‹ Montaigne; textes choises et commentésChapitre 53 sur 68 · CONTRE T,KS PROCES DE SORCELLERFK · texte numérisé non relu

CONTRE T,KS PROCES DE SORCELLERFK

L'admiration est fondenientde toute philosophie ; rinquisitioii. le prooTè.s ; rignorance, le bout. Voire dea {dà). il y a quelque ignorance forte et généreuse qui ne doit rien en honueui- et en courage h la science : ignorance pour laquelle concevoir il n'y a pas moins de science qu'à concevoir la science. Je vis en mon enfance un procès que Corras, conseiller de Toulouse, fit imprimer, d'un accident étrange : de deux hommes qui se présentaient l'un pour l'autre. Il me souvient (et ne me souvient aussi d'autre chose) qu'il me sembla avoir rendu l'imposture de celui qu'il jugea coupable, si merveilleuse et excédant de si loin noire coimaissance et la sienne qui était juge, que je trouvai beaucouf) de hardiesse en l'arrêt qui l'avait condanmé à être pendu. Recevons quelque forme d'arrêt qui die : «La cour n'y entend rien x, plus lii)rement et ingénument que ne firent les Aréopagites, lesquels, se trouvant pressés d'une cause qu'ils ne pouvaient développer, ordonnèrent que les parties en viendi-aient à cent ans.

Les sorcières de mon voisinage courent hasard de leur \ie, sur ra\is de chaque nouvel auteur qui vient donner corps à leurs songes. Pour accommoder les exemples que la divine parole nous offre de telles choses, très certains et irréfragables exemples, et les attacher à nos événements modernes, puisque

(1) Essais, III, XI..

nous n'en voyons ni les causes ni les moyens, il y faut autre engin (esprit) que le nôtre : il appartient, à l'aventure, à ce seul très puissant témoignage de nous dire : « Cettni-ci en est, et celle-là ; et non cet autre. » Dieu en doit être cru, c'est wailuent bien raison ; mais non pourtant un d'entre nous, qui s'étonne de sa propre narration (et nécessairement il s'en étonne, s'il n'est hors du sens), soit (pi'il l'employé au fait d'autrui, soit qu'il l'emploie contre soi-même.

Je suis lourd, et me tiens un peu au massif et au \Taisemblable, évitant les reproches anciens, Majorem fidem liomines adhibeni Us, quœ non intelUgunt (1). — Cupidine humani ingenii, libentius ohscura creduntur (2). Je vois bien qu'on se courrouce ; et me défend-on d'en douter, sur peine d'injures exécrables : nouvelle façon de persuader! Pom' Dieu merci, ma créance ne se manie pas à coups de poing. Qu'ils gourmandent ceux qui accusent de fausseté leur opinion ; je ne l'accuse que de difficulté et de hardiesse, et condamne l'affirmation opposite, également avec eux, sinon si impérieusement. Qui étabht son discours ])ar braverie et commandement, montre que la raison y est faible. Pour une altercation verbale et scolastique, qu'ils aient autant d'apparence que leurs contradicteurs ; videantur sane, non affir)nentur modo (3) ; mais en la consécjuence effectueUe qu'ils en tirent, ceux-ci ont bien de l'avantage. A tuer les gens, il faut une clarté lumineuse et nette ; et est notre vie trop réelle et essentielle, pour garantir ces accidents supernaturels et fantastiques.

Quant aux drogues et poisons, je les mets hors de mon compte ; ce sont homicides, et de la pire espèce : toutefois, en cela même, on dit qu'il ne faut pas toujours s'arrêter à la propre confession de ces gens ici ; car on leur a vu pai'fois s'accuser d'avoir tué des personnes qu'on trouvait saines et vivantes. En ces autres accusations extravagantes, je dirais volontiers que c'est l)ieii assez (|u'un honune, quelcpie recommandation qu'il ait, soit cru de ce qui est humain : de ce qui est hors de sa conception et d'un effet supernaturel, il en doit être cru lors seulement qu'une ajjprobation superiuiturelle l'a autorisé. Ce privilège qu'il a

(1) Les hommes ajoutent plus de foi à ce qu'ils n'entendent point.

(2) Une tendance naturelle porte l'esprit humain à ajouter foi de préférence aux choses obscures. (Tacite. Histoires. I, xxii.)

(3) Qu'on propose ces idées comme vraisemblables, mais qu'on ne les affirme pas. (Cicf;ron, Académiques, II, xxvii.)

Ol'INIONS SUR LES SORCIERS ^2M

plu à Dieu donner à aucun de nos témoignages, ne doit pas être avili et communiqué légèrement. J'ai les oreilles battues de mille tels contes : « Trois le virent un tel jour, en levant ; trois le virent lendemain {k lendemain), en OL-cident, à telle heure, tel lieu, ainsi vêtu. ); Certes, je ne m'en croirais pas moi-même. Combien trouvé-je plus naturel et [)lus vraisemblable que deux hommes mentent, que je ne fais qu'un homme, en douze heures, passe, quand et (avec) les vents, d'orient en occident ; combien plus natm-el, que notre entendement soit emporté de sa place par la volubilité de notre esprit détraqué, que cela, qu'un de nous soit envolé sur un l)alai, art long du tuyau de sa chenn'néc, en chair et en os, par esprit étranger ! Ne cherchons ])as des illusions du dehors et inconnues, nous qui sommes pcupétuellcment agités d'illusions domestiques et nôtres. H me semble qu'on est pardonnable de mécroire une merveille, autant au moins qu'on peut en détourner et éhder la vérification par voie non merveilleuse; et suis l'avis de saint Augustin, « (pril vaut mieux pencher vers le doute ((ue vers l'assurance, es {dans les) choses de difficile preuve et dangereuse créance ».

D y a quelques annifes que je passai par les terres d'un prince souverain, lequel en ma faveur, et pour ral)attre mon incrédulité, me fit cette grâce de me faire voir en sa présence, en lieu particuher, dix ou douze prisonniers de ce genre, et une vieille entre autres, vi-aiment bien sorcière en laideur et difformité, très fameuse de longue main en cette profession. Je vis et preuves et libres confessions, et je ne sç-ais quelle marque insensible sm* cette misérable vieille : et m'enquis, et parlai tout mon soûl, y apportant la plus saine attention que je pusse ; et ne suis pas homme qui me laisse guère garrotter le jugement par préoccupation {opinmt préconçue). Enfin, et en conscience, je leur eusse plutôt ordonné de l'ellébore (1) que de la ciguë, captisque res magis menfibus, ijuam conscelei-atis, nmilis visa (2) ; la justice a ses propres corrections ])our telles maladies. Quant aux oppositions et argum(>nts (pie des lionnêtes liommes m'ont faits et là et souvent ailleurs, je n'en ai point senti qui m'attachent et qui ne souffrent solution toujours plus vraisemblable que leurs conclusions. Rien est \Tai que les preuves et

(1) L'ellébore était cousiiléré chez les anciens comme servant de remède à la folio.

(2) Leur cas me sembla plus voisin de la foUe que du crime. (Tite-

LlVE, VIII, XVIII.) -

2;iS MONTAIGNE. — CHAP. VI

raisons qui se tondent sui' rexpérience et sur le fait, celles-là, je ne les dénoue point ; aussi n'ont-elles point de bout ; je les tranche souvent comme Alexandre son nœud. Après tout, c'est mettre ses conjectures à bien haut prix, que d'en faire cuire un homme tout vif.

On récite par divers exemples (et Praestantius de son père), qii'assoupi et endormi bien plus lourdement que d'un parfait sommeil, il fantasia {imagina) être jument et servir de sommier {bête de somme) à des soldats, et ce qu'il fantasiait, il l'était. Si les sorciers songent ainsi matériellement, si les songes parfois se peuvent ainsi incorporer en effets, encore ne crois-je pas que notre volonté en fût tenue à la justice.

Si Montaigne se prononce avec tant de netteté contre la croyance aux sorciers, c'est que le merveilleux sous toutes ses formes lui est suspect. On lui parle sans cesse d'interventions de Dieu, des anges ou des démons dans les affaires humaines actuelles, de miracles, de prodiges, et jamais il n'eu a constaté. Voyez encoie combien il diffère de la plupart de ses contemporains dans sa manière de parler des monstres. Autour de lui des auteurs en vogue font des recueils de prodiges. Ils notent soigneusement les grandes guerres, les pestes, les calamités publiques qui ont accompagné ou suivi de près l'apparition des monstres. C'est que les monstres, pensent-ils, présagent les grands malheurs. Ils sont les signes des colères de Dieu et annoncent ses vengeances. Bouaystuau, dans ses Histoires prodigieuses, alors si goûtées, se vante d'avoii" donné l'explication des merveilles qu'il entasse dans son livre. Elles sont les signes sensibles de l'ire de Dieu, et commaiidenl îîux hommes de nudtiplier leurs prières et de redoubler d(^ ferveur afin d'écarter de leurs têtes la vengeance divine qui les menace. Tesserand, continuateur de Bouaystuau, énumère toutes les inondations dont il a eu connaissance,

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