‹ Montaigne; textes choises et commentésChapitre 9 sur 68 · II. — VISITF, DK I.A \ll,l,|-. Il' AI CMiOi; K · texte numérisé non relu

II. — VISITF, DK I.A \ll,l,|-. Il' AI CMiOi; K

Lo prciijicrappn'l ('"(raii^o, et qui inonlre leur propreté, ce lui lie trouver à noire arrivée les degrés de la vis (escalier tournant) de notre logis tout couvert de linges, par-dessus lesquels il nous fallait marcher, pour ne salir les marches de leur vis qu'on VI liait de laver et fourbir, comme ils font tous les samedis; nous n'avons jamais aperçu d'araignée, ni de fange en leur logis ; en aucuns il y a des rideaux pour étendre au devant de leurs vitres, qui veut. Il ne se trouve guère de tables aux chambres, si ce n'est celles qu'ils attachent au pied de chaque lit qui pendent là à tout ((Wfc, par) des gonds, et se haussent et baissent coniuie on veut' Les pieds des lits sont élevés de deux oi; trois pieds au-dessus du lit, et souvent au niveau du chovet. Le bois en est fort beau et labouré (fravnillê) ; mais notre noyer surpasse de beaucoup leur sapin. îls servaient là aussi les assiettes d'étain très luisantes, au-dessous de celles dr; bois par dédain; ils mettent souvent contre la paroi, à côtf' des hts, (lu linge et des rideaux, [lour qu'on ne salisse leur muraille en crachant. Les Allemands sont fort amoureux d'armoiries : car en tous les logis, il eu est une milliasse que les passants gentilshonimes du pays y laissent par les parois (sur les murs), et toutes leurs vitres en sont fournies. L'ordre du service y change souvent; ici les écrevisses lurent servies les premières, (pii partout ailleurs se servaient avant Tissue et d'une grandeur étrange. En plusieurs hôtelleries, des grandes, ils servent tout à couvert. Ce qui fait si fort reluire leurs vitres, c'est qu'ils n'ont point des fenêtres attachées à notre mode, et que leurs châssis se remuent quand ils veulent, et fourbissent leurs verrières fort souvent.

M. de Montaigne, le lendemain qui était dimanche matin, fut voir plusieurs égUses, et aux catholiques, qui sont en grand nombre, y trouva partout le service fort bien fait. Il y en a six luthériennes et seize ministres. Les deux des six sont usurpées des églises catlîoliques, les quatre sont bâties par eux. Il en vit une ce matin, qui semble une grand'salle de collège : ni images, ni orgiu^s, ni croix. La muraille chargée de force écrits en allemand, des passages de la Bible; deux chaises, l'une pour le

(1) Journal de voyage, p. 118.

ministre, et lors il y en avait un qui profilait, et au-dessous une autre, où est celui qui aclu'niiue le chant des psaumes. A chafpie verset ils attendent que celui-là donne le ton au suivant; ils chantent pêle-mêle, qui veut, et couvert qui veut. Après cela, un ministre, qui était dans la presse, s'en alla à l'autel, où il leur hit force oraisons dans un livre, et à certaines oraisons le peuple se levait et joignait les mains, et au nom de .lésus-Christ faisait des gj'andes révérences. Après qu'il eut achevé de lire découvert, il avait sur l'autel une serviette, une aiguière et un saucier où il y avait de l'eau ; une femme, suivie de dix ou douze autres femmes, lui présenta un enfant emmailloté, le visage découvert. Le mirdstre à tout [avec) ses doigts jirit trois fois de l'eau dans ce saucier, et les vint lançant sur le visage de l'enfant et disant certaines paroles. Ce. fait, deux hommes s'approchèrent, et cliacun d'eux nùt deux doigts de la main droite sur cet enfaii! : le ministre parla à eux et ce fut fait. M. de Montaigne parla à ce ministre en sortant. Ils ne touchent à nul revenu des églises, le Sénat en public les paie. H y avait beaucoup plus de presse en cette église seule qu'en deux ou trois catholiques. Nous ne vîmes nulle belle femme ; leurs vêtements sont fort différents les uns des autres ; entre les hommes il est malaisé de distinguer les nobles, d'autant que toute façon de gens portent leurs bonnets de velours, et tous des cpées au côté.

Nous étions logés à l'enseigne d'un arbre nominé linde au pays, joignant (près de) le palais des Foulcres. L'un de cette race mourant quehpies années y a laissé deux millions d'écus de France vaillant h ses héritiers ; et ces héritiers, pour prier pour son âme, donnèrent aux jésuites qui sont là trente mille florins comptant, de quoi ils se sont très bien accommodés. Ladite maison de Foulcres est couverte de cuivre. En' général les maisons sont beaucoup plus belles, grandes et hautes qu'en nulle ville de France, les rues beaucoup plus lajges; il l'estime de la grandeur d'Orléans.

Après dîner, nous fûmes voir escrimer en une salle publique oîi il y avait une gi'and'presse, et paie-t-on. à l'entrée comme aux bateleurs, et outre cela les sièges des bancs, lis y tirèrent au poignard, à l'épée à deux mains, au bâton à deux bouts, et au braquemart ; nous vîmes après des jeux de prix à l'arbalète et à l'arc, en heu encore plus magnifique qu'à Schaffouse.

De là à une porte par où nous étions entrés, nous vîmes que sous le pont où nous étions passés il coule un grand canal d'eau qui vient du dehors de la ville, et est conduit sur un pont de

Iniis au-dessous de celui sur lequel on marche, et au-dessus de la rivière qui court par le fossé de la ville. Ce canal dVau va lirai) 1er certaines roues en grand nombre, qui remuent plusieurs ])oiiii)es, et haussent par deux canaux de plomb l'eau d'une lontaine qui est en cet endi'oit fort basse, eu haut d'une tour, ciiujuante pieds de haut pour le moins. Là elle se verse dans un grand vaisseau de pierre, et de ce vaisseau, par phisieurs canaux se ravale en bas, et de là se distribue par la ville, qui est par ce seul moyen toute peuplée de fontaines. Les particulis rs qui en veulent un doigt pour eux, il leur est permis en donnant à la ville dix florins de rente ou deux cents florins une fois i)ayés. Il y a quarante ans qu'ils se sont embelhs de ce riche ouvrage.

l>es maria^'es des catholiques aux luthériens se font ordinairement, et le plus désireux siuiit les lois de l'autre; il y a mille tels mariages ; notre hôte était cathohque, sa femme luthérienne. Ils nettoient les verres à tout {avec) une époussette de poil euuuanchée au bout d'un bâton. Ils disent qu'il s'y trouve de très beaux chevaux à quarante ou cinquante cous.

Le corps de la ville fit cet honneur à MM. d'Estissac et de M'cntaigne de leur envoyer présenter à leur souper quatorze grands vaisseaux pleins de leur vin, qui leur fut offert par sept sergents vêtus de hvrées et un honorable officier de la ville, ([u'ils convièrent à souper ; car c'est la coutume, et aux porteurs on fait donner quelcpie chose. L'officier qui soupa avec eux dit à M. de Montaigne qu'ils étaient trois en la ville ayant charge dainsi gratifier les étrangers qui avaient quelque qualité et qu'ils étaient à cette cause en soin de savoir leurs quahtés, pour, suivant cela, observer les cérémonies qui leur sont dues; ils donnent plus de vins aux uns qu'aux autres. A un duc, l'un lWh bourgmestres en. vient présenter. Ils nous prirent pour barons et chevahers. M. de Montaigiie pour aucunes raisons avait voulu qu'on s'y contrefît et qu'on ne dît pas leurs conditions, et se promena seul tout le long du join- par la ville; il croit que cela même servit à les faire honorer davantage. C'est un honneur que toutes les villes d'Allemagne leur ont fait.

Quand il passa par l'éghse Notre-Dame, ayant un froid extrême (car les froids commencèrent à les piquer au partir de Kempteu, et avaient eu jusque lors la plus heureuse saison qu'il est jiossible), il avait, sans y penser, le mouchoir au nez, estimant aussi qu'ainsi seul et très mal accommodé, nul ne se prendrait garde de lui. Quaiul ils furent plus apprivoisés avec lui, ils lui

46 == MONTAIGNE. — CIIAl». ii

diront que les gens de l'église avaient trouvé cette contenance étrange. Enfin il encourut le vice qu'il fuyait le plus, de se rendre remarquable par quelque façon ennemie du goût de ceux (jui le voyaient; car en tant qu'en lui est, il se conforme et range aux modes du pays où il se trouve et portait à Auguste (Augsiourg) un bonnet fourré par la ville.

lis disent à Auguste qu'ils sont exempts des rats et souris, de quoi le reste de l'Allemagne est infecté ; et là-dessus content force miracles, attribuant ce privilège à l'un de leurs évêcjues t|ui est là en terre, et de la terre de sa tombe qu'ils vendent à petits lopins comme une noisette, ils disent qu'on peut chasser cette vermine, en quelque région qu'on la porte.

Le lundi nous fûmes voir en l'église Notre-Dame la pompe des noces d'une riche fille de la ville, et laide, avec un facteur des Foulcres, Vénitien : nous n'y vîmes nulle belle femme. Les Foulcres. qui sont plusieurs, et tous très riches, tiennent les piiucipaux rangs de cette ville-là. Nous vîmes aussi deux salles en leur maison, l'une haute, grande, pavée de marbre, l'autre ba-se, riche de médailles antiques et modernes, avec une clutnibrette au bout. Ce sont des plus riches pièces que j'aie jamais vues. Nous vîmes aussi la danse de cette assemblée : ce ne furent qu'allemandes ; ils les rompent à chaque bout de champ, et ramènent seoir les dames qui sont assises en des bancs qui scnit par les côtés de la salle, à deux rangs, couverts de di'ap rouge ; eux ne se mêlent pas à elles. Après avoir fait une petite pose, ils les vont reprendre, ils baisent leurs mains, les dames les reçoivent sans baiser les leurs, et puis leur mettant la main sous l'aisselle, les embrassent et joignent les joues j)ar le côté, et les dames leur mettent la main droite sur l'épaulei Us dansent et les enlretiemuMit, tout découverts, et non fort richement vêtus.

Page 1