‹ Montaigne; textes choises et commentésChapitre 54 sur 68 · OPINIONS SUR LES MONSTKES · texte numérisé non relu

OPINIONS SUR LES MONSTKES

("t. il montre que toutes ont eu pour oijjet indiscutable de [)unii' de notables <( méchancetés «, que presque touti's uni annoncé de terribles calamités. Dans un débordement dr la Seine, survenu tout récemment, en 156ô, il recunnair une marque de la fureur divine exaspéré.' par l'obstination des calvinistes. Ambroise Paré lui-mènu' a beau étendi'e autant que possible le domaine des explications rationnelles, il admet que pour la plupart les monstres sont les signes de grands malheurs. Écoutons comme Montaigne, qui n'est pas un savant, mais guidé par son seul bon sens, plaisante ces interprétations profondes. Pour lui, les monstres s'expliquent par des causes naturelles, notre ignorance seule nous cache leur raison d'êtri' et nous suooére lie si étranges divagations.

d'un enfant monstuuku.V (1)

Ce conte s'en ira tout simple, car je laisse aux médecins d'en discourir. Je vis avant-hiei- un enfant que deux hommes et une nourrice, qui se disaient être le père, l'oncle o\ la tante, conduisaient pour tirer quelque sou de le montrer à cause de son étrangeté. Il était, en tout le reste, d'une forme commune et se soutenait sur sss pieds, marchait et gazouillait, à pni près cotnme les autres de même à^e : il n'avait encore voulu prendre atitte nniuTiture que du tétia de sa nourrice ; et ce qu'on essaya en ma présence de lui mettre en la bouche, il le mâchait un peu ef le rendait sans avaler : ses cris semblaient bien avoir quelq e cb.ese de particulier; il était âgé de quatorze mois justemen:. Au-dessous de ses tétins, il était pris et collé à un autre enfant, sans tête, et qui avait le conduit du dos étoupé (arrêté), le rest • entier; car il avait l)ien l'un bras plus court, mais il lui avait été rompu par accident, à leur naissance; ils étaient jointface à Face, et connne si un plus petit enfant en voulait accolle:un ph s grandelet. La jointure et l'espace par où ils se tenaieii'^ lié. aient que de quatre doigts, ou environ, en manière que si vous retroussiez cet enfant imparfait, vous voyiez au-dessous le iiombril de l'autre; ainsi la c(*utiu'e se faisait entre les tétiiis

(1) Ensuis, II, XXX.

et son nombril. Le nombril de l'imparfait ne se pouvait voir, mais oui bien tout le reste de son ventre. Voilà comme ce qui n'était pas attaché, comme bras, fessier, cuisses et jambes de cet imparfait, demeuraient pendant et branlant sui- l'autre, et lui ])0uvait aller sa longueur jusqu'à mi-jambe. La nourrice nous ajoutait qu'il urinait par tous les deux endroits ; aussi étaient les membres de cet autre nourris et vivants, et en même point que les siens, sauf qu'ils étaient plus petits et menus. Ce double corps et ces membres divers se rapportant à une seule tête pourraient bien fournir de favorable pronostic au Roi, de maintenir sous l'union de ses lois ces parts et pièces diverses de notre état ; mais, de peur que l'événement ne les démente, il vaut mieux le laisser passer devant, car il n'est que de deviner en choses faites : Ut qnum fada sunt, ium ad conjeduram aîiqua interprelatione revocndur (1) ; comme on dit d'Épiménides, qu'il devinait à reculons.

Ce que nous appelons monstres ne le sont pas à Dieu, qui voit en l'immensité de son ouvi'age l'infinité des formes qu'il y a comprimes ; et est à crnire que cette figure qui nous étonne se rapporte et tient à quelque autre figure de même genre inconnu à l'homme. De sa toutq sagesse il ne part rien que bon, et commun et réglé : mais nous n'en voyons pas l'assortiment et la relation. Quod crchro videt, non miratur, etiamsi, cur fiai nescif. Quod mite non vidit, id. si evenerit, osientwn esse censet (2). Nous appelons conti'e nature ce qui advient contre la coutume : rien n'est que selon elle, quel qu'il soit. Que cette raison universelle et naturelle chasse de nous l'en'eur et l'étonnement que la nouvelleté nous apporte.

(1) Afin (le pouvoir, par quelque interprétation, faire cadrer l'événement avec la conjecturp. (Cicéron, De divinatione, II, xxxi.)

(2) Ce que l'on voit souvent, on ne s'en étonne pas, même si l'on en if^uore la cause. Mais que quelque chose se produise qu'on n'apoint encoie vue, on y voit un prodige. (Oicékon, />e diinnalione, II,

Page 1