‹ Montaigne; textes choises et commentésChapitre 60 sur 68 · IL — LE COMMERCE DES HABILES ET HONNÊTES HOMMES · texte numérisé non relu

IL — LE COMMERCE DES HABILES ET HONNÊTES HOMMES

Chez moi, au milieu d'une famiUe peuplée et maison des plus fréquentées, j'y vois des gens assez, mais rarement ceux avec

(1) Des pieds à la tête ePes semblent sortir d'une boîte. Nous disons, aujourd'hui, un peu dans le même sens : elles sont tirées à quatre épingles.

(2) Essais, III, m.

qui j'aime à communiquer; et je réserve Là, et pom- moi et pour les autres, une liberté inusitée. Il s'y fait trêve de cérémonie, d'assistance et de convoiements {reconduite), et telles autres ordonnances pénibles de notre couitoisie (ô la servile et importune usance (usagé). Chacun s'y gouverne à sa mode ; y entretient qui veut ses pensées : je m'y tiens muet, rêveur et enfermé, sans offense de mes hôtes.

Les hommes de la société et famiharité desquels je suis en quête sont ceux qu'on appelle honnêtes et habiles hommes : l'image de ceux ici me dégoûte des autres. C'est, à le bien prendre, de nos formes la plus rare, et forme qui se doit principalement à la nature. La fin de ce commerce, c'est simplement la privante, fi'équcntation et conférence, l'exercice des âmes, sans autre fruit. En nos propos, tous sujets me sont égaux ; il ne me chaut {il m'est égal) qu'il n'y ait ni poids ni profondeur ; la grâce et la pertinence y sont toujours ; tout y est teint d'un jugement mûr et constant, et mêlé de, bonté, de francliise, de gaieté et d'amitié. Ce n'est pas au sujet des substitutions seulement que notre esprit montre sa beauté et sa force, et aux affaires des rois ; il la montre autant aux confabulations (entretie^is) privées ; je connais mes gens au silence même et à leur sourire et les découvre mieux à l'aventure à table qu'au conseil. Hippomachus disait bien qu'il connaissait les bons lutteurs à les voir simplement marcher par une rue. S'il plaît à la doctrine de se mêler à nos devis, elle n'en sera point refusée, non magistrale, impérieuse et importune, comme de coutume, mais suffragante (subalterne) et docile elle-même ; nous n'y chercherons qu'à jjasser le temps ; à l'hem-e d'êti'e instruits et prêches nous rirons trouver en son trône. Qu'elle se démette à nous pour ce coup s'il lui plaît; cai-, toute utile et déskable qu'elle est, je présuppose qu'encore au besoin nous en pourrions-nous bien du tout (efitièrement) passer et faire notre effet sans eUe. Une âme bien née et exercée à la pratique des honmies se rend pleinement agréable d'elle-même ; l'art n'est autre chose que le contrerôle et le registre des productions de telles âmes.

IIL — DE l'art de conférer (1)

Le plus fructueux et naturel exercice de notre esprit, c'est à mon gré la conférence (conversation). J'en trouve l'usage plus

(1) Essais, III, vm, .

25i == MONTAIGNE. — CHAP. Yl

doux que d'aucune autre action de uotie vie ; ot c'est la raison pourquoi, si j'étais à cette heure forcé de clioisir, je consentirais plutôt, ce crois-je, de perdre la vue que l'ouïr ou le pai-ler. Les Athéniens et encore les Romains conservaient en grand honneur cet exercice en leurs académies ; de notre temps, les Itahens en retiennent quelques vestiges, à leur grand profit, comme il se voit par la compai'aison de nos entendements aux leurs. L'étude des hvres, c'est un mouvement languissant et faible qui n'échauffe point ; là où {tandis que) la conférence apprend et exerce en un coup. Si je confère avec une âme forte et un roide jouteur, il me presse les flancs, me pique à gauche et à dextre (droite) ; ses imaginations élancent les miennes : la jalousie, la gloire, la contention (rivalité) me poussent et rehaussent au-dessus de moi-même ; et l'unisson est quahté du tout (entièrement) ennuyeuse en la conférence. Mais comme notre espiit se fortifie par la communication des esprits vigoureux et l'égiés, il ne se peut dire combien il perd et s'abâtardit par le continuel commerce et fréquentation que nous avons avec les esprits bas et maladifs ; il n'est contagion qui s'épande comme celle-là ; je sais pai' assez d'expérience combien en vaut l'aune. J'aime à contester et à discourir, mais c'est avec peu d'hommes et pour moi : car de servir de spectacle aux grands et fau'e à l'envi parade de son esprit et de son caquet, je trouve que c'est un métier très messéant à un homme d'honnem*.

La sottise est une mauvaise quahté ; mais de ne la pouvoir supporter et s'en dépiter et ronger, comme il m'advient, c'est une autre sorte de maladie qui ne doit guère à la sottise en importunité ; et est ce qu'à présent je veux accuser du mien. J'entre en conférence et en dispute avec grande hberté et facihté. d'autant que l'opinion trouve en moi le ten'ain mal propre à y pénétrer et y pousser de hautes racines ; nulles propositions m'étonnent, nuHe créance me blesse, quelque contrariété qu'elle ait à la mienne ; il n'est si frivole et si extravagante fantaisie qui ne me semble bien sortable à la production de l'esprit humain. Nous autres, qui privons notre jugement du di'oit de faire des an'êts, regardons mollement les opinions diverses, et si nous n'y prêtons le jugement, nous y prêtons aisément l'oreille. Où l'un plat (plateau) est vide du tout (entièrement) en la balanc(\ je laisse vaciller l'autre sous les songes d'une vieille ; et me semble être excusable si j'accepte plutôt le nombre impair, le jeudi au prix du vendredi ; si je m'aime mieux douzième ou quatorzième, que treizième à table ; si je vois plus volontiers

1:11 lièvre côtoyant que traversant mon chemin quand je voyage. <'l lionne plutôt le pied gauche que le pied droit à chausser. Tontes telles rêvasseries, qui sont en crédit autoiur de nous, méritent au moins qu'on les écoute : pour moi, elles emportent :^i'ulement l'inanité, mais elles l'emportent. Encore sont, en l>oids, les opinions vulgaires et casuelles autre chose que rien eu mitiu-e ; et qui ne s'y laisse aller jusque-là, tombe à l'aventure au vice de l'opiniâtreté, pour éviter celui de la superstition.

Les contradictions donc des jugements ne m'offensent ni m'altèrent ; elles m' éveillent seulement et m'exercent. Nous fuyons la correction ; il s'y faudrait présenter et produire notamment quand elle vient par forme de conférence, non de l'égence. A chaque opposition, on ne regarde pas si elle est i liste, mais, k tort ou à di'oit, comment on s'en défera; au heu (Ty tendre les bras, nous y tendons les griffes. Je souffrirais être rudement heurté par mes amis : « Tu es un sot ; tu rêves. » •l'aime, ejitie les galants hoi^mes, qu'on s'exprime courageusement, que les mots aillent où va la pensée ; il nous faut fortifier Touïe et la durcir contre cette tendreur du son cérémonieux (l(^s paroles. J'aime une société et familiarité forte et \arile, une amitié qui se flatte en l'âpreté et vigueur de son commerce, comme l'amour aux raorsiu-es et aux égratignures sanglantes ; elle n'est pas assez vigoureuse et généreuse, si elle n'est querelleuse, si elle est civilisée et artiste, si elle craint le heiu"t et a ses allures conti'aintes : Neque etrim dispidari sine reprehensione potest (1). Quand on me contrarie (contredit), on éveille mon attention, non pas ma colère ; je m'avance vers celui qui me contredit, qui m'instruit : la cause de la vérité devrait être la cause comnume à l'un et k l'autre. Que répondra-t-il? la passion du courroux lui a déjà frappé le jugement ; le trouble s'en est saisi avant la raison. Il serait utile qu'on passât par gageure la décision de nos disputes ; qu'il y eût une marque maiérielle de nos pertes, afin que nous en tinssions état et que mon valet me pût dire : « H vous coûta l'année passée cent écus, à vingt fois, d'avoir été ignorant et opiniâtre. » Je festoie et caresse la vérité eu quelque main que je la trouve et m'y rends allègrement, et lui tends mes armes vaincues, de^loin qu3 je la vois approcher ; et, pourvu qu'on n'y procède point d'une trogne trop impérieusement magistrale, je prends plaisir à être repris, et

(1) Et en effet il n'\' a pas de discussion possible sans contradiction. (CicÉRON, De finihus, I, i, S.)

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m'accommode aux accusatem-s, souvent plus par raison de civilité que par raison d'amendement, aimant à gratifier et à noun-ir la liberté de ra' avertir, par la facilité de céder, oui, à mes dépens.

Toutefois, il est malaisé d'y attirer les hommes de mon temps : ils n'ont pas le courage de corriger, parce qu'ils n'ont pas le courage de souffrir à l'être et parlent toujours avec dissimulation en présence les uns des autres. Je prends si grand plaisir d'être jugé et connu, qu'il m'est comme indifférent en quelle des deux formes je le sois ; mon imagination se contredit elle-même si souvent et condamne, que ce m'est tout un qu'un autre le fasse, vu principalement que je ne donne à sa repréhen sion que l'autorité que je veux ; mais je romps paille (je me In'ouiïlé) avec celui qui se tient si haut à la main, comme j'en connais quelqu'un qui plaint (regrette) son avertissement s'il n'en est cru, et prend à injure si on étrive (résiste) à le suivre. Ce que Socrate recueillait (accueillait), toujours riant, les contradictions qu'on faisîlit à son discours, on pouiTait dire que sa force en était cause : et que l'avantage ayant à tomber cerfainement de son côté, il les acceptait comme matière de nouvelle victoire. Toutefois nous voyons, au rebours, qu'il n'est rien qui nous y rende le sentiment si délicat que l'opinion de la préémineno:' et le dédain de l'adversaire, et que par raison c'est au faible plutôt d'accepter de bon gré les oppositions qui le redressent et rhabillent. Je cherche, à la vérité, plus la fréquentation do ceux qui me gourment que de ceux qui me craignent : c'est un plaisir fade et nuisible d'avoir affaire à gens qui nous admirent et fassent place. Antisthène commanda à ses enfants « de ne savoir jamais gré ni gr-âce à un homme qui les louât «. Je me sens bien plus fier de la victoire que je gagne sur moi, quand, en l'ardeur même du combat, je me fais plier sous la force de la raison de mon adversaire, que je me sens gré de la victoire que je gagne sur lui par sa faiblesse ; enfin, je reçois et avoue tout*^ sorte d'atteintes (coups) qui sont de droit fil, pour faibles qu'elles soient ; mais je suis par trop impatient de celles qui s.' donnent sans forme. Il me chaut (m'importe) peu de la matière, et me sont les opim'ons unes, et la victoire du sujet à peu près indifférente. Tout un jour je contesterai paisiblement, si la conduite du débat se suit avec ordre ; ce n'est pas tant la fore et la subtilité que je demande comme l'ordre : l'ordre qui s;' voit tous les jours aux altercations des bergers et des enfants de boutique, jamais entre nous ; s'ils se détraquent (s'écartent

de la rouie), c'est en incivilité; si (aussi) faisons-nous bien;mais leur tumulte et impatience ne les dévoie pas de leur thème, leur propos suit son cours ; s'ils préviennent {devancent) l'un l'autre, s'ils ne s'attendent pas, au moins ils s'entendent. On répond toujours trop bien pour moi, si on répond à ee que je dis ; mais, quand la dispute est troublée et déréglée, je qidtte la chose et m'attache à la forme avec dépit et indiscrétion, et me jette à une façon de débattre têtue, malicieuse et impérieuse, de quoi j'ai à rougir après. D est impossible de traiter de bonne foi avec un sot; mon jugement ne se corrompt pas seulement à la main d'un maîti-e si impétueux, mais aussi ma conscience.

Nos disputes devraient être défendues et punies comme d'autres crimes verbaux; quel vice n'évcillent-elles et n'amoncsUent, toujours régies et commandées par la colère? Nous entrons en inimitié, premièrement contre les raisons, et puis contre les hommes. Nous n'apprenons à disputer que pour contredire, et chacun contredisant et étant contredit, il en advient que le fruit du disputer, c'est perdre et anéantir la vérité. Ainsi Platon, en sa République, prohibe cet exercice aux esprits ineptes et mal nés. A quoi faire vous mettez-vous en voie de quêter ce qui est avec celui qui n'a ni pas, ni allure qui vaille? On ne fait i)oint tort au sujet, quand on le quitte pour voir du moyen de le traiter; je ne cUs pas moyen scholastique et artiste, je dis moyen naturel, d'un sain entendement. Que sera-ce enfin? l'un va en orient, l'autre en oscident ; ils perdent le principal et l'écartent dans la presse des incidents : au bout d'une heure de tempête, ils ne savent ce qu'ils cherchent; l'un est bas, l'autre haut, l'autre côtier (à côté) (1); qui se prend à im mot et une similitude [comparaison) ; qui ne sent plus ce qu'on lui oppose, tant il est engagé en sa course, et pense à se suivre, non pas à vous ; qui, sk trouvant faible de reins, craint tout, refuse tout, mêle dès l'entrée et confond le propos, ou, sur l'effort du débat, se mutine à se taire tout plat, par une ignorance dépite, affectant un orgueilleux mépris ou une sottement modeste fiute de contention {lutté). Pourvu que cettui-ci frappe, il ne lui chaut {importe) combien il se décou\Te ; l'autre compte ses mots et les pèse pour raisons ; celui-là n'y emploie que l'avantage de sa voix et de ses poumons ; en voilà un qui con-

(1) L'image est prise des e.xercices de tir : l'un tire trop haut, l'autre trop bas, le dernier à côté du but.

^>5S = MONTAICNR. — CIIAP. VI

dut contre soi-même ; et cettiii-ci qui vous assourdit de préfaces cl digressions inutiles ; cet autre s'arme de pures injures et clicrche une querelle d'Allemagne pour se défaire de la société cr conférence d'un esprit qui presse le sien; ce dernier ne voit ) ion en la raison, mais il vous tient assiégé sur la clôture dialec- 1i(jue de ses clauses et sur les formules de son art.

Or, qui n'entre en défiance des sciences et n'est en doute s'il s'en peut tirer quelque solide fruit au besoin de la vie, à considérer l'usage que nous en avons? nihil sanantibus liilens (1). Qui a pris de l'entendement en la logique? oii sont ses belles pi'omesses? née ad melius vivendum, née ad conimodiiis disseremlum (2). Voit-on plus de barbouillage au caquet des harengèros qu'aux disputes publiques des hommes de cette profession? J'aimerais mieux que mon fils apprît aux tavernes à jiarler, qu'aux écoles de la parlerie. Ayez un maître es arts, conférez avec lui; que ne nous fait-il sentir cette excellence artificielle, et ne ravit les femmes et les ignorants comme nous sommes, par l'admiration de la fermeté de ses raisons, de la beauté de son ordre? que ne nous domine-t-il et persuade comme il veut? un homme si avantageux en matière et en conduite, pourquoi mêle-t-il à son escrime les injures, l'indiscrétion et la rage? Qu'il ôte son chaperon, sa robe et son latin ; qu'il ne batte pas nos oreilles d'Aristote tout pur et tout cru ; vous le prendrez pour l'un d'entre nous ou pis. Il me semble de cette imphcation et entrelaçure du langage par où ils nous pressent, qu'il en va comme des joueurs cïe passe-passe ; leur souplesse combat et force nos sens, mais elle n'ébranle aucunement notre créance ; hors ce batelage, ils ne font rien qui ne soit commun et" vil; pour être plus savants, ils n'en sont pas moins ineptes. J'aime et honore le savoir, autant que ceux qui l'ont ; et, en son vi'ai usage, c'est le plus noble et puissant acquêt des hommes ; mais en ceux-là. (et il en est un nombre infini de ce genre) qui en établissent leur fondamentale suffisance et valeur, qui se rapportent de leur entendement à leur mémoire, suh aliéna latentes (3), et ne peuvent rien que par livre, je le hais, si je

(1) De ces lettres qui ne guérissent de rien. (Sénèque, Epitres, lix.)

(2) Elle n'enseigne ni à mieux vivre ni à mieux raisonner. (Cicrron, De fmibus, I, xix.)

(3) Qui se tapissent sous l'ombre étrangère, comme Montaigne traduit lui-même dans la marge de son exemplaiie annoté. (Sénèque, Epîircs, xxxni.)

LA SOCIETE ET LA C().\ VE USA TION = x>59

l'ose liii'e, un peu plus que la bêtise. En mon pays et de mon temps, la doctrine amende assez les bourses, nullement les âmes ; si elle les rencontre mousses {émoussées), elle les aggrave (alourdil) et suffoque, masse crue et indigeste ; si déliées, elle les pm-ifie volontiers, clarifie et subtilise jusqu'à l'exinaniiion. C'est chose de qualité à peu près indifférente, tiès utile accessoire à une âme bien née, pernicieux à une autre âme et dommageable ; ou plutôt chose de très précieux usage, qui ne se laisse pas posséder à vil prix ; en quelque main c'est un sceptre, en quelque autre une marotte.

Mais suivons. Quelle plus grande victoire attendez-vous que d'apprendre à votre ennemi qu'il ne vous peut combattre? Quand vous gagnez l'avantage de votre proposition, c'est la vérité qui gagne ; quand vous gagnez l'avantage de l'ordre et de la conduite, c'est vous qui gagnez.

11 m'est avis qu'en Platon et en Xénophon Socrate dispute plus en faveur des disputants qu'en faveur de la dispute, et pour instruire Euthydemus et Protagoras de la connaissance de leur impertinence {sottise) plus que de l'impertinence de leur art. n empoigne la première matière comme celui qui a une fin plus utile que de l'éclaircir, à savoir éclaircir les esprits qu'il prend à manier et exercer.

L'agitation et la chasse est proprement de notre gibier : nous ne sommes pas excusables de la conduii'e mal et imperliiiemment {sottement). De faillir à la prise, c'est autre chose : car nous sonmies nés à quêter {chercher) la vérité ; il appartient de la posséder à une plus grande puissance. Elle n'est pas, comme disait Democritus, cachée dans le fond des abîmes, mais plutôt élevée en hauteur infinie en la connaissance divine.

Le monde n'est qu'une école d'inquisition (recherche). Ce n'est pas à qui mettra dedans, mais à qui fera les plus belles courses. Autant peut faii'c le sot celui qui dit vrai que celui qui dit faux, cai' nous sonmies sur la manière, non sur la matière du dire. Mon humeur est de regarder autant à la foime qu'à la substance, autant à l'avocat qu'à la cause, comme Alcibiade ordonnait qu'on fît. Et tous les jours m'amuse à lire en des auteurs sans soin {souci) de leur science, y cherchant leur façon et non leur sujet. Tout ainsi que je poursuis la communication de quelque esprit fameux, non afin qu'il m'eiiseigne, mais afin que je le connaisse, et que, le connaissant, s'il le vaut, je l'inute. Tout homme peut dire véritablement ; mais dire ordonnément,

i(iO — mo.\tai(..m;. -- en Ai- vi =

prudemment (avec sagesse) et suffisamment (avee suffisance, avec jugement), peu d'hommes le peuvent.

Par ainsi la fausseté (erreur) qui vient d'ignorance ne m'offense point, c'est l'ineptie. J'ai rompu plusieurs marchés qui m'étaient utiles par l'impertinence de la contestation de ceux avec qui je marchandais. Je ne m'émeus pas une fois l'an des fautes de ceux sur lesquels j'ai puissance ; mais, sur le point de la bêtise et opiniâtreté de leurs allégations, excuses et défenses ânières et brutales, nous sommes tous les jours à nous en prendre à la gorge. Us n'entendent ni ce qui se dit ni pourquoi, et répondent de même ; c'est pour déses[)érer. Je ne sens heurter rudement ma tête que par une autre tête, et entre plutôt en composition avec le \ice de mes gens qu'avec leur témérité (légèreté), lem* importunité et leur sottise. Qu'ils fassent moins, pourvu qu'ils soient capables de fabe : vous vivez en espérance d'échauffer leur volonté ; mais d'une souche il n'y a ni qu'espérer ni que jouir qui vaille.

Or quoi, si je prends les choses autrement qu'elles ne sont? n peut être : et pourtant (pour ce motif) j'accuse mon impatience et tiens, premièrement, qu'elle est également vicieuse en celui qui a di'oit comme celui qui a tort ; car c'est toujours une aigreur tyrannique de ne pouvoir souffrir une forme diverse à la sienne ; et puis, qu'il n'est, à la vérité, point de plus grande fadaise et plus constante que de s'émouvoir et piquer des fadaises du monde, ni plus hétéroclite, car elle nous formahse principalement contre nous ; et ce philosophe du temps passé (1) n'eût jamais eu faute d'occasion à ses pleurs tant qu'il se fût considéré. Mison, l'un des sept sages, d'une humeur Timonienne et Démocritienne, inten'ogé de quoi il riait seul : « De ce que je ris seul », répondit-il. Combien de sottises dis-je et répondsje tous les jours selon moi, et volontiers donc combien plus fréquentes selon autnii ! Si je m'en mords les lèvres, qu'en doivent faire les autres? Somme, il faut xiwe entre les vivants et laisser la rivière courre (courir) sous le pont sans notre soin, sans nous en soucier), ou, à tout le moins, sans notre altération.

De vrai, pourquoi, sans nous émouvoir, rencontrons-nous quelqu'un qui ait le corps tortu et mal bâti, et ne pouvons-nous

(1) Il s'agit d'IIéraclite, dont Montaigne a parlé dans l'css li, I, i., et qui, nous dit-il, « ayant pitié et compassiou de notre condition, en portait le visage contmuellement attristé et les yeux chargés de larmes »i

souffrir la rencontre d'un esprit mal range, sans nous mettre en colore? Cotte vicieuse âpreté tient plus au juge qu'à la faute. Ayons toujours en la bouche ce mot de Platon : « Ce que je trouve (trouve) malsain, n'est-ce pas pour être moi-même malsain? Ne suis-je pas moi-même en coulpe (fauté)? Mon avertissement ne se peut-il pas renverser contre moi? » Sage et divin refrain, qui fouette la plus universelle et commune eiTeur des hommes. Non seulement les reproches que nous faisons les uns aux autres, mais nos raisons aussi et nos arguments et matières controverses (de controverse) sont ordinairement rctorquables à nous, et nous enferrons de nos armes : de quoi l'ancienneté m'a laissé assez de graves exemples. Ce fut ingénieusement dit et bien à propos par celui qui l'inventa :

Stercus cuique suum hene olet (1).

Nos yeux ne voient rien en -derrière. Cent fois le jour, nous nous moquons de nous sur le sujet de notre voisin et détestons en d'autres les défauts qui sont en nous plus clairement, et les admirons (nous nous en étonnons) d'une merveilleuse impudence et inadvertance. Encore liier je fus à même de voir un homme d'entendement se moquant autant plaisamment que justement de Finepte façon d'un autre qui rompt la tête à tout le monde du registre de ses généalogies et alliances plus de moitié fausses (ceux-là se jettent plus volontiers sur tels sots propos qui ont leurs qualités plus douteuses et moins sûres) ; et lui, s'il eût reculé sur soi, se fût trouvé non guère moins intempérant et ennuyeux à semer et faire valoir la prérogative de la race de sa femme. O importune présomption de laquelle la femme se voit armée par les mains de son mari même ! S'il entendait du latin, il lui faudrait dire :

Age! si hœc non insanit salis sua sponte; instiga (2)

Je ne dis pas que nul n'accuse, qui ne soit net (car nul n'accuserait), voir ni net en même sorte de tache ; mais j'entends que notre jugement chargeant sur un autre, duquel pour lors il est question, ne nous épargne pas, d'une interne et sévère

(1) Chacun aime l'odeur de son fumier. {Proverbe latin.)

(2) Cniirnao ! si elle n'est pas assez folle d'ello-mômp, irrite encore sa folio. ''!'■ fv ' ' '•v//ieH7?e, actelV, se. ii, v. 9.)

iiiridiction. C'est offiee'de charité que qui ne peut ôter un vice en soi cherche ce néanmoins à l'ôter en autrui, où il peut avoir moins maligne et revêche semence ; ni ne me semble réponse à propos à celui qui m'avertit de ma faute, dire qu'elle est aussi en lui. Quoi pour cela? Toujours l'avertissement est vrai et utile. Si nous avions bon nez, notre ordure nous devrait plus puïr (puer) d'autant qu'elle est nôtre; et Socrate est d'avis que qui se trouverait (si quelqu'un se trouvait) coupable, et son fils, et un étranger, de quelque violence et injure, devrait commencer par soi à se présenter à la condamnation de la justice et implorer pour se purger le secours de la main du bourreau, secondement pour son fils et dernièrement pour l'étranger. Si ce précepte prend le ton un peu trop haut, au moins se doit-il présenter le premier à la punition de sa propre conscience.

Les sens sont nos propres et premiers juges, qui n'aperçoivent les choses que par les accidents externes; et n'est merveille si en toutes le? pièces du service de notre société il y a un si perpétuel et universel mélange de cérémonies et apparences superficielles, si que (au point que) la meilleure et plus effectuelle part des polices consiste en cela. C'est toujours à riiorame que nous avons affaire, duquel la condition est merveilleusement corporelle. Que ceux qui nous ont voulu bâtir, ces années passées, un exercice de religion si contemplatif et immatériel, ne s'étonnent point s'il s'en trouve qui pensent qu'elle fût échappée et fondue entre leurs doigts si elle ne tenait panni nous comme marque, titre et instrument de division et de part, plus que par soi-même.

Comme en la conférence, la gravité, la robe et la fortune de celui qui parle donne souvent crédit à des propos vains et ineptes ; il n'est pas à présumer qu'un monsieur si suivi, si redouté, n'ait au dedans quelque suffisance (capacité) autre que populaire, et qu'un homme à qui on donne tant de commissions et de charges, si dédaigneux et si morguant, ne soit plus habile que cet autre qui le salue de si loin, et que personne n'emploie. Non seulement les mots, mais aussi les grimaces de ces gens-là, se considèrent et mettent en compte, chacun s'appliquant à y donner quelque belle et solide interprétation. ^ S'ils se rabaissent à la conférence commune, et qu'on leur présente autre chose qu'approbation et révérence, ils vous assomment de l'autorité de leur expérience : ils ont ouï, ils ont vu, ils ont fait; vous êtes accablé d'exemples. Je leur dirais volontiers que lejfniit^de l'expérience d'un^'^chirurgien n'est

LxV SOCIETE ET LA CON Y E US ATION =- 263

pas l'histoire de ses pratiques, et se souvenir qu'il a guéri quatre empestés et trois goutteux, s'il ne sait de cet usage tirer de quoi former son jugement, et ne nous sait faire sentir qu'il en soit devenu plus sage à l'usage de son art : comme, en un concert d'instruments, on n'oit {entend) pas un luth, une épiiiette et la flûte, on oit une harmonie en globe, l'assemblage et le fruit de tout cet amas. Si les voyages et les charges les ont amendés, c'est à la production de leur entendement de le faire paraître. Ce n'est pas assez de compter les expériences, il les faut poiser (peser) et assortir, et les faut avoir digérées et alambiquées (filtrées à Valambic) pour en tirer les raisons et conclusions qu'elles portent. H ne fut jamais tant d'historiens. Bon est-il toujours et utile de les ouïr {entendre), car ils nous founiissent tout plein de belles instructions et louables du magasin de leur mémoire, grande partie, certes, au secours de la vie ; mais nous ne cherchons pas cela pour cette heure, nous cherchons si ces récitateurs et recueilleurs sont louables eux-mêmes. ►" Je hais toute sorte de tyrannie, et la parlière, et l'effectuello. Je me bande volontiers contre ces vaines circonstances qui pipent notre jugement par les sens ; et, me tenant au guet de ces grandeurs extraordinaires, ai trouvé que ce sont, pour le plus, des hommes comme les autres :

Rarus enim ferme sensus communis in ilîa Forluna (1).

AT aventure' l'on les estime et aperçoit moindres qu'ils ne sont, d'autant qu'ils entreprennent plus et se montrent plus : ils^nc répondent point {ne sont pas à la hauteiir de) au faix qu'ils ont pris. H faut qu'il y ait plus de vigueur et de pouvoir au porteur qu'en la charge ; celui qui n'a pas rempli sa force, il vous laisse deviner s'il a encore de la force au delà et s'il a été essayé (éprouva jusques à son dernier point ; celui qui succombe à sa charge, il découvre sa mesure et la faiblesse de ses épaules. C'est pourquoi on voit tant d'ineptes âmes entre les savantes, et plus que d'autres : il s'en fût fait des bons hommes de ménag(>, bons marchands, bons artisans; leur vigueur naturelle était taiUée à cette proportion. C'est chose' de grand poids que la science, ils fondent dessous : pour étaler et distribuer cette riche et puissante matière, pour l'employer et s'en aider, leur engin

(1) Le sens commun est assez rare dans cette haute lortuiie. (JUVÉNAL, VIII, 73.)

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[esprit) -n'a. ni assez de vigueur, ni assez de maniement : elle ne peut qu'en une forte nature; or elles sont bien rares. Et les faibles, dit Socrate, corrompent la dignité de la pliilosopliie eu la maniant : elle pai'aît et inutile et vicieuse quand elle est mal étuyée (en mauvais étui). Voilà comment ils se gâtent et affolent {nuisent à eux-mêmes).

Humani qualis simulaior simius oris, Quem puer arridens pretioso staminé senmi Velavit, nudasque nales ac terga reliquit, Ludiirium mensis (1)...

A ceux pareillement qui nous régissent et commandent, qui tiennent le monde en lem* main, ce n'est pas assez d'avoir un entendement commun, de pouvoir ce que nous pouvons ; ils sont bien loin au-dessous de nous, s'ils ne sont bien loin audessus. Comme ils promettent plus, ils doivent aussi plus.

Et pourtant {pour ce motif) leur est le silence non seulement contenance de respect et gravité, mais encore souvent de profit et de ménage : car Mégabyzus, étant allé voir Apelles en son ouvrouer {atelier), fut longtemps sans mot dire, et puis commença à discom'ir de ses ouvrages, dont il reçut cette rude réprimande : « Tandis que tu as gardé silence, tu semblais quelque grande chose à cause de tes chaînes et àe ta pompe ; mais maintenant qu'on t'a ouï parler, il n'est pas jusqu'aux garçons de ma boutique qui ne te méprisent. » Ces magnifiques atours, ce grand état, ne lui permettaient point d'être ignorant d'une ignorance populaire et de parler impertinemment {soitemrnt) de la peinture : il devait maintenir, muet, cette externe et présomptive suffisance. A combien de sottes âmes, en mon temps, a servi une mine froide et taciturne de titre de pnidence et de capacité !

Les dignités, les charges, se donnent nécessairement plus par fortune que par mérite ; et l'on a tort souvent de s'en prendi'e aux rois. Au rebom's, c'est merveille qu'ils y aient tant d'heur (honheur), y ayant si peu d'adresse :

Principis est virtus maxima nosse suos (:') :

(1) Tel ce singe imitateur de l'homme, qu'un enfant euuvre en riant d'un précieux tissu de soie ; mais il laisse l& derrière nu et l'expose ainsi à la risée des convives. (Claudien.)

(2) Le premier mérite d'un prince est de bien connaître ceux qu'il doit s'attacher. (Martial, VIII, 15.)

LA SOCIKTK ET LA CONVERSATION = ?GJi

car la natui'e ne leur a pas donné la vie qui se puisse étendre à tant de peuples, pour en discerner la précellence et percer nos poitrines, où loge la connaissance de notre volonté et de notre meilleure valeur. H faut qu'ils nous trient par conjecture et à tâtons, par la race, les richesses, la doctrine, la voix du peuple : très faibles arguments. Qui pourrait (si qiielqu''un pouvait) trouver moyen qu'on en piit juger par justice et choisir les hommes par raison, établirait de ce seul trait une parfaite forme de police.

« Oui mais, il a mené à point ce gi'and affaire. » C'est dire quelque chose, mais ce n'est pas assez dire : car cette sentence est justement reçue, qu'il ne faut pas juger les conseils par les événements. Les Caithaginois punissaient les mauvais avis de leurs capitaines, encore qu'ils fussent con'igés par une heureuse issue, et le peuple romain a souvent refusé le triomphe à des grandes et très utiles victoires parce que la conduite du chef ne répond iit, point h son bonheur. On s'aperçoit ordinairement, aux actions du monde, que la fortune, pour nous apprendi'e combien eUe peut en toutes choses et qui prend plaisir à rabattre notre présomption, n'ayant pu faire les malhabiles sages, elle les fait heureux, à l'envi m la vertu, et se mêle volontiers à favoriser les exécutions où la trame est plus purement sienne. D'où il se voit tous les jours que les plus simples d'entre nous mettent à fin de très grandes besognes et publiques et privées ; et, comme Siramuez le Persien répondit cà ceux qui s'étonnaient comment ses affaires succédaient (réussissaient) si mal, vu que ses propos étaient si sages, qu'il était seul maître de ses propos, mais du succès de ses affaires c'était la fortune, ceux-ci peuvent répondre de même, mais d'un contraire biais. La plupart des choses du monde se font par elles-mêmes.

Fata viam inveniunt (1).

L'issue autorise souvent une très inepte conduite. Notre entremise n'est quasi qu'une routine, et plus communément considération d'usage et d'exemple que de raison. Étonné de la grandeur de l'affaire, j'ai autrefois su par ceux qui l'avaient mené à fin leurs motifs et leur adi'esse ; je n'ai trouvé que des avis vulgaires : et les plus vulgaires et usités sont aussi peutêtre les plus sûi's et plus commodes à la pratique, sinon à la

(1) Les destins s'ouvrent la route. (\'ikgile, Enéide, III, 395.)

266 ^== MONTAIGNE — CIIAP VI

montre. Quoi, si les plus plates raisons sont les mieux assises, les plus basses et lâches et les plus battues se couchent mieux aux affaires? Pour conserver l'autorité du conseil des rois, il n'est pas besoin que les personnes profanes y participent et y voient plus avant que de la première bamère : il se doit révérer à crédit et en bloc, qui {si Von) en veut nourrir la réputation. Ma consultation ébauche un peu la matière et la considère légèrement par ses premiers visages (apparence) : le fort et principal de la besogne, j'ai accoutumé de le résigner au ciel.

Permitie divis cetera (1).

L'heur (bon'heur)"et le malheur sont à mon gré deux souveraines puissances. C'est imprudence d'estimer que l'humaine prudence puisse remplir le rôle de la fortune ; et vaine est l'entreprise-de celui qui présume d'embrasser et causes et conséquences, et mener par la main le progrès de son fait, vaine smi out aux déhbérations guerrières. Il ne fut jamais plus de circonspection et prudence militaire qu'il s'en voit parfois entre nous : serait-ce qu'on craint de se perdre en chemin, se réservant à la catastrophe de ce jeu? Je dis plus, que notre sagesse même et consultation suit, pour la plupai't, la conduite du hasard. Ma volonté et mon discours se remue tantôt d'un air, tantôt d'un autre ; et y a plusieurs de ces mouvements qui se gouvernent sans moi : ma raison a des impulsions et agitations journalières et casuelles :

Veriuntur species animorum, et peciora motus Nunc alios, alios, duni nuUla ventus agebat, Concipiuni (2).

Qu'on regarde qui sont les plus puissants aux villes et qui font mieux leurs besognes, on trouvera ordinairement que ce sont les moins habiles. H est advenu aux femmelettes, aux enfants et aux insensés de commander des grands états à l'égal des plus suffisants (capaUes) princes; et y rencontrent (dit Thucydide) plus ordinairement les grossiers que les subtils.

(i) Abaiiduiiiiez le reste aux dieux. (Horace, Orfcs, I, ix, 'J. ) (2) La disposition de l'âme varie sans cesse : maintenant nue

passion l'agite ; que le vent change, une autre l'entraînera. (Vikgili;,

Oéorgiques, I, 420.)

Nous attribuons los effets de leur bonne fortune à leur prudence.

Ul quisque forluna utitur, K/i prœœllet; atque exinde sapei-e illum omnes dicimus (1).

Par quoi je dis bien, en toutes façons, que les événements sont maigres témoins de notre prix et capacité.

Or j'étais sur ce point, qu'il ne faut que voir un homme élevé en dignité : quand nous l'aurions connu, trois jours devant (avant), homme de peu, il coule insensiblement en nos opinions une image de grandeur de suffisance ; et nous persuadons que, croissant de train et de crédit, il est cru de mérite. Nous jugeons de lui non selon sa valeur, mais à la mode des jetons, selon la prérogative de son rang. Que la chance tourne aussi, qu'il retombe et se mêle à la presse (foule), chacun s'enquiert avec admiration (étonnement) de" la cause qui l'avait guidé si haut : « Est-ce lui? fait-on. N'y savait-il autre chose quand il y était? Les princes se contentent-ils de si peu? Nous étions vraiment en bonnes mains ! » C'est chose que j'ai vu souvent de mon temps ; voire, et le masque des grandeurs qu'on représente aux comédies nous touche aucunement (en quelque façon) et nous pipe. Ce que j'adore moi-même aux rois, c'est la foule de leurs adorateurs. Toute incUnation et soumission leur est due, sauf celle de l'entendement : ma raison n'est pas duite (instruite) à se courber et fléchir, ce sont mes genoux.

Mélanthius, interrogé ce qu'il lui semblait de la tragédie de Dionysius : « Je ne l'ai, dit-il, point vue, tant elle est offusquée de langage, v Aussi la plupart de ceux qui jugent les discours des grands devTaient dire : « Je n'ai point entendu son propos, tant il était offusqué de gravité, de grandeur et de majesté. » Antisthène persuadait un jour aux Athéniens qu'ils commandassent que leurs ânes fussent aussi bien employés au labourage des terres, comme étaient les chevaux : sur quoi il lui fut répondu que cet animal n'était pas né à un tel service. « C'est tout un, répliqua-t-il ; il n'y va que de voti'e ordonnance, car les plus ignorants et incapables hommes que vous employez aux commandements de vos guerres ne laissent pas d'en devenir incontinent très dignes, parce que vous les y employez. » A quoi touche l'usage de tant de peuples qui canonisent le roi qu'ils

(1) Un homme ne s'élève qu'à la faveur de la fortune, et dès lors tout le monde vante son habileté. (Plaute, Pseudolus, II, m, 13.)

2(;,s r^= MOMAir.NE — Cil Al'. VI

ont fait d'entre eux et ne se contentent point de l'honorer, s'ils ne l'adorent. Ceux de Mexico, depuis que les cérémonies de son sacre sont parachevées, n'osent plus le regarder au visage ; ains (mais), comme s'ils l'avaient déifié par sa royauté, entre les serments qu'ils lui font jurer de maintenir leur religion, leurs lois, leurs libertés, d'être vaillant, juste, et débonnaire, il jure aussi de faire marcher le soleil en sa lumière accoutumée, égoutter les nuées en temps opportun, courir aux ri\i ères leurs cours et faire porter à la terre toutes choses nécessaires à son peuple.

Je suis divers {différent) à cette façon commune, et me défie plus de la suffisance (capacité) quand je la vois accompagnée de gTandeur de fortune et de recommandation populaire. Il nous faut prendre garde combien c'est de parler à son heure, de choisir son point, de rompre le propos ou le changer d'une autorité magistrale, de se défendre des oppositions d'autrui par un mouvement de tête, un souris ou un silence, devant une assistance qui tremble de révérence et de respect. Un homme de monstrueuse fortune, venant mêler son avis à certain léger propos qui se démenait tout lâchement en sa table, commença justement ainsi : « Ce ne peut être qu'un menteur ou ignorant qui dira autrement que, etc. » Suivez cette pointe philosophique, un poignard à la main.

Voici un autre avertissement, duquel je tire gyand usage : c'est qu'aux disputes et conférences tous les mots qui nous semblent bons ne doivent pas incoutinent être acceptés. La plupart des hommes sont riches d'une suffisance (capacité) étrangère ; il peut liien advenir à tel de dire un beau trait, une bonne réponse et sentence, et la mettre en avant, sans en connaître la force. Qu'on ne tient pas tout ce qu'on emprunte, à l'aventure se pourra-t-ilvérifier par moi-même. Iln'yfaut point toujours céder, quelque vérité ou beauté qu'elle ait. Ou il la faut combattre à escient, ou se tirer arrière, sous couleur de ne l'entendre pas, pour tâter de toutes parts comment elle est logée en son auteur. H peut advenir que nous nous enferrons et aidons au coup, outre sa portée. J'ai autrefois employé, à la nécessité et presse du combat, des revirades qui ont fait fausseioutre mon dessein et mon espérance : je ne les donnais qu'en nombre, on les recevait en poids. Tout ainsi comme, quand je débats contre un homme vigoureux, je me plais d'anticiper ses conclusions, je lui ôtc la peine de s'interpréter, j'essaie de prévenir son imagination imparfaite encore et naissante ;

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