LE RÔLE DE MONTAIGNE DANS NOTRE LITTÉRATURE AU SEIZIÈME SIÈCLE
La tâche de notre seizième siècle a été de ressusciter toutes les doctrines et tous les alts des anciens, de les vulgariser, d'en adapter l'usage à notre génie national, La Kenaissance n'est pas seulement une récréation d'artistes ou le studieux passe-temps d'érudits. EUe a voulu agir, régler la conduite de l'homme, rendre sa vie meilleure. Ce ne sont pas seulement les odes pindariques, les vastes épopées, les rythmes harmonieux ou l'ample tapis des périodes cicéroniennes qui ont séduit les hommes du seizième siècle dans le trésor de l'antiquité retrouvée. Us ont senti qu'il y avait là des conceptions de la vie, nouvelles pour eux, des habitudes de raisonner sa conduite et de la diriger, toute une masse cf expériences, de réflexions, de conseils dont il fallait se pénétrer, s'imprégner peu à peu. Tandis que ceux-ci réveillaient les génies poétiques du passé, que ceux-là cherchaient chez Vitruve les principes de l'architecture ancienne, que d'autres nous rendaient la médecine de Galien et d'Hippocrate, d'autres encore, les principes de l'art mihtake des Romains, chacun courant à sa part de la grande besogne commune, Montaigne prit pour son lot de rénover la morale antique.
Certes, il a eu des prédécesseurs, et beaucoup d'écrivains l'ont secondé dans son entreprise. Mais nul n'y a réussi autant que lui. Depuis le début du siècle il serait aisé de signaler une série ininterrompue de tentatives toutes dirigées dans le même sens. Il s'est avancé dans la même voie
plus loin que ses devanciers, et son œuvre marque le couronnement de tant d'efforts.
Gomme il arrivait dans la plupart des ordres de connaissances, Montaigne a commencé par répéter un peu servilement les leçons de ses maîtres. Son stoïcisme des premières années n'est que le stoïcisme de Sénèque à peine démarqué. Mais peu à peu Montaigne s'est attaché moins à la lettre des ])réceptes formulés par les diverses doctrines étudiées, pour se pénétrer davantage de l'esprit qui leur est commun. Alors il a fait œuvre originale. S 'inspirant de la méthode rationnelle des morales anciennes, il a dégagé les règles de conduite qui convenaient à sa nature et qui sont bien à lui. Si sa philosophie des dernières années ressemble fort à la doctrine épicurienne, si ses lectures des maîtres de l'épicurisme l'ont aidé à en prendre possession, c'est en lui-même, et par une enquête personnelle, qu'il en a retrouvé les éléments.
Dès lors, l'assimilation de la morale ancienne était complète. La morale chrétienne réglait la conduite humaine d'après des préceptes révélés par Dieu même et d'après des commandements de l'Église, représentant de Dieu sur la terre. A l'imitation des anciens, Montaigne ne fait jamais appel à l'autorité, il s'efforce d'organiser sa vie exclusivement selon les conseils de sa raison. Par là il donna un exemple et indiqua une méthode à suivre. Chacun ])ouvait en user à sa manière. On pouvait ou adopter ses opinions morales, ou les corriger en se servant des mêmes principes, et opposer à sa morale d'autres morales non moins rationnelles.
C'est parce que Montaigne s'est attaché toujours à la méthode plus qu'à la. doctrine, à l'esprit plus qu'à la lettre, que, seule de toute notre littérature du seizième siècle, en dé])it de sa langue qui à vite vieilli, en dépit de ses idées qui bientôt ont paru subversives, son œuvre a survécu à son temps et a pu exercer une grande influence sur les siècles suivants.
S'il se fût contenté de présenter une doctrine moraU\ doctrine i)!'rsonnelle ou ressuscitée de l'antiquité, peu
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importe, il aurait pu sans doute avoir des disciples. Les libertins l'auraient peut-être reconnu pour leur maître. Mais il n'aurait eu pour lecteurs cpie les libertins, et Ton sait qu'au dix-septième siècle la faveur n'était pas pour eux. Son influence eût donc été très limitée.
Grâce à son souci de la méthode, il apprenait à ses lecteurs, C|uels qu'ils fussent et quelles que fussent leurs tendances morales, à se connaître, à adapter à leur conduite les règles qui leur convenaient. Ceux-là mêmes qui voulaient le combattre avaient beaucoup d'enseignements à lui demander. Ils pouvaient le prendre pour modèle et lui emprunter des armes. Surtout, au delà de sa doctrine et au delà de son Moi particulier, il avait été amené à peindre l'homme en général, et la psychologie de rhomme en général a été la grande affaire de la littérature du dix-septième siècle.
Et puis, en peignant l'homme en général, Montaigne avait esquissé le portrait de l'honnête homme, celui-là même qui devait triompher au dix-septième siècle et régner dans les salons. Par là encore, Montaigne se trouva d'accord avec les goûts des générations suivantes, et l'admiration des hommes du monde soutint sa réputation aux heures difficiles.
A se pénétrer des méthodes toutes rationnelles des morales anciennes, Montaigne fut conduit à fake plus encore. Il réfléchit sur les conditions dans lesquelles l'exercice de la raison est légitime et fit dans V Apologie la critique de nos moyens de connaissance. Or, cette critique se retrouve en quelque sorte à la base de tous les grands systèmes élaborés au siècle suivant. Bacon et Descartes, aussi bien que Pascal, partent du point de vue sceptique, de l'impossibilité pour l'homme d'arriver à la connaissance par les chemins jusqu'alors suivis. Or, cette impossibilité, personne mieux que Montaigne ne l'avait mise en é\idence.
n semble dominer ainsi toute la pensée des âges suivants qui retrouveront en lui la source d'une partie de leurs idées. Encore au dix-huitième siècle, les héritiers d'un car-
tésianisme renouvelé, résolus à n'avouer pour véritables que les idées qui leur paraîtront évidemment être telles, se feront une arme de son esprit critique si aiguisé dans leur lutte contre les institutions et contre les prétentions de l'esprit humain.
L'œuvre des Essais n'est pas terminée. Elle se continue au milieu de nous. Us nous aident encore à nous mieux connaître, à régler notre vie, à voir plus clair dans notre propre pensée. Toutefois, depuis que, les idées qui les emplissent et l'esprit qui les anime étant devenus plus communs, lem* influence s'est faite moins sensible, c'est surtout à leur valeur esthétique que les Essais ont dû la persistance de leur succès. Au dix-septième siècle, sans doute, le style en devait paraître trop luxmiant et la composition trop libre. L'originalité de leur forme était alors un obstacle à leur diffusion. Mais au dix-neuvième siècle, elle a séduit des lecteurs épris d'un art plus libre et plus individuel, et c'est l'œuvre d'art que les critiques ont exaltée dans les Essais beaucoup plus que leur philosophie. Aujourd'hui, s'il est encore quelques personnes qui lisent les Essais pour se nourrir de leur pensée, se gonfler de leur substance, il n'en est pas moins vrai que c'est en général le styliste qui nous séduit en Montaigne beaucoup phis que le penseur.
■En Angleterre aussi, où son succès a été grand, s'il a aidé quelques philosophes comme Bacon et Locke à dégager leur originalité, s'il a secondé le mouvement rationaliste, qui s'épanouit avec les philosophes déistes, le don principal qu'il a fait à la littérature anglaise, c'est le don de l'essai, gem'e qu'il avait créé de toutes pièces. On sait quelles magnifiques destinées l'y attendaient. Il y devint le plus florissant des genres nationaux en prose, et il y entretint la réputation de Montaigne, qui fut presque à toutes les époques un des classiques de l'Angleterre.