‹ Montaigne; textes choises et commentésChapitre 50 sur 68 · LES INNOVATIONS POLITIQUES · texte numérisé non relu

LES INNOVATIONS POLITIQUES

cupidi (1). Le monde est inepte {inapte) à se guérir; il est si impatient de ce qui le presse, qu'il ne vise qu'à s'en défaire, sans regaider à quel prix. Nous voj'ons, par mille exemples, qu'il se guérit ordinairement à ses dépens. La décharge du mal présent n'est pas i^uérison, s'il n'y a, en général, amendement de condition ; la fin du chirurgien n'est pas de faire mourir la mauvaise chair ; ce n'est (pie l'acheminement de sa cure : il regarde au delà d'y faire renaître la naturelle et rendre la partie à son dû être. Quiconque propose seulement d'emporter ce qui le mâche, il demeure court ; car le bien ne succède pas nécessairement au mal ; un autre mal lui peut succéder, et j)ire : comme il advint aux tueurs de César, qui jetèrent la chose pubhque à tel jjoint (ju'ils eurent à se repentir de s'en être mêlés. A plusieurs depuis, jusqu'à nos siècles, il est advenu de même : les Français mes contemporanées savent bien qu'en dire (2). Toutes grandes imitations ébranlent l'Ltat et le désordoiment.

Qui viserait droit à la guérison et en consulterait avant toute œuvre, se refroidirait volontiers d'y mettre la main. Pacuvius Calavius corrigea le vice de ce procédé par un exemple insigne. Ses concitoyens étaient mutinés contre leurs nuigistrats : lui, personnage de grande autorité en la ville de Capoue, trouva un jour moyen d'enferni'^r le sénat dans le palais ; et, convoquant le peuple en la place, leur dit que le jour était venu auquel, en pleine hberté, ils pouvaient prendre vengeance des tyrans qui les avaient si longtemps oppressés, lesquels il tenait à sa merci seuls et désarmés : fut d'avis qu'au sort on les tirât hors l'un après l'autre, et de chacun on ordonnât pailiculièreraent, faisant sur-le-champ exécuter ce qui en serait décrété ; pourvu aussi que tout d'un train ils avisassent d'établir quelque homme de bien en la place du condanmé, afin qu'elle ne demeurât vide d'officier. Ils n'eurent pas plutôt ouï le nom d'un sénatein', qu'il s'éleva un cri de mécontentement universel à rencontre de lui : « Je vois bien, dit Pacuvius, il faut démettre cettui-ci ; c'est un méchant : ayons-en un bon en change. » Ce fut un prompt silence ; tout le monde se trouvant bien empêché (r'inharr'tssé) au choix. Au premier plus effronté qui dit le sien, voilà un consentemeut de voix encore plus gi'atid à refuser

(1) Désireux moins de changer le gouvernement que de le détruire. (CicÉRON, De officiis, II, i.)

(2) Montaigne fait allusion à toutes les guerres auxquelles la réforme religieuse a donné naissance.

celiii-là; ceut imperfections et justes causes de le rebuter. Ces humeurs conti-adictoires s'étant échauffées, il advint encore pis du second sénateur et du tiers : autant de discorde à l'élection que de convenance à la démission. S'étant inutilement lassés à ce trouble, ils commencent, qui deçà, qui delà, à se dérober peu à peu de l'assemblée, rapportant chacun cette résolution en son âme, « que le plus \'ieil et mieux connu mal est toujours plus supportable que le mal récent et inexpérimenté ».

Pour nous voir bien piteusement agités, car que n'avonsnous fait?

Eheu! cicatricum et sceleris pudet, Fmtrumque : guid nos dura refugimus

Mtas? quid inladum nef asti

Liquimus? unde manus juventus

Metu deorum continuit? quibus Pepercit ans? (2)

je ne vais pas soudain me résolvant :

Ipsa si velu Salus, Servare prorsus non potesi hanc familiam (3).

nous ne sommes pas pourtant, à l'aventm'e, à notre dernière période. La conservation des Etats est chose qui \Taisembla blement sm-passe notre inteUigence : c'est, comme dit Platon, chose puissante et dé difficile dissolution qu'une civile pohce, elle dure souvent contre des maladies mortelles et intestines, contre l'injure des lois injustes, contre la tyrannie, contre le débordement et ignorance des magistrats, hcence et sédition des peuples. En toutes nos fortunes, nous nous comparons à ce qui est au-dessus de nous et regardons vers ceux qui sont mieux : mesurons-nous à ce qui est au-dessous ; il n'en est point de si misérable qui ne trouve mille exemples où se cou soler. C'est notre vice, que nous voyons plus mal volontiers ce qui est dessus nous, que volontiers ce qui est dessous. Si (pourtant) disait Solon, « qui dresserait un tas de tous les maux

(1) Hélas ! Nos cicatrices et nos crimes, n' s guerres fratricides, nous couvrent de honte ! Enfants de ce siècle, de qufi ne nous sommes-nous pas rendus coupables? Quels forfaits n'avons nous pas commis? Est-il une chcse sainte qu'ait respectée n)tre jeunesse, un autel qu'elle n'ait point profaaé? (Horace, Odis, 1, xx.w, 3o.)

(2) La déesse Salus elle-même le voulùt-elle. elle serait irapuissanU' à sauver cette famille, (Térence, Adelphes, IV, vii, 13.)

--.^^- — ['RUFESSIOW DE FUI 2i7

t'nsenibl(.% (ju'il n'ePt aucun qui ne choisît plutôt de remporter avec soi les maux qu'il a, que de venir à division légitime, avec tous les autres hommes, de ce tas de maux, et en prendre sa quote part >■. Notre police se porte mal : il en a esté pourtant de plus malades sans mourir. Les dieux s'ébattent de nous à la pelote et nous agitent à toutes mains :

Enimvero dii nos homines quasi pilas Iiabenl (l)i

Page 1