‹ Montaigne; textes choises et commentésChapitre 55 sur 68 · AMI · texte numérisé non relu

AMI

LES SENTIMENTS HUMAINS '2l[

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On a pu remarquer déjà, en lisant quelques-unes des citations qui précèdent, que Montaigne devait l'origiralité de sa pensée à son cœiu' non moins peut-être qu'à sa raison. Faii'e de lui un pur logicien serait Tamoindrii' singulièrement. On a tant parlé de son égoïsme, tant montré en lui l'homme des livres, isolé dans sa tour d'ivoire, qu'il importe de réagir. Loin de se soustraire, dans sa « librairie », aux bruits du dehors, il tenait son âme laigement ouverte aux influences chi mon'îe et aux leçons de choses. Vivant dans un temps d? terribles calamités, il a senti battre son cœifi- d'une compassion profonde pour les misères dont il était entouré. Si ce sont bien les faits cpii ont dicté ses éloquentes protestations contre la torture et contre les procès de sorcellerie, ces faits-là avaient troublé sa sensibilité tout autant que sollicité sa pensée. H haïssait la cruauté par-dessus tous les autres vices, lui qui ne pouvait pas sans émotion voir « tordre le cou à un ])oulet )), ou, tout chasseur qu'il était, entendre les os d'un liè^Te craquer sous la dent des chiens. E a parlé des malheiu:s des paysans avec des accents que notre littérature après lui ne nous fera plus entendi'e pendant longtemps. I^es atrocités inouïes qu'inspkaient alors les haines religieuses ont soiûevé son indignation. « A peme me pouvais-je persuader, dit-il, avant que je l'eusse vu, qu'U se fût trouvé des âmes si monstrueuses qui, pour le seul plaisir du meiu-tre, le voulussent commettre : hacher et détrancher les membres d'autrui, aiguiser leur esprit à inventer des tourments inusités et des morts nouvelles, sans inimitié, sans ]jrofit, et pour cette seule fin de jouir du plaisant spectacle des gestes et mouvements pitoyables, des gémissements et voix lamentables d'un homme mou-

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r.Miit (Ml nugoissp (1). » Et ailleurs : « Je sais f(iril s'est, lidiivé des simples paysans s'être laissé ^-riller la plante (les pie(is, écraser le bout des doigts atout {avec) le chien d'une pistole, pousser les yeux sanglants hors de la tête à force d'avoir le front serré d'une grosse corde avant que de s'être si-ulement voulu mettre à rançon. J'en ai vu un, laissé pour mort tout nu dans un fossé, ayant le col tout meurtri et enflé d'un licol qui y pendait encore, avec lequel on l'avait tirasse toute la nuit à la queue d'un cheval, le CDr])s percé en cent lieux à coups de dague, qu'on lui avait donnés non pas pour le tuer, mais pour lui faire de la do'ileur et de la crainte, qui avait souffert tout cela, et jusqu'à y avoh- perdu parole et sentmient, résolu, à ce qu'il me dit, de mourir plutôt raille morts (comme de vrai, quant à sa souffrance, il en avait passé une tout entière) avant que rien promettre (2). » Qu'on puisse couvrir du pi'étextc de religion des horreurs pareilles, voilà qui révolte la conscience de Montaigne. Il est seul en son temps, ou presque seul (3), à protester contre les abominables cruautés exercées par les conquérants espagnols sur les Indiens de l'Amérique. Ce sont des sauvages, des mécréants, à peine comptent-ils pour des hommes dans l'opinion publique. Écoutons comment Montaigne parle d'eux.

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