‹ Montaigne; textes choises et commentésChapitre 6 sur 68 · DE L'AMITIE · texte numérisé non relu

DE L'AMITIE

A la familiarité de la table j'associe le plaisant, non le prudent ; au lit, la beauté avant la bonté ; en la société du discours, la suffisance, voire sans la prud'honmiie : pareillement ailleurs. Tout ainsi que cil (celui) qui fut rencontré à chevauchons sur un bâton, se jouant avec ses enfants, pria l'homme qui l'y surprit de n'en rien dire jusqu'à ce qu'il fût père lui-même, estimant que la passion qui lui naîtrait lors en l'ânu^ le rendrait juge équitable d'une telle action : je souhaiterais aussi parler à des gens qui eussent essayé (expérimenté) ce (pie je dis. Mais sachant combien c'est chose éloignée du comnmn usage qu'une telle amitié et combien elle est rare, je ne m'attends pas d'en trouver aucun bon juge. Car les discours mêmes ([ue l'antiquité nous a laissés sur ce sujet, me semblent lâches au prix du sentiment que j'en ai. Et, en œ point, les effets surpassent les préceptes mêmes de la philosophie.

Nil ego contulerim jucunâo sanus amico (1).

L'ancien Ménander disait celui-là heureux, qui avait pu rencontrer seulement l'ombre d'un ami. Il avait certes raison de le dire, même (particulièrement) s'il en avait tâté. Car, à la vérité, si je compare tout le reste de ma vie, quoique avec la grâce de Dieu je l'aie passée douce, aisée et, sauf la perte d'un tel ami, exempte d'affliction poisante (pénible), pleine de tranquilhlé d'esprit, ayant pris en paiement mes commodités naturelles et originelles sans en rechercher d'autres : si je la compare, dis-je, toute aux quatre années qu'il m'a été donné de jouir de la douce compagnie et société de ce personnage, ce n'est que fumée, ce n'est qu'une nuit obscure et ennuyeuse. Depuis le jour

quem semper acerbum, Semper honoratuin (sic, DU, voluisiis) habelo (2),

que je le perdis, je ne fais que traîner languissant ; et les plaisirs mêmes qui s'offrent à moi, au lieu de me consoler, me

l'entendrez. (Térenge, Heauiontimoroumenos , I, 1, vers 28.)

(1) Tant que j'aurai ma raison, il n'est rien que je puisse comparer à un tendre ami. (Horace, Satires, I, v, 44.)

(2) Jour que je ne cesserai jamais de pleurer et d'honorer, puisque teÙe a été votre volonté, ô dieux I (Virgile, Enéide, V, 19.)

redoublent le re£i:ret de sa perte. Nous étions à nioilié de toiil ; il jne semble que je lui dérobe sa part...

Plus encore que. dans ces pages destinées au public, nous saisirons dans des notes que Montaigne écrivait pour lui seul et sans aucun souci littéraire l'ineffaçable empreinte que cette admirable amitié laissa sur son âme. Un jour, dix-huit années après la mort de son ami, Montaigne consigne la note que voici dans son Journal de voyage, au milieu d'indications tout intimes sur les eaux purgatives qu'il ])rend alors et sur les effets qu'elles produisent en lui : « Ce matin (1), écrivant à M. Ossat, je tombai en un pensement si pénible de M. de la Boétic, et y fus si longtemps sans me raviser, que cela me fit grand mal. »

La Boétie était de plus de deux ans l'aîné d(^ Montaign(\ Après une jeunesse qui sans doute ne fut p,T; exempte de passions, il s'était marié et s'appiêtait à jouer clans son pays un rôle important. Il n'a laissé dans Tliistoire qu'une trace bien légère et qui disparaît entièrement auprès de la grande ombre de Montaigne. Seule la gloire de son ami l'a sauvé de l'oubli. Aussi sommes-nous enclins à croire que dans leur commerce toutes les supériorités étaient (lu côté de Montaigne et que La Boétie subissait fortement son ascendant. En fait, c'est peut-être l'inverse qui s'est produit. Montaigne s'abandonnait encore à des passions de jeuuf^sse qu'il n'a que trop confessées. Plus âgé que lui, plus tôt assagi, La Boétie lui donnait des conseils dont ses pièces latines nous gardent le souvenir. Surtout, en fervent humaniste, La Boétie vivait en pensée avec les grands hommes de l'antiquité. Il s'efforçait de faire passer dans sa pratique leui's préceptes et leurs exemples. En lui Montaigne admu'ait « une âme à l'ancienne marqu(> ». Il s'essayait à renouveler avec Montaigne quelqu'une de ces fameuses amitiés dont l'antiquité nous a laissé le souvenir. Tons les deux s'entretenaient de

(1) Journal de voyage, p. 326, sous la date du 11 mai 1581.

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graves sujets, citant du Plutarque et du Sénèque dans leurs causeries intimes. Or l'effort principal de» Montaigne en méditant ses Essais sera précisément de s'assimiler les doctrines de la sagesse antique et de les faii'e passer dans sa pratique quotidienne. On comprendra mieux toute l'influence que La Boétie a pu avoir sur lui à ce sujet, quand on aura lu un fragment de la lettre où il a raiv porté les derniers moments de son ami.

FKAGM1:NT de lettre sur J.A mort de 1,A HOl'.TIE

... Quant à ses dernières paroles, sans doute si liomnie cm doit rendre bon compte, c'est moi : tant parce que, du long de sa maladie, il parlait aussi volonticis à moi qu'à nul autre, que aussi parce que, pour la singulière et fraternelle amitié que nous nous étions entre-portée, j'avais très certaine connaissance des intentions, jugements et volontés qu'il avait eus duiant sa vie, autant sans doute qu'honune peut avoir d'un autre. Et parce que je les savais être hautes, vertueuses, pleines de très certaine résolution et, quand tout est dit, admirables, je prévoyais bien que, si la maladie luî laissait le moyen de se pouvoir exprimer, qu'il ne lui échapperait rien, en une telle nécessité, qui ne fût gTand et plein de bon exemple : ainsi, je m'en prenais le plus gai'de que je pouvais. Il est vrai, monseigneur, connne j'ai la mémoire fort courte et débauchée encore par le trouble que mon esprit avait à souffrir d'une si lourde perte et si importante, qu'il est impossible que je n'aie oubhé beaucoup de choses c{ue je voudrais être sues ; mais celles desquelles il m'est souvenu, je vous les manderai le plus au vrai qu'il me sera possible ; car, pour le représenter aussi fièrement arrêté en sa brave démarclie, pour vous faire voir ce courage invincible dans un corps atterré et assommé par les furieux efforts de la mort et de la douleui', je confesse qu'il y faudrait un beaucoup meilleur style que le mien : parce que, encore qw. durant sa vie, quand il parlait de choses graves et importantes, il en parlait de telle sorte qu'il était malaisé de les si bien écrire, si est-ce que (pourtant) à ce coup il semblait (pie son esprit et sa langue s'effor(,-assent à l'envi, connue pour lui faire leur der-

i>.{ M0NTA1(;NE. — CHAP. 1"

nier service : car sans doute je ne le vis jamais jjlein ni de tant et de si belles imaginations, ni de tant d'éloquence, comme il a été le long de cette maladie. Au reste, monseigneur, si vous trouvez que j'aie voulu mettre en compte ses propos plus légers et ordinaires, je l'ai fait à escient ; car, étant dits en ce temps-là et au plus fort d'une si grande besogne, c'est un singuUer témoignage d'une âme pleine de repos, de tranquillité et d'assurance.

Montaigne nous dit alors Tattaque soudaine du mal qui devait en quelques jours emporter son ami. Quand tout est désespéré, il ne le quitte plus, et nous assistons à la scène oii La Boétie, sachant sa fin toute proche, met ordre à ses affaires et réconforte avec un courage stoïque sa femme et son oncle épouvantés. Puis Montaigne continue en ces termes :

Deux ou trois heures après, tant pour lui continuer cette grandeur de courage, que aussi parce que je souhaitais, pour la jalousie que j'ai eue toute ma vie de sa gloire et de son honneur, qu'il y eût plus de témoins de tant et si belles preuves de magnanimité, y ayant plus grande compagnie en sa chambre, je lui dis que j'avais rougi de honte de quoi le courage m'avait failli à ouïr ce que lui, qui était engagé dans ce mal, avait eu courage de lue dire : que jusque lors j'avais pensé que Dieu ne nous donnât guère si grand avantage sur les accidents humains, et croyais malaisément ce que quelquefois j'en lisais parmi les liistoires : mais qu'en ayant senti une teUe preuve, je louais Dieu de quoi c'avait été en une personne de qui je fusse tant aimé, et que j'aimasse si chèrement; et que cela me servirait d'exemple pour jouer ce même rôle à mon tour.

Il m'interrompit pour me prier d'en user ainsi et de montrer, par effet, que les discours que nous avions tenus ensemble pendant notre santé, nous ne les portions pas seulement en la bouche, mais engravés bien avant au cœur et en Tâme, pour les mettre en exécution aux premières occasions qui s'offriraient ; ajoutant que c'était la vi*aie pratique de nos études et de la philosophie. Et me prenant par la main : « Mon frère, mon ami, me dit-il, je t'assure que j'ai fait assez de choses, ce me semble, en ma vie, avec autant de peine et difficulté que je fais celle-ci. Et (|ii;iii(i idut est dit, il y a fort longtemps que j'y étais préparé

MONTAIGNE MAGISTUAT i'.".

et que j'en savais ma leçon toute par cœur. Mais n'est-ce pas assez vécu jusqu'à l'âge auquel je suis? j'étais prêt à entrer à mon trente-troisième an. Dieu m'a fait cette grâce, que tout ce que j'ai passé jusqu'à cette heure de ma vie a été plein de santé et de bonheur : pour l'inconstance des choses humaines, cela ne pouvait guère plus durer. Il était mesliui (désormais) temps de se mettre aux affaires et de voir mille choses malplaisantes, comme l'incommodité de la vieillesse de laquelle je suis quitte par ce moyen : et puis, il est vi-aisemblable que j'ai vécu jusqu'à cette heure avec plus de simphcité et moins de mahcc, que je n'eusse, par aventure, fait, si Dieu m'eût laissé vivre jusqu'à ce que le soin de m'enrichir et acconnnoder mes affaires me fût entré dans la tête. Quant à moi, je suis certain, je m'en vais» trouver Dieu et le séjour des bienheureux. » Or, parce que je montrais, même au visage, l'impatience que j'avais à l'ouïr : « Conmieiit, mon frère ! me dit-il, me voulez-vous faire peur? Si je l'avais, à qui serait-ce de me l'ôter, qu'à vous? »

Sur le soir, parce que le notaire survint, qu"ou avait mandé pour recevoir son tf^stament, je le lui fis mettre par écrit; et p'tiis je lui fus dire s'il ne le voulait pas signer. « Non pas signer, dit-il, je le veux faire moi-même : mais je voudrais, mon frère, qu'on me donnât un peu de loisir ; car je me trouve extrêmement travaillé et si affaibh que je n'en puis qua?i plus. » Je me mis à changer de propos ; mais il se reprit soudain et me dit qu'il ne fallait pas grand loisir à mourir, et me pria de savoir si le notaire avait la main bien légère, car il n'arrêterait guère à dicter. J'appelai le notaire; et sur-le-champ il dicta si vite son testament, qu'on était bien empêché à le suivre. Et ayant achevé, il me pria de lui dire, et parla it moi : «Voilà, dit-il, le soin d'une belle chose que nos richesses ! Sunt hœc, quœ liominihus vocantur lona (1) I »

(1) Voilà ce que les hommes appellent des biens.

MONTAKiNE — CllAP l"

Le 24 juillet 1570, Montaigne, âgé seulement de trentesept ans, vendait sa charge de conseiller. Quel motif a } u l'engager à prendre une pareille détermination?

On y voit en général un acte d'ambition. Chef de famille depuis la mort de son père survenue en 1568, héritier du nom comme de la terre de Montaigne, il aurait voulu profiter de sa fortune et de sa situation pour jouer quelque grand rôle public. H se serait libéré de ses fonctions afin de se mettre à la disposition du roi et de se tenii' à l'aMt des occasions. Et l'on fait valoir à l'appui de cette opinion que, aussitôt libre, Montaigne se montre à la cour, que l'année suivante il deviendra chevalier de Tordi'e de Samt- Michel et gentilhomme de la chambre du roi. Surtout on tire argument d'une démarche faite par lui quelques années plus tôt. En juin 1562, se trouvant à 'Paris, Montaigne sollicita de prêter un serment d'orthodoxie, que les Parlements exigeaient alors de leurs membres. Rien ne l'obligeait, nous dit-on, à prêter ce serment avant son retour à Bordeaux. Et dans la spontanéité avec laquelle il s'y est offert, on voit un acte de fanatisme qui ne saurait avoir d'autre mobile que le désii' de s'assurer les faveurs de la com:.

La vérité est que, à la distance où nous sommes, il nous est bien difficile de juger un pareil acte, de deviner les sentiments qui l'ont inspiré. Peut-êtje Moulaigne avait-il ((uelque raison sérieuse de siéger ce jour-là au Parlement de Paris, et pour y siéger le serment était nécessaire. Peiit-être le prêtait-il avec lépuguance ; mais, sachant (ju'il serait de toute façon contraint de se soumettre à cette formalité, jngeait-il de; peu d'importance de le faire en juin plutôt qu'en juillet, et à Paris plutôt qu'à ]>ordeaux. Il est témérake, sons prétexte que quelques magistrats

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impliquaient dans ce serment une protestation contre ledit dp tolérance accordé aux huguenots, de voir dans I l'tte démarche la preuve d'une farouche iiitolérancf^ ou (I iiuf ambition démesurée chez Tanii de La Boétie.

Je. ne prétends pas assurer qu'en se défaisant de sa charge Montaigne n'avait pas quelque arrière-pensée jiinbitieuse, mais je suis persuadé que d'autres motifs ont pesé davantage dans sa détermination. Et d'abord mw déception qu'il subit à la fin de 1569 (1) n'y fut sans doute pas étrangère. Il siégeait à la Chambre des enquêtes, la moins élevée en dignité. Une charge de conseiller s'étant trouvée vacante à la (irand'Chambre, il la sollicita (il avait donc bien encore à cette époque le désir de rester magistrat) ; on la lui refusa parce que son beau-frère de ri^^stonnac siégeait déjà à la (Irand'Chambre, et on l'avcilit par surcroît que l'accès de la Tournelle lui était égal 'inc^nt interdit tant que son beau-père La Chassaigne en svrait le président. De toutes parts l'avancement était obstrué.

Dans ces conditions, les fonctions de magistrat, qui de tout temps avaient pesé peut-être à sa nature indépendante, devaient lui sembler plus encore qu'auparavant au-dessous de l'état de grand seis:neur auquel la mort de son père venait de l'élever. Il asjjirait sans doute à vi\Te la \ie brillante et oisive d'un châtelam, petit roi sur ses domaines. Peut-être ses terres demandaient-elles quelque surveillance. Chef de' famille, il était convenable qu'il suivît l'exemple paternel et fît de Montaigne sa résidence habituelle.

Eufin, et par-dessus tout, je crois, il avait le goût des loisirs studieux. Il aimait la retraite. Il se plaisait à hre et à méditer. Il venait de publier une traduction de la Théologie naturelle de Raymond Sebonde. N'était-ce pas marquer son désir de faire œuvre d'écrivain? Son premier

(1) Sut ce détail de la vie de Montaigne, tout récemment mis en lumière, on peut voir le Temps du 3 août 1911 et la Revue de la Renaissance, juillet 1911.

acte après la résiliation de sa charge fut de veiller à l'impression des œuvres de La Boétie, et quelques préfaces de sa main en ont enrichi la première édition. N'allait-il pas, comme son ami, essayer, lui aussi, ses « facultés naturelles »? Une inscription en latin placée par Jui sur l;i paroi de sa bibhothèque, et qui porte la date du 28 février 1571, nous afi&rme ce dessein de se consacrer aux muses. « L'an du Christ 1571, à l'âge de trente-huit ans, la veUle des calendes de mars, anniversau'e de sa naissance, Michel de Montaigne, depuis longtemps déjà ennuyé de resclavage de la cour du Parlement et des charges publiques, se sentant encore disj)os, vint à par-t se reposer sur le sein des doctes vierges dans le calme et la sécurité ; il y franchira les jours qui lui restent à vivre. Espérant que le destin lui permettra de parfaire cette habitation, ces douces retraites paternelles, il les a consacrées à sa liberté, à sa tranquillité et à ses loisirs. » Nous pouvons fake crédit à cette inscription et admettre que l'amour de la tranquillité fut pour beaucoup dans la résolution de Montaigne, ce qui n'empêche pas que les raisons ])récédemment mentionnées, la vanité du gentilhomme surtout, n'y aient pu contribuer pom' leur part.

C'est dans cette retraite, consacrée aux « doctes vierges », ({lie notre imagination se plaît d'ordinaire à se représenter l'auteur des Essais. Des générations l'ont contemplé en pensée dans sa « librairie » qu'il s'était aménagée lui-même au haut de sa tour pour y réfugier sa méditation loin des importuns, pour s'y soustraire « à la communauté et conjugale et fiUale et civile ». H est assis devant sa table de travail, feuilletant son cher Plutarcpie, ou bien, tout en marchant de long en large, il « remâche » la lecture qu'il vient d'achever. Il est tout enveloppé de ses mille volumes qui, rangés sur les rayons de la bibliothèque, font cerch^ autour de lui et tendent vers lui leurs titres en toute langiu'. Tout autour, sur les travées, il a gravé des maximes qui condensent pour sa pensée l'expérience des sages. Elles disent la vanité de l'homme, l'inutilité du savoii', la folie de notre présomption. 11 n'a qu'à lever les yeux [nmv les

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