‹ Montaigne; textes choises et commentésChapitre 39 sur 68 · L'ÉDITION POSTHUME · texte numérisé non relu

L'ÉDITION POSTHUME

a^ité (h l'Iiorronr clos meurtres commis par son ordonnance, ne se pouvant rôsoudro contre tant de familles en divers temps offensées, prit parti de se saisir de tous les enfants de ceux quil avait fait tuer, jjour, de jour en jour, les perdre l'uii après Tautre et ainsi établir son repos.

Les belles matières tiennent toujours bien leur rang, en quelque place qu'on les sème : moi, qui ai plus de soin du poids et utilité des discours que de leur ordre et suite, ne dois pas craindre de loger ici, un peu à l'écart, une très belle histoire. Quand elles sont si riches de leur propre beauté et se peuvent seules trop soutenir, je me contente du bout d'un poil pour les joindre à mon propos.

Entre les autres condamnés par Philippus, avait été un Hérodicus, prince des Thessaliens : après lui, il avait encore depuis fait mourir ses deux gendres, laissant chacun un fils bien petit. Théoxéna et Archo étaient les deux veuves. Théoxéna ne |)ut être induite à se remarier, en étant fort ponrsui\ie. Archo épousa Poris. le premier lionlme d'entre les Eniens. et en eut nombre d'enfants, qu'elle laissa tous en bas cage. Théoxéna, ('noinçonnée (aiguillonnée) d'une charité maternelle envers ses neveux, pour les avoir en sa conduite et protection, épousa l'oris. \'oici venir la proclamation de l'édit du roi. Cette couraueuse mèi-e, se défiant et de la cruauté de Philippus et de la licence de ses satelh'tes envers cette belle et tendre jeunesse, osa dire qu'elle les tuerait plutôt de ses mains (|ue de les rendre. I^oris, effrayé de cette protestation, lui promit de les dérober et emporter à Athènes, en la garde d'aucuns siens hôtes fidèles. Ils pi'ennent occasion d'une fête annuelle qui se célébrait à Knie, en l'honneur d'Éneas, et s'y en vont. Ayant assisté, le jour, ;iux cérémonies et banquet public, la nuit ils s'écoulent dans nu vaisseau préparé, pour gagner pays par mer. Le vent leur fut contraire ; et, se trouvant lendemain (/e lendeuuiin) en la vue de la terre d'où ils avaient démarré, furent suiNis par les gardes des porls. Au joindre, Poris s'embesognant à hâter les mariniers j)Our la fuite, Théoxéna, forcenée d'amour et de vengeance, se rejetant à sa première proposition, fait apprêt d'armes et de poison, et les présentant à leur vue : « Or sus, mes enfants, la mort est meshui (désormais) le seul moyen de votre défense et liberté, et sera matière aux cUeux de leur sainte justice ; ces épées traites (tirées), ces coupes vous en ouvrent l'entrée : courage ! Et toi, mon fils, qui es plus grand, empoigne ce fer, pour mourir de la mort plus forte {la plus courageuse). »

Ayant d'un côté cette vigoureuse conseillère, les ennemis de l'autre à leur gorge, ils coururent de furie chacun à ce qui lui fut le plus à main; et, demi-morts, furent jetés eu la nier. Théoxéna, fière d'avoir si glorieusement pourvu à la sûreté de tous ses enfants, accolant chaudement son mari : « Suivons ces garçons, mon anu ; et jouissons de même sépultm^e avec eux. )> Et, se tenant ainsi eml^rassés, se précipitèrent, de maïu'èro que le vaisseau fut ramené à bord, vide de ses maîti'es.

Plus de richesse dans la peinture du Moi, plus de vigueur dans l'expression de certaines idées, plU' de conte-: attrayants, surtout un art plus conscient dans la forme, l'apport de 1595 est loin d'être négligeable. Mai que de regrettables effets, en levanche, devait produii'e l'habitude des additions ! Il y a une contre-partie aux avantages que nous venons de voir, et le lecteur les payera très cher.

Et d'abord si beaucoup d'additions l'enforcent la pensé(\ il en est plus encore qui l'énervent. Disons mieux, quand, elles ne la renforcent pas, il y a gros à païier qu'elles l'affaiblissent. Elles rétendent, en effet, l'éthent et la délayent. Le lecteur sent qu'il n'avance plus, l'essai semble patineisur place.

Heureux encore lorsqu'il ne se perd pas dans des détours. Bien souvent il s'y engage. Montaigne perd de vue l'ensemble de son chapitre. S'arrêtant à une idée, il la déve- -loppe pom" elle-même. Elle devint le point de départ de toute une petite composition, presque un essai nouveau el, (pielquefois à l'intérieur de l'ancien une idée en appelant une autre, celle-ci encore une suivante, de fil en aiguille on s'aventure fort loin du point de départ. On y reviendra, comme on pourra, quelquefois tout simplement par un « retournons à notre thème ». Montaigne n'y met pas plus d'art que cela. Et alors le livre s'encombre de digressions (pli sont souvent interminables. Les courtes digiessions ont bonne grâce, ell?s donnent l'illusion de la conversation, mais il faut beaucoup de prudence à les manier. Trop souvent dans les digressions de 1595 l'esprit du lecteur se sent perdu, il ne retrouve plus sa route. EUes semblent

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ii'stiM- dans la marge où Montaigne les a inscrites. Même ([uancl l'imprimeur les a reportées dans le texte, elles ne s'y fondent pas. Ce sont des gloses. On diiait que Montaigne s'est annoté lui-même, et qu'un éditeur maladi'oit a mêlé l(^s annotations dans le texte. Cela est sensible particulièrement dans les additions personnelles où Montaigne s'abandonne à sa verve. Sa facilité à |)arler de soi-même avait apporté l'abondance dans l'édition de 1588; en 1595, troj) souvent elle produit le désordi'e.

Les additions livresques ont eu une autre conséquence, plus giave peut-être. Elles produisent parfois une impression de sm'charge pédante. Il était trop facile de faire des emprunts à ses lectmcs. Montaigne avait constamment les Essais sous la main et beaucoup de place dans les marges. Il cède de plus en plus à la tentation. H encombre son li\Te pre-que sans s'wi douter. Les auteurs qu'il lit maintenant, Tite-Liv(\ Diodore de Sicile, Hérodote, Paul Jove, Platon, Xénoj)hon, saint Augusiin, Cicéron, Diogène Laëice, lui présentent de véritables magasins de faits et d'idées. Il n'a qu'à tendre a main. Bientôt c'est une invasion. Les Essais sont submergés. Ainsi, par un détour, Montaigne semble revenir à la méthode pédante des premiers essais. Les em})nints coux'rent l'invention. Les citations de prose latine, extrêmement rares dans l'édition de 1588, se font très fréqiient(>s. Sans cesse on se heurte à des formules qui soulignent les allégations : « Dit Cicéron... dit Seneca... dit saint Augustin... Antistlienes disait... Diogenes disait... » Presque à toutes les pages on rencontre : « Platon dit... » Tout le monde parle maintenant dans les Essais, et toutes ces voix autorisées cou^Tent la voix de Montaigne. Tant d'idées empruntées semblent t'iisevelù- les siennes. Nous sommes loin de ce dessein de H parler tout fin seul » qu'il professait en 1588, et des railleries dont il accablait l'abus des allégations.

Ainsi entre 1588 et 1592 l'essai a perdu de sa spontanéité ; il a perdu aussi de sa vivacité et de sa netteté. Il arrivera que des additions contredisent formellement l'essai dans lequel elles s'insèrent. Hem'eusement, cela est rare,

r.M) MONTA KiM;. — CHAI». V

Moiitaigiio a su parer généralement à ce d;i::giM\ Ce qui est. fréquent, en revanche, c'est que, pour développer un essai, il ire se remette pas dans l'état d'esprit où Û était lorsqu'il l'a composé, qu'il ne se replace pas en quelque sorte dans le sens du courant, et alors une teinte. différente, une nuance distingue ces additions et les empêche de se fondre exactement dans l'ensemble. Tout le long de son cours, elles font décrire au chapitre des sinuosités et des courbes dans lesquelles l'esprit court sans cesse risque de s'égarer. C'était le danger du système. Les détails passent au premier plan; ils sont uévelopi)és pour eux-mêmes, sans considération de l'ensemble, sans le souci do subordonner les parties au tout. En lisant les Essais de 1595, souvent on regrette la simplicité de ceux de 1588. Parfois aussi on en regrette la clarté, et il arrive qu'on soit obligé de s'y reporter pour éclairch le texte et, pour suivre la pensée, de la débarrasser des alluvions qui sont venues la recouvrir.

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