‹ Montaigne; textes choises et commentésChapitre 42 sur 68 · LA MORALE DE LA NATURE = J · texte numérisé non relu

LA MORALE DE LA NATURE = J

volontiei-s un bon office de nous instruire bien exactement des flimensions des maux,

f'uris uniens uiurlalis curdu (1);

ce serait dommage si partie de leur grandeur échappait à notre sentiment et connaissance.

Il est certain qu'à la plupart la préparation à la mort a donné plus de tourment que n'a fait la souffrance. Il fut jadis véritablement dit, et par un bien judicieux auteur. Munis afficit sensiis fidigafio, quam cogikdio (2). Le sentiment de la mort présente nous anime parfois, de soi-même, d'une prompte résolution de ne plus éviter chose du tout {entièrement) inévitable : plusieurs gladiateurs se sont vus, au temps passé, après avoir couardement combattu, avaler courageusement la mort, offrant leur gosier au fer de l'ennemi et le conviant. La vue éloignée de la mort à venir a besoin d'une fermeté lente et difficile par conséquent à fournir. Si voks ne savez pas mourir, ne vous ch aille {ne vous en souciez pas) ; natirre vous en informera surle-champ, pleinement et suffisamment ; elle fera exactement cette besogne pour vous ; n'en empêchez {emharrassez) votre soin :

Jncerfam frustra, mortales, funeris horam Quceritis, et qua sit mors aditura via (3).

Pœna minor ceriam suhito perferre ruinani, Quod timeas gravius sustinuisse diu (4).

Nous troublons la vie par le soin de la mort, et la mort par le soin de la vie : l'une nous ennuie ; l'autre nous effraie. Ce n'est pas contre la mort que nous nous préparons, c'est chose ti'op momentanée ; un quart d'hem-e de passion, sans conséquence, sans nuisance, ne mérite pas des préceptes particuliers : à dire vrai, nous nous préparons contre les préparations de la mort.

(1) Aiguisant par des soucis les cœurs des mortels. (Virgile, Géorrjiques, 1, 123.)

(2) Nos sens sont moins affectés par la souffrance physique que par f imagmation. (Quintilien, Institution oratoire, \, xn.)

(3) En vain, mortels, vous cherchez à connaître l'heure mcertaine de votre mort et le chemin par où elle doit venir. (Properce, II, xxvii, 1.)

(4) Il est moins pénible de supporter un malheur soudain et que n'accompagnent pas les angoisses de l'incertitude que de souffrir longuement le supphce de la crainte.

lia plùlosophic» nous ordonne d'avoir la mort toujours devant les yeux, de la prévoir et considérer avant le temps, et nous donne, après, les règles et les précautions pour prouvoir (2^0»^voir) à ce que cette prévoj-ance et cette pensée ne nous blesse ; ainsi font les médecins qui nous jettent aux. maladies, afin qu'ils aient où employé]' leurs drogues et leur art. Si nous n'avons su vivre, c'est injustice de nous apprendi'e à mourir et diiïormer la lin de son total : si nous avons su vivre constamment et tranquillement, nous saurons mourir de même. Ils s'en vanteront tant qu'il leur plaira, tota philosojthorum vita conimeniaiio morlis est (1) ; mais il m'est avis que c'est bien le bout, non pourtant le but, de la \ie ; c'est sa fin, son extrémité, non pourtant son objet : elle doit être elle-même à soi sa visée, son dessein ; son droit étude est se régler, se conduire, se souffrir. Au nombre de plusieurs autres offices, que comprend le général et principal chapitre de savoir-vivre, est cet articl' de savoir mourir, et des plus légers, si notre crainte ne lui don.iait poids. A les juger par l'utilité et par la vérité naïve, les leçoîis de la simplicité ne cèdent guère à celles que nous prêche la doctrine ; au contraire. Les hommes sont divers en sentiment et en force, il les faut mener à leur bien selon eux et par routes diverses.

Quo me cumque rwpit iemipesias, deferor hospes (2).

Je ne vis jamais paysan de mes voisins entrer en cogitation de quelle contenance et assurance il passerait cette heure dernière : nature lui apprend à ne songer à la mort que quand il se meurt: et lors, il y a meilleure grâce qu'Aristote, lequel la mon, presse doublement, et par elle, et par une si longue préméditation : pourtant {pour ce motif) fut-ce l'opinion de t'ésar (jue la moins préméditée mort était hi i)lus heureuse et phis (lécliarsi'ée.

(Ij La vie des philosophes tout entière est une étude de la moit. (CicÉRON, Tusculanes, 1. xxx.) On remarquera (pie Montaigne, qui ciimbat maintenant cette formule, la l'aisaii sienne en 1572 quand il écrivait son essai Que philosophe, c'est apprendre à mourir.

(2) Sur quelque rivage que la tempête me jette, j'y aborde. (Horace, Epîtres, I, I, 15.) Horace veut dire par là qu'il ii'embrasse aucune doctrine philosophique, mais prend en chacune les préceptes qui- lui conviennent.

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