions et expériences auront tendance à ne pas s'en séparer. Quelques-unes de ses lectures l'mvitèrent à se pousser sur le devant de la scène, tout en l'aidant à se mieux connaître. Les biographies, les autobiogiaphies, les mémones qu'il recherchait le faisaient pénétrer dans sa propre intimité non moins que dans celle de ses héros, et, comme dans les biographies de Diogènc Laërce il aimait à confronter la pratique de ses philosophes avec leurs théories, il s'habituait du même coup à toucher ses actions aux règles de la philosophie. A « coucher » tant de vies sm' la sienne, U éclairait sa conduite d'une vive lumière 'et y attachait de plus en plus ses méditai ions. Ses poètes, qui étai 'nt pour lui des compagnons de chaque jour, l'aidaient aussi à démf'ler ses p op es sentiments et à prendre possession de soi-même. Parmi l(>s hidt cents citations en vers qui émaillent les Essais, sans doute beaucoup sont des

(1) Voir Essais, II, vi.

citations d'apparat, destinées simplement à orner sa prose, mais il en est qui le révèlent à lui-même, qui lui découvrent un repli de l'âme humaine. Combien de fois, lisant son Horace, il y rencontra des portraits qui le peignaient lui, Montaigne, non moins que le poète de Tibur, des aveux qui ne lui convenaient pas moins qu'à leui' auteur ! Horace ne se piquait pas de grands sentiments. Comme Montaigne, qui lui ressemblait étrangement et par sa natme et par sa fortune, il ne rêvait que de vivie tranquillement et à son aise. H le confessait sans cesse, sans cesse parlait de soi-même, et ses confession avaient bonne giâce. Montaigne e sentait de plus en plus enclin à l'imiter. Souvent il n'avait qu'à transporter dans les Essai^^ les vers même d'Hoiace pour se confesser.

Mais par-dessus J;o ut peut-être la maladie qui s'aballit si lourdement ur lui en 1578, et qui lui fit sentir davantage le poids de années, le poussa à se replier sur soimême. Les malades et le viei lai"ds (1) sont volontiers bavards, bavards de leurs souvenirs lointains et de leurs maux pésents. Et puis, Montaigne n'a-t-il pas toujours désiré que sa méditation lui fût profitable? L'occasion s'offre d'essayer les effets. H a maintenant à supporter la douleur ; il sent la mort à ses côtés. Il faut les supporter l'une et l'autre le plus aisément possible. Montaigne nous parlera des crises de sa maladie, de ses craintes en pi'ésence de la mort, et il nous dira comment il en triomphe. Sa méditation demandait des cas humains : en voilà qui s'offrent d'eux-mêmes. Il a une pieire de touche où cssayeises idées.

Et voilà comment, un beau jour, Montaigne se dit à lui-même et dit à son lecteur : « Mon seul dessein est d(^ me peindre, je ne fais que me raconter. » C'était une découverte : il avait glissé là sans y penser. Mais cette découverte l'enchanta. Elle donnait à son livre une originalité, une « étrangeté » qui le sauverait auprès du public. Et

(1) N'oublions pas que Montaigne n'a que quarante-cinq ans, mais, depuis qa'ii est. malade, U s'estime ■ vieux et décrépit ».

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puis, quand ou a connu le pyrrhonisme et démasqué la l'clativilé de la morale, on ne croit plus aux })récepte.s universels ; on ne peut plus moraliser qu'à l'occasion de faits déterminés, bien certains. Où donc en trouverait-on de plus certains que dans sa propre expérience? La seule méthode recevable en morale, c'est d'exposer ces faits indiscutables et de les commenter, sans prétendre à légiférer. Le lecteur s'aidera des observations faites par Montaigne sur lui-même pour s'observer à son tour, de ses commentaires pour s'en appliquer ce qui conviendra à sa propre nature. Il écoutera Montaigne lui conter les réflexions qui le guérissent de la peur de la mort, et de ces réflexions il retiendra celles qui lui semblent efficaces pour le guérir de ses propres angoisses.

Du même coup voyez comme le titre d'essais prend un sens plein et expressif. Ce sont ses expériences que Montaigne nous fait connaître, les essais de sa vie. Et sous ce titre si nouveau il écrit la délicieuse préface qui s'applique si mal aux premiers chapitres et si bien à ceux qu'il compose maintenant.

PKEFACE

C'est ici un livre de bonne foi, lecteur. E t'avertit dès l'entrée que je ne m'y suis proposé aucune fin, que domestique et privée : je n'y ai eu nulle considéi-ation de ton service, ni de ma gloire ; mes forces ne sont pas capables d'un tel dessein. Je l'ai voué ;î la commodité particulière de mes parents et amis : à ce que m'ayant perdu (ce qu'ils ont à faire bientôt), ils y puissent retiouver quelques traits de mes conditions et humeurs, et que par ce moyen ils nourrissent plus entière et plus vive la connaissance qu'ils ont eue de moi. Si c'eût été pour rechercher la faveur du monde, je me fusse paré de beautés empruntées : je veux qu'on m'y voie en ma façon simple, naturelle et ordinaire, sans étude et artifice; car c'est moi que je peins. Mes défauts s'y liront au vif, mes imperfections et ma forme naïve, autant que la révérence publique me l'a permis. Que si j'eusse été parmi ces nations qu'on dit vivre encore sous la douce

liberté des premières lois de nature, je t'assure que je m'y fusse très volontiers peint tout entier et tout nu. Ainsi, lecteur, je suis moi-même la matirre de mon livre : ce n'est pas raison que In enijiloics ton loisir en un sujet si frivole et si vain ; adieu dune.

De Montaigne, ce premier de mars 1580.

Il écrit encore :

Je vis un jour, à Bar-le-Duc, qu'on présentait au roi François second, pour la recommandation de la mémoire de René, roi de Sicile, un portrait qu'il avait lui-même fait de soi : pourquoi n'est-il loisible de liiême à chacun de se ))eindre de la plume comme il se peignait d'un crayon (1)?

Voilà des déclaralioiis qui marquent un état d'esprit Ijien nonveau. Maintenant qu'il se peint non plus seulement par inclination, mais par dessein, la personne de Montaigne envahit son livre. L'auteur et l'œuvre deviennent, consubstantiels l'un à l'autre. Nous avons lu déjà des essais de ce type, pas n'est besoin d'en citer à nouveau. ]\gus connaissons le })ortrait en ])ied de soi-même que Montaigne insère à cette époque dans l'essai De la 'présomption (2) et ses longues confidences sur ses lectures et sur ses goûts littéraires (3).

Même lorsqu'il ne fait pas son portrait, les idées fin" il exprime sont tout imprégnées de sa personnalité. Témoin l'essai De la ressemblance des enfants aux pères (4), qui roule tout entier sur sa maladie de la pierre, sur la manière dont il supporte ses douleurs, sm* le cas qu'il fait de la médecine et des médecins, sur les sentiments que suscite en lui son nouvel état. L'essai De Vinstitution des enfants (5),

(1) Essais, II, XVII.

(2) Voir ci-dessus p. 79.

(3) Voir ci-dessus p. 100.

(4) Essais, II, xxxvii.

(5) lUd., I, XXVI.

qui somblo plus o))joc1if, n'est pas moins plein do sou Moi. Montaigne Tadresse à une de ses voisines, hi comtesse de Gurson, une de ses amies, au mariage de laquelle il a eu grande part, nous dit-il. Nous savons déjà que les souvenirs de son enfance y tiendront une iaige place (1), mais ce n'est pas tout : les idées ([u'il exprime seml)l;M!t être né>'S de son expérience personnelle, elles sont l'expression de son Moi. De son enfance lui vient la haine des collèges, dont il défend l'entrée à son disciple. Son peu de goût pour la grammaù'c, la rhétorique, la dialectique, et l'expérience qu'il a faite de leur inutilité, l'engagent à rayer des programmes ces sciences qui étaient alors le tout de l'instruction. Son naturel indépendant, incapable de discij)line, lui fail condamner les châtiments en usage et poser en principe que l'enfant doit être élevé sans contrainte. L'enseigneiru'ut ne comportera ni cours ni leçons ex professa, parce (jue Montaigne n"a jamais lien tiré de semblables exercices ; mais, se glissant au milieu des occupations quotidiennes sans y être aperçu, il consistera en réflexions morales jaillies à propos des moindres événements, semblables à celles dont Montaigne emplit ses Essais. Notre philosophe façonne son disciple à son image : on évitera de lui charger la mémoire, que Montaigne se flatte d'avoir mauvaise, -et on développera en lui le jugement, seule faculté dont il s'estime avoir été bien partagé. Pour cultiver. ce jugement, d'ailleurs, les moyens à employer sont ceux mêmss qui ont réussi à Montaigne : on donnera à l'enfant les occu])ations mêmes qui sont chères à notre philosophe : fréquc ntation du monde, visite des pays étrangers, lecture des histoires. On y joindra l'étude des morahstes anciens, dont les livi'es fourniront non des leçons proprement dites, mais des réflexions que le maître accrochera aux moindres incidents de la vie. Certains de ses devanciers ont aidé Montaigne à dégager ces principes, mais il en avait la substance eu lui-même, c'est en lui-même qu'il les a trouvés.

(]) Voir c;i-(lpssiiK p. 5.

DE L'IXSTITUTIOX DKS l':XFA\TS

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