‹ Montaigne; textes choises et commentésChapitre 5 sur 68 · DE L'AMITIÉ · texte numérisé non relu

DE L'AMITIÉ

lesse, et étant d'une famille fameuse de père en fils, et exemplaire en cette partie de la concorde fraternelle,

Et ipse Notus in fratres animi paterni (1).

D'y comparer l'affection envers les femmes, quoiqu'elle naisse de notre choix, ou ne peut, ni la loger en ce rôle. Son feu, je le confesse,

neque enim est dea neseia nostri Quœ dulcem curis miscet amantiem (2),

est plus actif, plus cuisant et plus âpre. Mais c'est un feu téméraire et volage, ondoyant et divers, feu de fièvre, sujet à accès et remises, et qui ne nous tient qu'à un coin. En l'amitié, c'est une chaleur générale et universelle, tempérée au demeurant et égale, une chaleur constante et rassise, toute douceur et polissure, qui n'a rien d'âpre et de poignant. Qui plus est, en l'amour, ce n'est qu'un désir forcené après ce qui nous fuit :

Come segue la lèpre il cacciatore Al freddo, al caldo, alla montagna, al lito; Ne piû Vestima poi che presa vede, ■* E sol dielro a chi fugge affretta il piede (3).

Aussitôt qu'il entru aux termes de l'amitié, c'est-à-dire en la convenance des volontés, il s'évanouit et s'alanguit. La jouissance le perd, comme ayant la fin corporelle et sujette à satiété. L'amitié, au reboiu^s, est jouie à mesure qu'elle est désirée, ne «'élève, se nourrit, ni ne prend accroissance qu'en la jouissance, comme étant spirituelle, et l'âme s'afiRnant par l'usage. Sous cette parfaite wnitié ces affections volages ont autrefois trouvé place chez moi, afin que je ne parle de lui, qui n'en

(1) Connu moi-même pour mon affection paternelle envers mes frères. (Horace, Odes, II, ii, 6.)

(2) Car je ne ouis pas inconnu de la déesse qui mêle une douce amertume aux soins de l'amour. (Catulle, Epiçrammes, LXVI, 17.)

(3) Tel le chasseur poursuit le lièvre par le froid, par le chaud^ dans la montagne et dans la vallée ; U le dédaigne quand il l'a pris et ne le désire que tant qu'il fuit. (Arioste, Roland furieux, chant X, stance 7.)

i6 = MONTAIT. NE. — CTIAP. I" -

confesse, que trop par ses vers (1). Ainsi ces deux passions sont entrées chez moi en connaissance l'une de l'autre ; mais en comparaison, jamais : la première maintenant sa route d'un vol hautain et superbe, et- regai'dant dédaigneusement celle-ci pousser ses pointes bien loin au-dessous d'elle.

Quant aux mariages, outre que c'est un marché qui n'a que l'entrée hbre (sa durée étant contrainte et forcée, dépendant d'ailleurs que de notre vouloir) et marché qui ordinairement se fait à auti'es fins, il y survient mille fusées étrangères à démêler parmi, suffisantes à rompre le fil et troubler le cours d'une vive affection ; là où (tandis que), en l'amitié, il n'y a affaire ni commerce que d'elle-même. Joint qu'à dire vrai la suffisance ordinaire des femmes n'est pas pour répondre à cette conférence et conmiunication, nourrice de cette sainte couture ; ni leur âme ne semble assez ferme pour soutenir l'étreinte d"un nœud si pressé et si durable. Et certes, sans cela, s'il se pouvait dresser une telle accointance hbre et volontaire, où, non seulement les âmes eussent cette entière jouissance, mais encore où les corps eussent part à l'alhance, où l'homme fût engagé t')ut entier : il est certain que l'amitié en serait plus pleine et plus comble. Mais ce sexe par nul exemple n'y est encore pu arriver, et par le commun consentement des écoles anciennes en est rejeté...

Au demeurant, ce que nous appelons ordinairement amis et amitiés, ce ne sont qu'accointances et familiarités nou-ées ])ar quelque occasion ou commodité, par le moyen de laquelle nos âmes s'entretiennent. En l'amitié de quoi je parle, elles se mêlent et confondent l'une en l'autre, d'un mélange si universel, qu'elles effacent et ne retrouvent plus la couture qui les a jointes. Si on me presse de dire pourquoi je l'aimais, je sens (jue cela ne se peut exprimer qu'en répondant : « Parce que c'était lui ; parce que c'était moi. » Il y a, au delà de tout mon discours, et de ce que j'en puis dire particuMèrement, ne sais quelle force inexpMcable et fatale, médiatrice de cette union. Nous nous cherchions avant que de nous être vus ; et par des rapports que nous oyions (entendions) l'un de l'autre, qui faisaient en notre affection plus d'effort que ne porte la raison des rapports, je crois par quelque ordonnance du ciel, nous nous embrassions par nos noms. Et à notre première rencontre, cpii fut par hasard en une gi'ande fête et compagnie de ville, nous nous trouvâmes

(1) Dans le même premier livre des Essais où il écrivait ceci, Montaigne a publié vingt-neuf sonnets amoureux de La Boétie.

DE L'AMITIÉ = d'

si pris, si connus, si obliges entre nous, que rien dès lors ne nous fut si proche que l'un à l'autre. Il écrivit une satire latine excellente, qui est puljliée, pai' laquelle il excuse et explique la précipitation de notre intelligence, si promptement paivenue à sa perfection. Ayant si peu à durer et ayant si tard commencé, car nous étions tous deux hommes faits, et lui plus de quelque année, elle n'avait point à perdre temps, et n'avait à se régler au patron des amitiés molles et régulières, auxquelles il faut tant de précautions de longue et préalable conversation. Cette-ci n'a point d'autre idée que d'elle-même et ne se peut rapporter qu'à soi. Ce n'est pas une spéciale considération, ni deux, ni trois, ni quatre, ni mille : c'est je ne sais quelle quintessence de tout ce mélange, (|ui, ayant saisi toute ma volonté, l'amena se plonger et se perdre dans la sienne : qui. ayant saisi toute sa volon|é, l'amena se plonger et se perdre en la mienne, d'une faim, d'une concurrence j»areille. Je dis perdre, à la vérité, ne nous réservant rien qui nous fût propre, ni qui fût ou sien ou mien.

Quand Lélius, eu présence des consuls romains, lesquels, après la condamnation de Tibérius Gracchus, poursuivaient tous ceux qui avaient été de son inteUigence, vint à s'enquérir de (,'ains hiosius (qui était le principal de ses amis) combien il efit voulu ' faire pour lui, et qu'il eût répondu : « Toutes choses. — Comment, toutes choses? suivit-iL Et quoi s'il t'eût commandé de mettre le feu en nos temples? — Il ne me l'eût jamais commandé, répliqua Blosius. — Mais s'il l'eût fait? ajouta Lélius. — J'y eusse obéi, » répondit-il. S'il était si parlai tenuMit ami de Gracchus, comme disent les histoires, il n'avait que faire d'offenser les consuls par cette dernière et hardie confession ; et ne se devait départir de l'assurance qu'il avait de la volonté de Gracclius. Mais, toutefois, ceux qui accusent cette réponse comme séditieuse, n'entendent pas bien ce mystère et ne présupposent pas, conmie il est, qu'il tenait la volonté de Gracchus en sa manche, et par puissance et par connaissance. Us étaient plus amis que citoyens, plus amis qu'amis et qu'ennemis de leur pays, qu'amis d'ambition et de trouble. S'étant parfaitement commis l'un à l'autre, ils tenaient parfaitement les rênes de l'inclination l'un de l'autre ; et faites guider ce harnais ])ar la vertu et conduite de la ra.son (comme aussi est-il du tout impossible de l'atteler sans cela), la réponse de Blosius est telle qu'elle devait être. Si leurs actions se démanchèrent, ils n'étaient ni amis selon ma mesure l'un de l'autre, ni amis à eux-mêmes.

18 == MONTAIGNE. — GHAP. P

Au demeurant, cette réponse ne sonne non plus que ferait la mienne, à qui s'enquerrait à moi de cette façon : « Si votre volonté vous commandait de tuer votre iiUe, la tueriez-vous? » et que je l'accordasse. Car cela ne porte aucun témoignage de consentement à ce faire, parce que je ne suis point en doute de ma volonté, et tout aussi peu de celle d'un tel ami. Il n'est pas en la puissance de tous les discours du monde de me déloger de la certitude que j'ai des intentions et jugement du mien. Aucune de ses actions ne me saurait être présentée, quelque visage qu'elle eût, que je n'en trouvasse incontinent le ressort. Nos âmes ont cliarié si uniment ensemble, elles se sont considérées d'une si ardente affection et de pareille affection découvertes jusqu'au fin fond des entraiUes Tune de l'autre, que, non seulement je connaissais la sienne comme la mienne, mais je me fusse certainement plus volontiers fié à lui de moi qu'à moi.

Qu'on ne mette pas en ce rang ces autres amitiés communes : j'en ai autant de connaissance qu'un autre, et des plus j)arfaites de leur genre, mais je ne conseille pas qu'on confonde leurs règles ; on s'y tromperait. Il faut marclier en ces autres amitiés la bride à la main, avec prudence et précaution ; la liaison n'est pas nouée en manière qu'on n'ait aucunement à s'en défier. « rVimez-le, disait Chilon, comme ayant quelque jour à le haïr ; haïssez-le comme ayant à l'aimer. » Ce précepte qui est si abominable en cette souyeraine et maîtresse amitié, il est salubre en l'usage des amitiés ordinaires et coutumières, à l'endroit desquelles il faut employer le mot qu'Aristote avait très familier : « 0 mes amis ! il n'y a nul ami. » En ce noble commerce, les offices et les bienfaits, nourriciers des autres amitiés, ne méritent pas seulement d'être mis en compte : cette confusion si pleine de nos volontés en est cause. Car tout ainsi que l'amitié que je me porte, ne reçoit point augmentation pour le secours ((lie je me donne au besoin, quoi que disent les stoïciens, et comme je ne me sais aucun gré du service que je me fais : aussi l'union de tels amis étant véritablement parfaite, elle leur fait perdre le sentiment de tels devoirs, et haïr et chasser d'entre eux ces mots de division et de différence : bienfait, obligation, reconnaissance, prière, remerciement, et leurs pareils. Tout étant i)ar effet comnujn entre eux, volontés, pensements, jugements, biens, femmes, enfants, honneur et vie, et leur convenance n'étani qu'une âme en deux corps selon la très propre d''^''"ilion d'Aiistole, if~ ne se peuvent ni prêter ni donner rien. Voilà pourquoi les faiseujs de lois, pour honorer le mariage de

DE l/A.MITIK 11)

quelque imaginaire ressemblance de cette divine liaison, dôfendent les donations entre le mari et la femme, voulant inférer par là que tout doit être à chacun d'eux et qu'ils n'ont rien à cÛviser et paitir {partager) ensemble.

Si, en l'amitié de quoi je parle, l'un pouvait donner à l'autre, ce serait celui qui recevrait le bienfait, qui obligerait son compagnon. Car cherchant l'un et l'autre, plus que toute autre chose, de s'entre-bienfaire, celui qui en prête la matière et l'occasion est celuMà qui fait le libéral, donnant ce contentement à son ami, d'effectuer en son endroit ce qu'il désire le plus. Quand le philosophe Diogène avait faute d'argent, il disait qu'il le redemandait à ses amis, non qu'il le demandait. Et, pour montrer comment cela se pratique par effet, j'en réciterai un ancien exemple singuher. Eudamidas, Corinthien, avait deux amis : Charixénus, Sicyonien, et jAR-étéus, Corinthien. Venant à mourir étant pauvre, et ses deux amis riches, il fit ainsi son testament : « Je lègue à Arctéus de nourrir ma mère et l'entretenir en sa vieillesse ; à Charixénus, de marier ma fille et lui donner le douaire le plus grand qu'il pourra; et au cas que l'un d'eux vienne à défaillir, je substitue en sa part celui qui survnvra. » Ceux qin premiers virent ce testament, s'en moquèrent; mais , ses héritiers en ayant été avertis, l'acceptèrent avec un singulier contentement. Et l'un d'eux, Charixénus, étant trépas-sé cinq jours après, la substitution étant ouverte en faveur d'Arétéus, il nourrit curieusement (anignmsemmt) cette mère, et, de cinq talents qu'il avait en ses biens, il en donna les deux et demi en mariage à une sienne fille unique, et deux et demi pour le mariage de la fille d'Eudamidas, desquelles il fit les noces en même jour.

Cet exemple est bien plein, si ime condition en était à dire (en était absente), qui est la nudtitude d'amis. Car cette parfaite amitié de ciuoi je parle est indivisible : chacun se donne si entier à son ami, qu'il ne lui reste rien à départir ailleurs ; au rebours, il est marri qu'il ne soit double, triple ou quadniple, et qu'il n'ait plusieurs âmes et plusieurs volontés, pour conférer toutes à ce sujet. Les amitiés communes, on les peut départir: on peut aimer en ccttui-ci la beauté, en cet autre la faciUté de ses mœurs, en l'autre la libéralité, en celui-là la paternité, en cet autre la fraternité, ainsi du reste ; mais cette amitié qui possède l'âme et la régente en toute souveraineté, il est impossible qu'elle soit double. Si deux en même temps demandaient à être secourus, auquel courriez-vous^ S'ils requéraient des offices contraires, quel ordre y trouveriez-vous? Si

1)0 ^== MONTAKiNE. — CITAI», r

l'un commettait à votre silence chose quil fiit utile à l'autre de savoir, comment vous en démêleriez-vous? L'unique et principale amitié découd toutes autres obligations. Le secret (pie j'ai juré de ne déceler à un autre, je le puis, sans parjure, communiquer à celui qui n'est pas autre : c'est moi. C'est un assez grand miracle de se doubler ; et n'en connaissent pas la hauteur, ceux qui parlent de se tripler. Rien n'est extrême, qui a son pareil. Et qui présupposera que de deux j'en aime autant l'un que l'autre, et qu'ils s'entr'aiment et m'aiment autant que je les aime, il multiplie en confrérie la chose la plus une et unie, et de quoy une seule est encore la plus rare à trouver au monde. Le demeurant de cette histoire convient très bien à ce que je disais : car Eudamidas donne pour grâce et pour faveur à ses amis de les employer à son besoin. Il les laisse héritiers de cette sienne libéralité, qui consiste à leur mettre en main les moyens de lui bienfaire. Et sans doute, la force de l'amitié se montre bien plus richement en son fait qu'en cehii d'Arétéus. Somme, ce sont effets inimaginables à qui n'en a goûté, et qui me foni honorer à merveille la réponse de ce jeune soldat à Tyrus s'enquérant à lui pour combien il voudrait donner un cheval, pai' le moyen duquel il venait de gagner le prix de la course, et s'il h; voudrait échanger à un royaume : « Non certes, Sire, mais bien le laisserais-je volontiers pour en acquérir un ami, si je trouvais homme digne de telle alhance. » 11 ne disait pas mal, « si je trouvais» ;car on trouve facilement des hommes propres à une supeilicielle accointance. Mais en cette-ci, en laquelle on négocie du fin fond de son courage {cœur), qui ne fait rien de reste, certes il est besoin que tous les ressorts soient nets et sûrs parfaitemenl. Aux confédérations qui ne tiennent que par un bout, on n'a à pourvoir qu'aux imperfections (pii particulièrement intéressent ce bout-là. 11 ne peut chaloir (importer) de quelle rehgion soit mon médecin et mon avocat. Cette considératioji n'a rien de commun avec les offices de l'amitié qu'ils me doivent. Et n l'accointance domestique que dressent avec moi ceux qui me servent, j'en fais de même. Et m'enquiers i)eu d'un laquais s'il est chaste ; je cherche s'il est diligent. Et ne crains pas tant un muletier joueur qu'imbécile, ni un cuisinier jureur qu'ignorant. Je ne me mêle pas de dire ce (ju'il faut faiii; au monde, d'autres assez s'en mêlent, mais ce que j'y fais.

Mihi sic usus est; tibi, ut opus est facto, face (1). (1) Pour moi, cVst ainsi que j'en use; vous, faites comme vous

Page 1