LES ESSAIS DE
aussi celles qui se posent devant l'esprit de ses semblables ; les doutes qui l'arrêtent peuvent les arrêter aussi ; ils sont assaillis des passions qid l'assaillent. Il \àt la vie des autres en même temps que sa \'1e propre. Puisque « chaque homme porte la forme entière de l'humaine condition », Montaigne n'a qu'à se peindi-e et il peindra l'homme eu général. Maintenant que l'intérêt de sa peinture n'est plus de perpétuer son image au profit de quelques amis, mais de permettre à ses lecteurs de se mirer en lui, ce qu'il cherchera à nous montrer dans son Moi, c'est surtout ce par quoi il est homme, ce qui intéresse tous les hommes ; les détails trop individuels, il les laissera tomber, ou, tout au moins, il les saisira par ce qu'ils ont de plus général.
Jamais, à partir de cette époque, Montaigne ne reviendra plus à la conception de 1580. Il ne pailcra plus d'écrire j)our ses parents et pour ses amis. Sïl s'oublie parfois cucore à nous conter des détails trop intimes, et dont nous nous passerions ))ien volontiers, son goût pour les melons et pour la salade, par exemple, ou encore le compte des verres qu'il boit à chaque repas, ce ne sont là que des accidents. En général, désormais, c'est l'homme qu'il peint à travers son Moi, et c'est la peinture de l'homme faite d'après Montaigne qui a assuré le grand succès des Essais.
En même temps qu'il conçoit plus clairement la portée ])hilosophique de son dessein, dans l'édition de 1588 Montaigne porte à sa perfection le genre de l'essai. A proprement parler, la manière de 1588 ne diffère pas de celle qu'on trouve dans quelques essais de 1579, dumV Institution des enfants, par exemple, mais elle s'affirme, se précise, et tandis qu'elle apparaissait accidentellement dans l'édition de 1580, maintenant elle emplit le troisième livre. Désormais nous mesurons mieux tout le chemin parcou u depuis le temj)s où il écrivait des « diverses leçons ». A peine pouvons-nous imaginer que les Essais de 1588 sont soi'tis de ceux de 1572.
Ce sont bien les mêmes éléments qui les composent : réflexions pratiques, citations et exemples d'emprunt, expériences et impressions personnelles. Mais les propor-
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tions dans lesquelles ils se mêlent sont tout à fait changées. Autrefois tout gravitait autour des éléments empruntés. Citations et exemples formaient la trame mêm;.- de l'essai. Les réflexions morales, qui en dépendaient étroitement, manquaient d'originalité, et la part des éléments personnels était à peu près nulle. Maintenant ce sont les expériences et It^i impressions du Moi qui sont les matériaux essentiels de la construction ; les réflexions morales, désormais originales, y sont étroitement mêlées, refl tant la sensibilité de Montaigne et tirant les conclusions de ses expériences. Si les éléments empruntés sont encore nombreux, leur rôle est maintenant accessoire. L'axe de l'essai est changé en quelque sorte.
La composition autrefois s'efforçait d'être régulière : nous l'avons constaté dans l'essai intitulé : Qm le goût des biens et des maux dépend en bonne partie de Vopinion que nous en avons (1). Maintenant, pour se peindre, Montaigne doit écrii'e comme il parle. Son style aura les allures de la conversation. Il évitera l'oi'dre logique, qui a toujours quelque air d'artifice, il a horreur par-dessus tout des divisions scolastiques^ qui sentent le pédantisme. Il suivra simplement le cours de sa pensée, un sujet appelant le sujet voisin, comme lorsqu'on parle entre amis. Tout se tient dans le Moi : les impressions évoquent d'autres impressions. Les idées s'enchaînent comme elles peuvent. Quelquefois Montaigne, dépassant le but, ira même jusqu'^à affecter un désordre qui lui si'mble être de bon ton. L'affectation toujours a mauvaise grâce ; ce son là de regrettables excès, mais ils sont rares. En général, la pensée se développe avec beaucoup de naturel et de vivacité.
La forme aussi, qui s'est faite plus imagés à l'exemple de Plutarque, plus nerveuse au contact de Sénèque, plus expressive et populaire par la fréquentation de Rabelais et de nos conteurs, s'anime à parler de sujets qui tiennent si fort au cœur de l'auteur. Pour nuancer ses impressions
(1) Voir ci-dessus, p. 119,
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très vives, très personnelles, il crée des métaphores et des images avec une étourdissante fécondité. Son style est une création perpétuelle, un jaillissement ininterrompu dv. formes sensibles, c'est un enchantement discret, mais pénétrant, de tous les sens et de tous les muscles aussi îjien que de l'esprit, car toute la personne de Montaigne concourt à le former, aussi bien sa sensibilité physique que son imagination et son bon sens. Sa richesse d'expression est inépuisable. Les philosophes nous parlent de l'âme en général comme d'un ensemble de facidtés abstiaites qui semblent mortes à l'imagination du lecteur. L'âme chez Montaigne, par une métaphore continue, qui enveloppe tout son livre, vit en quelque sorte d'une vie physique et sensible. Elle a une stature. Elle a des yeux et des oreilles. Elle a des mahis avec lesquelles elle saisit les objets, et sa ])oigiiée est Ihnitée ; si vous lui donnez trop d'objets, elle ne peut les prendre et les serrer. EUe a des pieds sur lesquels elle se cambre pour soutenir l'attaque des passions ses adversaires ; elle se présente à eux fièrement, dans son haut appareil ; et quand une fois ils l'ont renversée, quand elle a perdu pied et qu'elle est à t(?rre, elle ne sait plus se relever. Elle porte des fardeaux, se roidit sous la chaige et parfois succombe. Elle sait se bandei-, tendre ses muscles et les détendre. Elle a presque toutes les qualités et les fonctions du corps. Cette poésie mtense se jomt à beaucouj) de naturel. C'est une causerie, mais une causerie singulièrement chaude, pleine d'imprévu et de coideur, une causerie qui serait une incessante création.
Les essais maintenant sont aussi souples et amples qu'ils étaient raides et pauvres autrefois. Montaigne, qui a sous la main une matière abondante et une matière qu'il connaît mieux que quiconque, procède par larges tabl(>aux, (pii débordent de sensations, d'impressions, de sentiments. Tout y est vivant parce qiu' le Moi a tout envahi, qu'il a apporté partout sa vie pro})re, pai"ce que partout bat lui coeur humain, troublé des doutes, des inquiétudes, des malheurs, des joies, des rêveries qui agitent l'existence humaine. Et puis, dans tous ces tableaux, pom* divers
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qu'ils soient, c'est le même personnage aperçu dans des attitudes diverses, c'est le Moi de Montaigne, souple mais un, qui concentre l'intérêt du spectateur. Et ce Moi de Montaigne, partout présent, confère au livre une sorte d'unité nouvelle qui le rend singulièrement attachant et dramatique. Le mouvement et la vie ont pénétré partout. L'essai est devenu vraiment un genre original. Il a reçu la vie des mains de Montaigne.
Quand il eut publié sa cinquième édition, en 1588, Montaigne ne composa plus d'essais nouveaux. Son expérience ne s'était pas renouvelée. Il n'avait ni rempli une magistratm'e comme naguère sa maille, ni éprouvé des catastrophes semblalbles à la peste de 1585, et le voyage qu'il venait de faire cette même année à Paris n'était pas de ceux dont on rapporte une ample moisson d observations. Son sujet n'était pas inépui able. A l'exploiter plus longuement il eût diffic ement é\ité les redites. Déjà n'en avait-il pas un trop grand nombre à se leprocher?
Voilà pourquoi il se contenta de gonfler d'additions ses anciens essais. Il le fit d'ailleurs très abondamment, et le manuscrit de Bordeaux est littéralement couvert de notes marginales. Ce n'était pas là chez lui un système nouveau : déjà dans l'édition de 1582 il avait fait quelques additions aux deux premiers livres, mais elles étaient courtes et peu nombreuses. En 1588 elles s'étaient beaucoup nuûtipliées. En 1595 elles envahissent tout : on n'en compte pas moins de mille, et beaucoup d'entre elles sont très développées. Quels pouvaient être les effets d'un pareil procédé?
Le dessein de Montaigne n'est pas changé. Il se propose de se peindre connne en 1588, et, c'est sa ])ropre peinture qu'il prétend fahre au moyen d'additions, de même qu'en
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1588 il la faisait au moyen d'essais nouveaux. Non seulement il continue à affirmer à bien des reprises que ses intentions sont restées les mêmes, mais parmi les additions plus de deux cent cinquante nous apportent des informations sur le Moi, et celles-là sont parmi les plus étendues. Montaigne s'observe toujom's et philosophe à l'occasion de ses impressions et de ses expériences. Plus que par le passé, la vieillesse et la maladie le pressent, et la mort se fait imminente. Aussi ses préoccupations vont-elles souvent à la vieillesse, à la douleur et à la mort. H écrit :
Voici, de nouveau, que les plus légers mouvements éprennent le pur sang de mes reins ; quoi pour cela? je ne laisse de me mouvoir comme devant et piquer après mes chiens, d'une juvénile ardeur et insolente : et trouve que j'ai grand'raison d'un si important accident, qui ne me coûte qu'une sourde pesanteur et altération en cette partie : c'est quelque grosse pierre, qui foule et consonune la substance de mes rognons et ma vie, que je ^^de peu à peu, non sans quelque naturelle douceur, comme un excrément hormais (désormais) superflu et empêchant (1).
... La décrépitude est qualité solitaire. Je suis sociable jusqu'à l'excès ; si (aussi) me semble-t-il raisonnable que meshui (désormais) je soustraie de la vue du monde mon importunité et la couve moi seul ; que je m'appile et me recueille en ma coque comme les tortues, que j'apprenne à voir les hommes sans m'y tenir... H est temps de tourner le dos à la compagnie (2).
... L'opiniâtreté de mes pien-es (la maladie de la pierre) m'a parfois jeté en longues suppressions d'urine, de trois, de quatre jours, et si avant en la mort, que c'eût été folie d'espérer l'éviter, voire désirer, vu les cruels efforts que cet état apporte. Me trouvant là, je considérais par combien légères causes et objets l'imagination nounissait en moi le regi'et de la vie ; de quels atomes se bâtissait en mon âme le poids et la difficulté de ce délogement ; à combien frivoles pensées nous donnions place en un si grand affaire : un cliien, un cheval, un livi"c, un verre, et quoi non? tenaient compte en ma perte ; aux autres, leurs
(1) Essais, TII, xra.
(2) Ibid., III, IX..
ambitieuses espérances, leur bourse, leur science, non moins Hottenient à mon ij^i'é (1).
Je suis pour cette heure en tel état, Dieu merci, que je puis déloger quand il lui plaira, sans regi"et de chose quelconque. Je lue dénoue partout : mes adieux sont tantôt pris de chacun, sauf de moi. Jamais homme ne se prépara à quitter le monde plus purement et pleinement, et ne s'en déprit plus universellement que je ne m'attends de faire (2).
... Le plus long de mes desseins n'a pas un an d'étendue, je ne pense désormais qu'à finir, me défais de toutes nouvelles espérances et entreprises, prends mon dernier congé de tous les lieux que je laisse, et me dépossède tous les jours de ce que j'ai (3).
Un très grand nombre d'additions cependant n'ont pas trait an Moi. Nous avons vu que, par désœuvrement sans doute, Montaigne^ sur la fin de sa vie, donnait plus de t 'itips à ses lectures. Maintenant comme autrefois, il lit surtout des moralistes et des historiens. II se plaît particulièi-ement aux histoires qui liu parlent de pays lointains, la Turquie, les Lides orientales, la Chine, qu'il s'amuse à visiter ( n imagination maintenant que ses infirmités l'empri-^onnent dans sa tour.
Or, quand, il rencontre dans ses livres un fait capable d'illustrer quelque passage des Essais, une idée qui cadre avec les idées qu'il a exprimées lui-même, il est tenté d'ouvrir- ses Essais et de les faire profiter de son butin. Cela ne va pas sans avantages : Montaigne contrôle ainsi ses pensées pai- l'expérience et par les pensées de autres. Il en précise l'expression et souvent la fortifie. Tel exemple heureusement approprié étaie une opinion insuffisamment prouvée. Telle autre de ses opinions n'avait ])as été exprimée ))ar lui avec assez de vigueur. Platon ou Cicéron lui fourniront les mots dont il a besoin pour lui donner toute sa force. Déjà en 1588 il avait critiqué la lorlnre. Il trouve
(1) Essais, III, IV.
(2) liid., I, XX
3) Ihid., II, xxvm.
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chez Vives (1) des raisons nouvelles de la condamner. Les raisons de Vives viennent coiToborer son argumentation. Ailleurs, au contraire, il se sent en contradiction avec son auteur : il le cite pour le réfuter, pour opposer sa pro])r(' manière de voii* à celle de ses adversaiiTS, et par là il pruid une conscience plus ferme de son originalité.
Xon moins que la pensée, le style est l'objet de ses soins. Certes, quand il s'est plu à nous répéter qu'il n'avait nul souci de la forme, qu'il écrivait au petit bonheur, nous ne l'avons jamais cru sur parole. Mais, à l'époque où noiis sommes, ses scrupules d'artiste se font plus impérieux que jamais. La méthode des additions, qui invitait son esprit à s'arrêter sur les détails, favorisait l'invention des expnssions pittoresques, et aussi les ratures et corrections. Il multiplie les images et métaphores, qu recouvrent l'idée d'une végétation luxuriante. H multiplie les proverbes et les tours populaires, qui donnent h la causerie des Essais cette allure de vivacité et de naturel qui en fait le charme. « Trouver la fève au gâteau. — Faire la figue à un aveugle et dire des pouilles à un sourd. — Qui m'airra craché an nez pendant que j'étais, me \ienne frotter les pieds quand je ne suis plus. — Laisser la rivière courre sous le pont. — Jeter, comme l'on dit, le manche après la cognée. » Il recherche les pomte^^ et les antithèses juscpi'à en abuser. Les retouches de forme qui ne portent que sur un ou deux mots sont au nombre de plus de trois mille, en moyenne deux fois plus nombreuses qu'en 1588, et quatre fois plus qu'en 1582. Significatives entre toutes sont les suppressions de mots si fréquentes, destinées à alléger la phrase. Il avait donné terriblement dans la mode, courante au seizième siècle, de redoubler ou même de tripler certains termes de la phrase sans utilité pour U' sens, à seule fiu d'étoiïer la période. Après 1588 il se pnnd à effacer be;;iicoup do cps redoublements oiseux, plus conscients de l'oii-
(1) Louis Vives, ministre et érudit du seizième siècle, né à Valfin ien Espagne. Comme Erasme et Budé. il a fait beaucoup pour le rcvcii de l'humanisme dans l'Europe occidentale.
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giiialité de son style, qui est un parler de causerie, familier, vif, haché, coloré, et que déparent toute affectation d'ampleur et toute boursouflure.
Et puis, que de beaux contes il sait trier dans les livres des autres pom" en enrichir le sien ! C'est un genre de pillage aucpiel il est passé maître. Qu'on relise les anecdotes que voici, insérées par lui à cette époque dans des Essais qui nous parlaient de la mort et de la cruauté.