‹ Montaigne; textes choises et commentésChapitre 41 sur 68 · I. LA LEÇON DE LA N'ATL'KK · texte numérisé non relu

I. LA LEÇON DE LA N'ATL'KK

ET LA LEÇON DES STOÏCIENS (l)

La plupart des instructions de la science à nouy encourager ont plus de montre que de force et plus d'ornement que de fruit. Nous avons abandonné nature et lui voulons apprendre sa leçon ; elle qui nous menait si heureusement et si sûrement; et cependant les traces de son instruction, et ce peu qui, par le bénéfice de l'ignorance, reste de son image empreint en la vie de cette tourbe rustique d'hommes impolis, la science est contrainte de l'aller tous les jours enifiruntant pour eu faire ])atron, à ses disciples, de constance, d'innoceiu-e et de tranquillité. Il fait beau voir que ceux-ci, pleins de tant de belles connaissances, ayent à imiter cette sotte simplicité et à l'imiter aux premières actions de la vertu ; et que iu)tre sapience (sa- (/csse) apprenne, des bêtes mêmes, les plus utiles enseignements aux plus grandes et nécessaires parties de notre vie, comme il nous faut vivre et mourir, ménager nos biens, aimer et élever nos enfants, entretenir justice: singulier témoignage de l'humaine maladie; et que cette raison qui se manie à notre poste {à votre gré), trouvant toujours quelque diversité et nouvelleté, ne laisse chez nous aucune trace apparence de la nature ; et en ont fait les hommes comme les parfumiers de l'huile ; ils l'ont sophiquée de tant d'argumentations et de discours appelés du dehors, qu'elle en est devemie variable et particu-

(1) Essais, III, xu.

lii'Tc ;i chacun, et a perdu son propre visage, constant et uni- \( iscl, ot nous faut en chercher témoignage des bêtes, non sujet h faveur, corruption, ni à diversité d'opinions ; car il est bien vrai qu'elles-mêmes ne vont pas toujours exactement dans la route de nature; mais ce qu'elles en dévoient, c'est si peu, que v(ii;s eu apercevez toujours l'ornière : tout ainsi que les chevaux (|u"on mène en main font bien des bonds et des escapades, mais c'fsl à la longueur de leurs longes, et suivent néanmoins toujours les pas de celui qui les guide ; et connue l'oiseau prend son vol, mais sous la bride de sa fdière {ficelle dont il est attaché). Erilia, Umv.cnta, lella, niorbos, naufragia mejitare,... ut vullo sis malo Hro (1): à quoi nous sert cette curiosité de préoccupci' tous les inconvénients de l'humaine nature, et nous préparer avec tant de peine à l'encontre de ceux mêmes qui n'ont, à Taventure, point à nous toue^hcr? parem jjassis iristitiam. facit, jiati fosse (2); non seulement le coup, mais le vent et le pet, r^ous frappe; ou, comme les plus fiévreux, car certes c'est fièvre, aller dès à cette heure vous faire donner le fouet, parce qu'il peut advenir que fortune vous le fera souffrir un jour ; et preneh'e votre robe fouiTée dès la Saint-Jean, parce que vous en aurez besoin à Noël? Jetez-vous en l'expérience de tous les maux qui vous peuvent arriver, nommément des plus extrêmes ; éprouvezvous là, disent-ils ; assurez-vous là. Au rebours, le plus facile et plus naturel serait en dek'harger même sa pensée : ils ne viendront pas assez tôt ; leur vrai être ne nous dure pas assez ; il faut que notre esprit les étende et les allonge, et qu'avant la maiu il les incorpore en soi et s'en entretienne, comme. s'ils ne pesaient ])as raisonnablement à nos sens. « Ils fjenseront assez, quand ris y seront, dit un des maîtres (3), non de quelque tendre secte, mais de la plus dure ; cependant, favorise-toi, crois ce que tu aimes le mieux: que te sert-il d'aller recueillant et prévenant ta maie {mauvaise) fortune et de perdre le présent, par la crainte du futur, et être, dès cette heure, misérable, parce que tu le dois être avec le temps? >• Ce sont ses mots. La science nous fait

(Ij Exercez-vjus à méditer s.ir rcxii, les Lourineiits, la j^ueiie, les malaelies, les naufrages,... afin qu'aucun mallieur ne trouve en vous un novice. (Sénèc^uk, Epîtres, xli.)

{2) Ljappréheiisiou de la douleur l'ait souffrir autant <[\u' la flDulcm môme. (Séxèquk, Epîtres, lxxiv, 9.)

(3) Sénè(iue, un des maîtres du stoïcisme. Tout ceci est traduit textuellement d'une de ses épîtres.

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