‹ Montaigne; textes choises et commentésChapitre 58 sur 68 · LES SENTIMENTS HUMAINS · texte numérisé non relu

LES SENTIMENTS HUMAINS

se démentir ni de contenance ni de parole, d'une forme et gravité vraiment royale. Et puis, pour endormir les peuples - ■ étonnés et transis de choses si étranges, on contrefit un grand deuil de sa mort, et lui ordonna-t-on des somptueuses funérailles.

L'autre, roi de Mexico, ayant longtemps défendu sa ville assiégée et montré en ce siège tout ce que peut et la souffrance et la persévérance, si oncque prince et peuple le montra, et son mallieur l'ayant rendu vif {vivant) entre les mains des ennemis, avec capitulation d'être traité en roi (aussi ne leur fit-il rien voir en la prison indigne de ce titre) ; ne trouvant point après cette victoire tout l'or qu'ils s'étaient promis, quand ils eurent tout remué et tout fouillé, ils se mirent à en chercher des nouvelles par les plus âpres géhennes de quoi ils se purent aviser sur les prisonniers qu'ils tenaient. Mais, pour n'avoir rien profité, trouvant des courages plus forts que leurs tourments, ils en vinrent enfin à telle rage que, contre leur foi et contre tout di'oit des gens, ils condamnèrent le roi même et l'un des principaux seigneurs de sa cour à la géhenne en présence l'un de l'autre. Ce s«gneiir, se trouvant forcé de la douleur, environné de brasiers ardents, tom'na sur la fin piteusement sa vue vers son maître, coumie pour lui demander merci de ce qu'il n'en pouvait plus ; le roi, plantant fièrement et rigoureusement les yeux sur lui, poiu- reproche de sa lâcheté et pusillanimité, lui dit seulement ces mots, d'une voix rude et ferme : « Et moi, suis-je dans un bain? suis-je pas plus à mon aise que toi? » Celui-là soudain après succomba aux douleurs et mourut sur la place. Le roi, à demi rôti, fut emporté de Là, non tant par pitié (car quelle pitié toucha jamais des âmes si barbares, qui. pour la douteuse information de quelque vase d'or à piller, fissent griller devant leurs yeux un homme, non qu'un roi (je ne dis pas même un roi) si grand et en fortune et en mérite), mais ce fut que sa constance rendait de plus en plus honteuse leur cruauté. Ils le pendirent depuis, ayant courageusement entrepris de se délivrer, par armes, d'une si longue captivité et sujétion ; oij il fit sa fin digne d'un magnaïu'me prince.

A nue autre fois, ils mirent brûler pour un cou|), en même feu, quatre cent soixante hommes tout vifs: les (juatre cents, (hi conunun peu])le ; les soixante, des j)rincipaux seigneurs d'une province, prisonniers de guerre simplement. Nous tejions d'eux-mêmes ces narrations ; car ils ne les avouent pas seulemenl. ils s'en vantent et les prêchent. Serait-ce pom" témoignage de

us MONTAIGNE. — GlIAl' \1

leiir justice, ou zèle euvers la religion? Certes, ce sont voies trop diverses (opposées) et ennemies d'une si sainte fin. S'ils se fussent proposes d'étendre notre foi, ils eussent considéré que ce n'est pas en possession de terres qu'elle s'amplifie, mais en possession d'hommes ; et se fussent trop contentés des meurtres c|ue la nécessité de la guerre apporte, sans y mêler indifféremment une boucherie, comme sur des bêtes sauvages, universelle, autant que le fer et le feu y ont pu atteindre ; n'en ayant conservé, par leur dessein, qu'autant qu'ils en ont voulu faire de misérables esclaves pour l'ouvi'age et service de leurs minières ; si que (de sorte que) plusieurs des chefs ont été punis à mort, sur les lieux de leurs conquête, par ordonnance des rois de Castille, justement offensés de l'horreur de leurs déportements, et quasi tous désestimés et mal-voulus. Dieu a méritoircment permis que ces grands pillages se soient absorbés par la mer en les transportant, ou par les guerres intestines de quoi ils se sont mangés entre eux; et la plupart s'enterrèrent sur les lieux sans aucun fruit de leur victoire.

Montaigne n'est pas moins un précurseur par l'idée qu'il se fait de- l'honnête homme. Sous l'influence de l'Italie, la vie de société cherchait à s'organiser chez nous. Très vite, au seizième siècle les salons et les académies avaient pullulé dans la péninsule. On y cultivait la conversation polie, les belles manières, les jeux de société. Des théoriciens les guidaient de leurs préceptes et de leurs conseils. Avec toute la civilisation italienne, la politesse itahenne chercha à passer les Alpes. On traduisit en français les ouvrages de ]jresque tous les maîtres de civilité, celui de Balthasar Castiglione, qui avait tracé le ]jortrait idéal de l'homme de société à la manière dont Cicéron avait peint le parfait orateur, celui de, Giovanni délia Casa intitulé le Galateo ou des Façons et manières qu'un gentilîiomme doit tenir en toute compagnie. On y apprenait à se moucher en public et à manger proprement ; on y lisait qu'on ne doit pas

MONTAIGNE HONNÊTE HOiMMË ail)

prêter son mouchoir après s'en être servi, qu'U convient de ne pas arroser le visage de ses voisins en éternuant, C|u'on ne doit pas bâUler avec fracas au milieu de la conversation ni s'éplucher le nez avec les doigts. Ces indications élémentahes n'étaient sans doute pas superflues, car il semble qu'on les ait goûtées, et d'ailleurs le Galateo contenait aussi des conseils moins terre à terre. A la suite de Catheruie de Médicis, une nuée de courtisans italiens s'abattit sur Paris, apportant, après la théorie, l'exemple de leurs façons. La cour se poliça et servit de modèle au pays tout entier. Mais la rudesse des tempéraments empêchait qu'on fît de rapides progrès dans cette voie. Les guerres de religion, en déchaînant tous les appétits et en provoquant les brutaUtés que l'on sait retardèrent sans doute chez nous l'éveil de la vie mondaine.

Montaigne, dont les mœurs étaient douces et que les passions religieuses troublaient fort peu, fut plus cpie ses contemporains touché par l'idéal nouveau. Il lut la plupart des omTagcs italiens sur la vie de société. En Itahe il se déclara frappé par la multitude des académies, par la vivacité d'esprit qu'elles développaient chez leurs membres. La conversation avec un habile homme était pour lui un régal. Les plaisirs de société le séduisaient plus que tout autre plaisk et tenaient une grande place dans ses préoccupations. Eu se peignant lui-même, il ne pouvait manquer de les peindi-e. Qu'il se regarde vivre devant nous, et ses réflexions sur l'honnête homme et sur la conversation iaillii'cnt comme ont jaiUi ses méditations morales. Son château est fort hospitalier, et l'on y est accueilli par le plus affable des hôtes. On y joue à des jeux de société. Le maître de la maison est expert en matière de ci\dlité : il en tiendi'ait école, mais U fait trêve aux cérémonies afin de donner à ses manières plus de famiharité et pour mettre ses visiteurs mieux à l'aise. Il a le souci constant de ne jamais les choquer, et c'est pour ce motif qu'il se soumet si scrupuleusement anx usages et fuit toute singularité dans ses façons. Tout son programme pédagogique, spécialement destiné à la noblesse, ne \'ise qu'à former des

hommes du monde, et les jésuites, qui dans lcm"s collèges instruiront au dix-septième siècle les enfants de la bonne société, se trouveront d'accord avec lui sur bien des points, n use des livi'es en homme de goût, qui leur demande seulement du plaisir et ne s'astreint à aucune étude sérieuse, et nous l'avons entendu juger en honnête homme, très dégagé des préjugés d'école, les grands auteurs de l'antiquité. Ses opinions littérales et ses goûts sont déjà ceux de la société polie du dix-septième siècle. Dans deux essais surtout, l'essai De trois commerces et l'essai De Vart de conférer, U nous a dit ses idées sur la femme, qui est la parure des salons, sur ]'« honnête et habile homme» dont il recherche la causerie, sm* la conversation et les dis])ositions qu'on y doit apporter.

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