PROFE55 ION DE ,FOI
•Je suis dégoûté de la nouvelleté, quelque visage qu'elle porte ; et ai raison, car j'en ai vu des eSets très dommageables : celle qui nous presse depuis tant d'ans, elle n'a pas tout exploité ; mais on peut dire, avec apparence, que par accident elle a tout produit et engendré, voire et les maux et ruines qui se font depuis, sans elle et contre elle : c'est à elle à s'en prendre au nez :
Jleu! pahor telis minera facta meis! (3)
... Mais le meilleur prétexte de nouvelleté est très dangereux : (uleo riihU niotum ex antiquo, probniile est (4). Si {(railleurs), me senible-i-il, à lo dire franchement, qu'il y a grand amour de soi et présomption, d'estimer ses opinions jusque-là que, pour les établir, il faille renverser une paix publique et inti'oduijc (ant de maux inévitables, et une si horrible corruption do uKPurs que les guerres civiles apportent, et les mutations d'État en chose de tel poids, et les introduire en son pays propre. Est-ce pas mal ménagé d'avancer tant de vices certains et connus, pour combattre des erreurs contestées et débattables? Est-il (}uelque pii-e espèce de vices, que ceux qui choquent la propre conscience et natm'elle connaissance? Le sénat osa donner en payement cette défaite, sm- le différend d'entre lui et le peuple, pour le ministère de leur rehgion, ad deos id magis,
(1) Assurément les dieux se servent de nous autres hommes comme (le balles (Plaute, prologue des Captifs, vers 22.)
(2) Essai:-;. L xxiii.
(3) Ce sont mes propres flèches qui ont causé mes blessures. (Ovide, l'hillis à Démophon, vers 48.)
(4) Tant il est vrai qu'aucun changement apporté aux institutions anciennes ne mérite approbation. (Tite-Live, XXXIV, liv.)
quam ad se, iieiiinere; ipsos visuros ne sacra sua polluantur (1) ; conformément à ce que répondit l'oracle à ceux de Delphes en la guerre médoise (médique). Craignant l'invasion des Pers(>s ils demandèrent au Dieu ce qu'ils avaient à faire des trésors sacrés de son temple, ou les cacher, ou les emporter... Il leur répondit qu'ils ne bougeassent rien; qu'ils se soignassent (souciassent) d'eux; qu'il était suffisant pour pourvoir à ce qui lui était propre.
La religion clirétienne a toutes les marques d'extrême justice et utilité, mais nulle plus apparente que l'exacte recommandation de l'obéissance du magistrat et manutention des polices. Quel merveilleux exemple nous en a laissé la sapienco (sagesse) divine, qui, pom- établir le salut du genre humain et conduire cette sienne glorieuse victoire contre la mort et le péché, ne l'a voulu faire qu'à la merci de notre ordre politique, et a soumis son progrès, et la conduite d'un si haut effet et si salutaire, à l'aveuglement et injustice de nos observations et usances, y laissant comir le sang innocent de tant d'élus ses favoris, et souffrant une longue perte d'années à mûrir ce fruit inestimable ! H y a grand à dire entre la cause de celui qui suit, les formes et les lois de son pays, et celui qui entreprend de les régenter et changer : celui-là allègue pour son excuse la simplicité, l'obéissance et l'exemple ; quoi qu'il fasse, ce ne peut être malice, c'est, pour le plus, malheur : quis est enim, qiiein non. moveat clanssimis monumeniis teslata consignataqueantiquitas{2)? Outre ce que dit Isocrate, que la défectuosité a plus de part à la modération que n'a l'excès : l'autre est en bien plus rude parti ; car qui se mêle de choisir et de changer usurpe l'autorité de juger, et se doit faire fort de voir la faute de ce qu'il chas.<e, et le bien de ce qu'il introduit.
Cette si vulgaire considération m'a fermi en mon siège, et tenu m&, jeunesse même, plus téméraire, en bride, de ne charger mes épaules d'un si lourd faix, que de me rendi-e répondant d'une science de telle importance, et oser en cett( -ci ce qu'en sain jugement je ne pourrais oser en la plus facile de celles auxquelles on m'avait instruit, et auxquelles la témérité de juger
(1) Que cela concernait les dieux plus qu'eux-mêmes, que ces dieux empêcheraient la profanation de leur culte. (TrrE-LivE, XX, vi.)
(2) Est-il quelqu'un qui puisse rester insensible à une ancienneté qui nous est attestée et garantie par les plus éclatants témoignages. (CicÉRON, De divitialione, I, 40.)
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est de nul préjudice ; me semblant très inique de vouloir soumettre les constitutions et observances publiques et immobiles ;i Tinstabilité d'une privée fantaisie (la raison privée n'a qu'une juridiction privée), et entreprendre sur les lois divines ce que nulle police ne supporterait aux civiles ; auxquelles encore qutl'humaine raison ait beaucoup plus de commerce, si (néanmoins) sont-elles souverainement juges de leurs juges, et l'extrême suffisance sert à expliquer et étendre l'usage qui en est reçu, non à le détourner et innover.
Si Montaigne est fort timide en religion et en politique, il saura l'être moins ailleurs. Que des faits bien établis lui impo>ent une opinion, et il osera la publier et la défendre contre tous ses pontemporains. Personne autour de lui ne critique la question préalable et la torture. On les regarde comme des nécessités. L'ordonnance de ViUcrs- Cotterets, rendue par François P^ en 1539, en avait consacré l'usage. Aucune voix ne s'élevait pour protester. L'accusé étant préjugé coupable, on pouvait le soumettre aux questions par le feu, par l'eau, par le brodequin et à tous les hombles tourments que l'on sait, pour arracher de lui l'aveu de sa culpabilité. Quelque absurde que fût cette l)rocédure, elle paraît avoir été presque universellement acceptée autour de Montaigne, fi n'y a pas de débat à son sujet, on n'en parle pas, ni pour l'attaquer ni pom- la défendre. Elle est dans les mœm"s. On admet aussi qu'il est nécessaii'e autant que juste de torturer les criminels afin de les punii- et d'effrayer ceux qui seraient tentés de les imiter.
Montaigne a horreur de la cruauté, et sa sensibilité lui rend ces pratiques odieuses. Mais pour les condamner il n'a pas rien que les raisons du cœur. Il a été magistrat. Il a constaté que la question préparatoiiT arrache des aveux aux innocents aussi bien qu'aux coupables, qu'elle est inu-
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tile par conséquent, autant qu'atroee et injuste. Quant à la torture infligée aux criminels, il n'a jamais pensé que ht crainte des supplices détoin-nât du mal celui que ne retient pas la peur de la mort. En tout cas, si l'exemple est nécessaire, des faits d'observation lui prouvent qu'on obtiendrait les mêmes effets en torturant les cada\Tes qu'eu tortmant les vivants. Et voici ses éloquentes protestations qui lui font singulièrement honneui'.