LES SENTIMENTS HUMAINS
'.;rand, plein et membru qne lui, toutefois -i nouveau et si cillant qu'on lui apprend encore son A, B, C ; il n'y a pas cin (jiiante ans qu'il ne savait ni lettres, ni poids, ni mesures, ni \ cléments, ni bleds, ni vignes ; il était encore tout nu, au giron, et ne vivait que des moyens de sa mère nourrice. Si nous concluons bien de notre fin, et ce poète (1) de la jeunesse de son siècle, cet autre monde ne fera qu'entrer en lumière quand le nôtre en sortira; l'univers tombera en paralysie; l'un membre sera perclus, l'autre en ligueur. Bien crains-je que nous aurons très fort hâté sa déclinaison et sa ruine par notre contagion, et que nous lui aurons bien cher vendu nos opiiiionL^ et nos arts. C'était un monde enfant ; si (pnurfmit) ne Tayons-iious pas fouetté et soumis à notre discipline par ravantage de notre valci.'i' et forces naturelles, ni ne ravon.-< prati(|ué par notre justicf et bonté, ni subju<rué par notre magnanimité. La plu- |)art de leurs réponses et des négociations faites avec eux témoignent qu'ils ne nous devaient rien en clarté d'esprit naturelle et en pertinence; l'épouvantable magnificence des villes de Cusco et de ]\Jexico, et, entre plusieurs choses pareilles, le jardin de ce roi où tous les arbres, les fruits et toutes les herbes, selon l'ordre et grandeur qu'ils ont en un jardin, étaient excellemment fornuVs en or, conmie en son cabinet tous les animaux (pli naissaient eji son état et en ses mers, et la beauté de leurs ouvrages en pierrerie, en j>lu]ne, en coton, en la peinture, montient qu'ils ne nous cédaient non plus en l'industrie. Mais quant à la dévotion, observance des lois, bonté, libéialité, loyauté, franchise, il nous a bien servi de n'en avoir pas tant qu'eux ; ils se sont perdus par cet avantage, et vendus et trahis eux-mêmes.
Quant à la hardiesse et courage, (piant à la fermeté, constance, résolution contre les douleurs et la l'aini et la mort, je ne craindrais pas d'opposer les exemples que je trouverais parmi eux aux plus fameux exemples anciens (pie nous avons aux mémoires de notre monde par deçà. Car pour ceux qui les ont subjugués, qu'ils ôteut les ruses et bastelayes de quoi ils se so)it servis à les j)iper, et b juste étonnement fpi'apportait à ces nations-là
(1) Jl s'agit (!<' Lucrèce. Montaigne vient de citer des vers de ce poète où il exprime cette idée que le monde de son temps ue faisait (pic (le naître. Montaigne a parlé également, dans le paragraphe précédent, des raisons que ses contemporains pensaient avoir de « conclure rinclination et la décrépitude du monde par les argumcntb » tirés de leur propre « faiblesse et décadence ».
de voir arriver si inopiuémeut des gens barbus, divers {différente) en langage, en religion, en forme et en contenance, d'un endi-oit du monde si éloigné, et où ils n'avaient jamais su qu'il y eût habitation quelconque, montés sur de grands monstres inconnus, contre ceux qui n'avaient non seulement jamais vu de cheval, mais bête quelconque duite (dressée) à porter et soutenir homme ni autre charge ; garnis d'une peau luisante et dure et d'une arme tranchante et resplendissante, contre ceux qui, pour le miracle de la lueur d'un miroir ou d'un couteau, allaient; échangeant une grande richesse en or et en perles, et qui n'avaient ni science ni matière par où tout à loisir ils sussent j)ercer notre acier ; ajoutez-y les foudres et tonnerres de nos ])ièces et arquebuses, capables de troubler César même, qui (si on) l'en eût surpris autant inexpérimenté et à cette heure, contre des peuples nus, si ce n'est où l'invention était arrivée de quelque tissu de coton, sans autres armes, poiur le plus, que d'arcs, pierres, bâtons et bouchers de bois ; des peuples surpris, sous couleur d'amitié et de bonne foi, par la curiosité de voir des choses étrangères et inconnues ; ôtez, dis-je, aux conquérants cette disparité, vous leur ôtez toute l'occasion de tant de victoires. Quand je regarde cette ai'deur indomptable de quoi tant de milUers d'hommes, femmes et enfants, se présentent et rejettent à tant de fois aux dangers inévitables, pour la défense de leurs dieux et de leur hberté ; cette généreuse obstination de souffrir toutes extrémités et difficultés, et la mort, plus volontiers que de se soumettre à la domination de ceux de qui ils ont été si honteusement abusés, et aucuns choisissant plutôt de se laisser défailhr par faim et par jeûne, étant pris, que" d'accepter le vivi'e des mains de leurs ennemis, si vilement victorieuses ; je prévois que, à qui les eût attaqués pair à pair et d'annes, et d'expérience, et de nombre, il y eût fait aussi dangereux, et plus, qu'en autre guerre que nous voyons.
Que n'est tombée sous Alexandre, ou sous ces anciens Grecs et Romains, une si noble conquête, et une si grande mutation et altération de tant d'empires et de peuples sous des mains qui eussent doucement poM et défriché ce qu'il y avait de sauvage, et eussent conforté et promu les bonnes semences que nature y avait produites ; mêlant non seulement à la cultm'e des teiTcs et ornement des villes les arts de deçà, en tant qu'elles (les arls) y eussent été nécessaires, mais aussi mêlant les vertus grecques et romaines aux originelles du pays ! Quelle][réparation eût-ce été, et quel amendement à toute cette macliine,
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que les premiers exemples et déportemeuts nôtres, qui se sont présentés par delà, eussent appelé ces peuples à l'admiration et imitation de la vertu, et eussent dressé, entre eux et nous, une fraternelle société et intelligence ! Combien il eût été aisé de faire son profit d'<âmes si neuves, si affamées d'apprentissage, avant, pour la plupart, de si beaux commencements naturels ! Au rebours, nous nous sommes servis de leur ignorance et inexpérience, à les plier plus facilement vers la trahison, luxure, avarice, et vers toute sorte d'inhumanité et de cruauté, à l'exemple et patron de nos moeurs. Qui mit jamais cà tel prix le service de la mercadence {commerce, intérêt mercantile) et de la trafique? Tant de villes rasées, tant de nations exterminées, tant de millions de peuples passés au fd de l'épée, et la plus riche et belle partie du monde bouleversée, pour la négociation des perles et du poivre? Mécaniques victoires ! Jamais l'ambition, jamais les inimitiés publiques, ne poussèrent les hommes les uns contre les autres <à si horribles hostihtés et calamités si misérables.
En côtoyant la mer à la quête de leurs mines, aucuns Espagnols prirent terre en une contrée fertile et plaisante, fort habitée ; et firent à ce peuple leurs remontrances accoutumées : « Qu'ils étaient gens paisibles, venant de lointains voyages, envoyés de la part du roi de Castille, le plus grand prince de la terre habitable, auquel le pape, représentant Dieu en terre, avait donné la principauté de toutes les Indes ; que, s'ils voulaient lui être tributaires, ils seraient très bénignement traités ; » leur demandaient des vivres pour leur nourriture, et de l'or pour le besoin de quelque médecine; leur remontraient, au demeurant, la créance d'un seul Dieu et la vérité de notre religion, laquelle ils leur conseillaient d'accepter ; y ajoutant quelques menaces. La réponse fut telle : « Que, quant cà être paisibles, ils i\\n portaient pas la mine, s'ils l'étaient; quant à leur roi, piusqu'il demandait, il devait être indigent et nécessiteux; et celui qui lui avait fait cette distribution, homme aimant dissension, d'aller donner h un tiers chose qui n'était pas sienne, pour le mettre en débat contre les anciens possesseurs ; quant aux vivj-es, qu'ils leur en fourniraient; d'or, ils en avaient peu, et que c'était chose qu'ils mettaient en nulle estime, d'autant qu'elle était inutile au service de leur vie, là où {alors que) tout leur soin regardait seulement à la passer heureusement et plaisamment; pourtant {par suite) ce qu'ils en pourraient trouver, sauf ce qui était employé au service de leurs dieux,
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qu'ils le prissent hardiment. Quant à un seni Dieu, le discours leur en avait plu ; mais qu'ils ne voulaient changer leur religion, s'en étant si utilement sems si longtemps ; et qu'ils n'avaient accoutumé prendre conseil que de leurs amis et connaissants ; quant aux menaces, c'était signe de faute de jugement, d'aller menaçant ceux desquels la natm'e et les moyens étaient inconnus. x\insi, qu'ils se dépêchassent promptement de vider leur teiTe ; car ils n'étaient pas accoutumés de prendre en bonne part les honnêtetés et remontrances de gens armés et étrangers ; autrement, qu'on ferait d'eux comme de ces autres, leur montrant les têtes d'aucuns hommes justiciés autour de leur ville. Voilà un exemple de la balbutie de cette enfance. Mais tant y a que ni en ce lieu-là, ni en plusieurs autres où les Espagnols ne trouvèrent les marchandises qu'ils cherchaient, ils ne firent arrêt ni f ntreprise, quelque autre commodité qu'il y eût : témoin mes Cannibales (1).
Des deux les plus puissants monarques de ce monde-là, et à l'aventure de cettui-ci. rois de tant de rois, les derniers qu'ils en chassèrent : celui du Pérou, ayant été pris en une bataille, et mis à une rançon si excessive qu'elle surpasse toute créance ; et celle-l;i fidèlonent payée, et avait donné, par sa conversation, signe d'un courage franc. Ulcérai et constaiit, et d'un entendement net et bien composé, il prit envie aux vainqueurs, après en avoir tiré un million trois cent vingt-cinq mille cinq cents pesants d'or, outre l'argent et autres choses qui ne montèrent pas moins (si que {de sorte que) leuis chevaux n'allaient plus ferrés que d'or massif), de voir encore, au piix de quelque déloyauté que ce fût, quel pouvait être le reste des trésors de ce foi, et jouir hbrement de ce qu'il avait resserré. On lui ap[>(tsta une fausse accusation et preuve, qu'il desseignait [avait 11' dessein) de faire soulever ses provinces pour se remettre en liberté : sur quoi, par beau jugement de ceux mêmes qui lui avaient dressé cette trahison, on le condamna à être pendu et étranglé ])ub!iquement, lui ayant fait racln^ter k> to'irmMit d'être brûlé lout vif, par le baptême qu'on lui donna au supplice même; accident horrible et inouï, (|u'il souffrit pourtant sans
(1) N'ayant point trouvé d'or chez les Cannibales (on désignait ainsi surtout h's habitants du Brésil), les p]sp;ignols n'avaient (ait rhf'Z eux aucun étabUssenient duralde. Montaigne dit « mes ■ caniiibalcs, parce cpr-l leur a consacrù un essai, le trente et aui'Muc! du pri'nn'er livre.