‹ Montaigne; textes choises et commentésChapitre 61 sur 68 · LA S 0 C I É T É E T L A C 0 N \' E K S A T 1 0 N · texte numérisé non relu

LA S 0 C I É T É E T L A C 0 N \' E K S A T 1 0 N

Tordie et la pertinence de son entendement m'avertit et menace de loin : de ces autres je fais tout le rebours ; il ne faut rien entendre que par eux, ni rien présupposer. S'ils jugent en paroles universelles, « Ceci est l:)on, cela ne l'est pas », et qu'ils rencontrent {tombent juste), voyez si c'est la fortune qui rencontre pour eux. Qu'ils circonscrivent et restreignent un peu leur sentence : « Pourquoi c'est ; par où c'est. » Ces jugements universels que je vois si ordinaires ne disent rien : ce sont gens qui saluent tout un peuple en foule et en troupe. Ceux qui en ont vraie connaissance le saluent et remarquent nommément et {)articulièrement ; mais c'est une hasardeuse entreprise. D'où j'ai vu, plus souvent que tous les jours, advenir que les esprits faiblement fondés, voulant faire les ingénieux à remai'quer en la lecture de quelque ouvrage le point de la beauté, arrêtent leur admiration d'un si mauvais choix, qu'au lieu de nous apprendre l'excellence de l'auteur, il nous apprennent leur propre ignorance. Cette exclamation est sûre, « Voilà qui est beau ! » ayant ouï {quand on a entendu) une entière page de Vii'gile. Par là se sauvent les fins. Mais d'entreprendre à le suivre par épaulettes {en détail) et de jugement exi)rès et trié, vouloir remarquer par où un bon auteur se surmonte, poisant {pescmt) les mots, les phrases, les inventions et ses diverses vertus l'une après l'autre, ôtez-vous de là. Videndum est non modo quid quisque loqualw, sed eliam quid quisque sentiat, atque eticun qua de causa quisque sentiat (1). J'oys {f entends) journellement dire à des sots des mots non sots. Ils disent une bonne chose, sachons jusques où ils la connaissent ; voyons par où ils la tiennent. Nous les aidons à employer ce beau mot et cette belle raison qu'ils ne possèdent pas, ils ne l'ont qu'en garde : ils l'auront produite à l'aventm^e {jjar hasard) et à tâtons, nous la leur mettons en crédit et en prix. Vous leur prêtez la main ; à quoi faire? Ils ne vous en savent nul gré et en deviennent plus ineptes. Ne les secondez pas, laissez-les aller ; ils manieront cette matière comme gens qui ont peur de s'échauder; ils n'osent lui changer d'assiette et de jour, ni l'enfoncer. Ci'oulez-la {remuez-la) tant soit peu, elle leur échappe, ils vous la quittent, toute forte et belle qu'elle est : ce sont belles armes, mais elles sont mal emmanchées. Combien de fois en ai-je vu l'expérience! Or, si

(1) 11 faut non seulement écouter ce que chacun dit, mais examiner encore ce que chacun pense et pourquoi il le pense. (Cicéron, De Officiis, I, XLi.)

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vous venez à les éclaircir et confirmer, il^ \ eus sjiisissent et dérobent incontinent cet avantage de votre interprétation : « C'était ce que je voulais dire, voilà justement ma conception ; si je ne l'ai ainsi exprimée, ce n'est que faute de langue. » Soufflez. H faut employer la malice même à corriger cette fière bêtise. Le dogme d'Hégésias, « qu'il ne faut ni haïr ni accuser, ains (mais) instruire », a de la raison ailleurs ; mais ici c'est injustice et inhumanité de secourir et redi'esser celui qui n'en a que faire et qui en vaut moins. J'aime à les laisser embourber et empêtrer encore plus qu'ils ne sont, et si avant, s'il est possible, qu'enfin ils se reconnaissent.

La sottise et dérèglement de sens n'est pas chose guérissable par un trait d'avertissement; et pouvons proprement dire de cette répai'ation ce que Cjtus répond à celui qui le presse d'enhorter (exhorter) son ost (arm/e) sur le point d'une bataille, que les hommes ne se rendent pas courageux et belliqueux surle-champ par une bonne hai'angue, non plus qu'on ne devient incontinent musicien pour ouïr une bonne chanson. Ce sont apprentissages qui ont à être faits avant la main par longue et constante institution. Nous devons ce soin aux nôtres et cette assiduité de correction et d'instruction ; mais d'aller prêcher le premier passant et régenter l'ignorance ou ineptie du premier rencontré, c'est un usage auquel je veux grand mal. Rarement le fais-je, aux propos même qui se passent avec moi ; et quitte plutôt tout que de venir à ces instructions reculées et magistrales. Mon humeur n'est propre non plus à })arler qu'à, écrire pour les principiants. Mais aux choses .qui se disent en commun ou entre autres, pour fausses et absurdes que je les juge, je ne me jette jamais à la traverse ni de parole ni de signe.

Au dem.ciîrant, rien ne me dépite tant en la sottise que do quoi elle se plaît plus que aucune raison ne se peut raisonnablement plaire. C'est malheur que la prudence vous défend de vous satisfaire et fier de vous, et vous renvoie toujours mal content et craintif, là où {iamlis que) l'opiniâtreté et la témérité (légèreté) rempUssent leurs hôtes d'éjouissance et d'assurance. C'est aux plus malhabiles de regarder les autres hommes par-dessus l'épaule, s'en retournant toujours du combat pleins de gloire et d'allégi'esse. Et le plus souvent encore cette' outrecuidance de langage et gaieté de visage leur donne gagné à l'endroit de l'assistance, qui est communément faible et incapable de bien juger et discerner les vrais avantages. L'obsti-

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nation et ardeur d'opinion est la plus sûre preuve de bêtise : est-il rien certain, résolu, dédaigneux, contemplatif, grave, I rieux, comme l'âne?

Pouvons-nous pas mêler au titre de la conférence et comnuinication les devis pointus et coupés qu(^ l'allégresse et la privauté introduit entre les amis, gaussants et gaudissants plaisamment et vivement les uns les autres? exercice auquel ma gaieté naturelle me rend assez propre; et, s'il n'est aussi tendu et sérieux que cet autre exercice que je viens de dire, il n'est pas moins aigu et ingénieux, ni moins profitable, comme il semblait à Lycurgus. Pour mon regard, j'y apporte plus de liberté que d'esprit, et y ai plus d'heur (bonheur) que d'intervention ; mais je suis parfait en^la souffrance, car j'endure la revanche non seulement âpre mais indiscrète aussi sans altération. Et à la charge qu'on me fait, si je n'ai de quoi repartir brusquement sur-le-champ, je ne vais pas m'amusant h suivre cette pointe d'une contestation ennuyeuse et lâche, tirant ta l'opiniâtreté ; je la laisse passer, et, baissant joyeusement les oreilles, remets d'en avoir ma raison à quelque heure meilleure : 1 n'est pas marchand qui toujours gagne. La plupart changent de visage et de voix où la force leur faut {manqué), et, par une importune colère, au lieu de se venger, accusent leur faiblesse ensemble et leur impatience. En cette gaillardise, nous pinçons parfois des cordes secrètes de nos imperfections, lesquelles, rassis, nous ne pouvons to.ucher sans offense ; et nous entravertissons utilement de nos défauts.

n y a d'autres jeux de main, indiscrets et âpres, à la française, que je liais mortellement ; j'ai la peau tendre et sensible : j'en ai vu en ma \'ie enterrer deux princes de notre sang royal. Il fait laid se battre en s'ébattant.

Au reste, cjuand je veux juger de quelqu'un, je lui demande combien il se contente de soi ; jusqu'où son parler ou sa besogne lui plaît. Je veux éviter ces belles excuses : « Je le fis en me jouant ;

Ablatum mecliis opus est incudibus istud (1) ;

je n'y fus pas une heure ; je ne l'ai revu depuis. » Or, dis-je, laissons donc ces pièces ; donnez-m'en une qui vous représente

(11 Cet ouvrage imparfait encore a été retné du métier. (Ovide, Tristes, I, vi, 29.)

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bien entier, par laquelle il vous plaise qu'on vous mesure : et puis, que trouvez-vous le plus beau en votre ouvi'age? Est-ce ou cette partie, ou celle-ci? la grâce, ou la matière, ou l'invention, ou le jugement, ou la science? Car ordinairement je m'aperçois qu'on faut (se trompé) autant à juger de sa propre besogne que de celle d'autrui, non seulement pour l'aSection qu'on y mêle, mais pour n'avoir la suffisance (capacité) de la connaître et distinguer. L'ouvrage, de sa propre force et fortune, peut seconder l'ouvrier et le devancer outre son invention et connaissance. Pour moi, je ne juge la valeur d'autre besogne plus obscurément que de la mienne, et loge les Essais tantôt bas, tantôt haut, fort inconstamment et douteusement. Il y a plusieurs livi'es utiles, à raison de leurs sujets, desquels l'auteur ne tire aucune recommandation, et des bons livres, comme des bons ou^iages, qui font honte à l'ouvrier. J'écrirai la façon de nos convives et de nos vêtements, et j'écrirai de mauvaise grâce ; je publierai les édits de mon temps et les lettres des princes qui passent es mains pubhques ; je ferai un abrégé sur un bon iivre (et tout abrégé sur un bon livre est un sot abrégé), lequel livre viendra à se perdre, et choses semblables. La postérité retirera utilité singulière de telles compositions ; moi quel honneur, si ce n'est de ma bonne fortune? Bonne part des li\Tes fameux sont de cette condition.

CONCLUSION

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