CHAPITRE II
LA VIE DE MONTAIGNE DE 1Ô8U A 15'Jl^
/. Le voi/u'je de Montaigne. — //. Montaigne, maire de Bordeaux, m. Les fléaux de Vannée 1553. — IV. Les dernières années.
Il ne négligea pas de pas^ser par Taris qu'il aimait tant, et comme il ne lui déplaisait pas de se montrer à la cour, il la suivit au siège de La Fère. Nous l'y trouvons encore le G août, au moment où meurt son ami le comte de Gramont dont il accompagna les restes à Soissons. C'est seulement à la fin du même mois, ou peut-être même au commencement de septembre, qu'il se décide à parti)-. Quatre gentilshommes raccom])agnent, et })armi eux son jeujic frère, le sieur de Mattecoulon, alors âgé de vingt ans, et Charles d'Estissac, personnage de marque, plus jeune encore, qui, suivant la mode de l'époque, vont achever leur instruction en Italie. Tons ces messieurs \oyagent à cheval, et généralement à une aUui'e assez lente. Des valets veillent sur les mulets qui portent les bagages. Il n'était pas facile en ce temps-là de voyager sans un certain appareil, et l'appareil (railleurs n'était pas pour déplaire à notre philosojihe : il disait la qualité (les voyageurs et prévenait les esprits en leur faveur. Montaigne était sans doute le chef de la petite caravane.
Nous pouvons la suivre pas à pas, grâce au Journal de
voyage qu'il nous a laissé. Do Mcaux elle se rend à Plombières, non sans s'arrêter bien des fois sur la route, car on voyage sans hâte en compagnie de Montaigne et de manière à jouir de tout, à satisfaire sa curiosité partout où l'on passe. Après dix jom's consacrés aux eaux de Plombières, on entre en Suisse où l'on visite Mulhouse, qui alors faisait partie du canton de Bâle, puis Bâle, où Montaigne rencontre quelques savants, Bade où il prend à nouveau les eaux, Schaffouse. On pousse alors une pointe en Alleuuigne, Lindau, Augsbourg. Les froids de l'hiver approchant (on était déjà au milieu d'octobre), on e dirige vers l'Italie par Munich et le Tyrol. Le but alors est Rome, mais on \àsite sur le chemin, ou hors du chemin, Vérone, Vicense, Padoue, Venise, Ferrare, Bologne, Florence, Sienne, Montalcin. Montaigne séjourne à Rome pendant quatre mois et demi, du 30 novembre 1580 au 19 avrU 1581. De Rome, qu'il quitte avec la ferme intention d'y revenir à l'automne, il se rend à Lorettc pour y fah-e ses dévotions, puis aux bains de la Villa où il prend les eaux pendant un mois et demi, visite la Toscane en ^'attardant surtout à Florence, Pise et Lucques, revient faire une nouvelle saison aux bains de la Villa (du 14 août au 7 septembre), retourne à Rome où il passe encore la première moitié d'octobre, enfin regagne la France par le mont Cenis et rentre dans son château le 30 novembre.
Heureusement le Journal de voyage nous révèle plus que l'itinérah-e de Montaigne, il nous permet de saisir ses impressions sur le vif. On n'y doit pas chercher une œuvre littéraire, laborieusement écrite et savamment limée pour le pubhc. H est à la fois moins et plus que cela. Montaigne y montre si peu de souci de la forme que souvent U laisse à son secrétahe le soin de rédigei- ses ouvenii-s. Ailleurs, désh-ant s'exercer à manier la langue italienne qu'il ne ])ossèd(î pas encore à on gré, il dicte tout un long i-agment en italien, plus du cinquième du Journal. Et quant au fond, les renseignements qu'il nous donne si ponctuellement sur la distance qui sépare telle ville de telle autre, sur la durée de chaque étape et autres précisions de cette
sorte n'ont rien qui doive retenir le lecteur. Plus fastidieuses encoie sont ses intarissables confidences sur ses maux de tête, ses maux de dents, ses moindi'es malaises, le nombre de verres d'eau qu'il prend chaque matin, soit aux bains de Plombières, soit aux bains de la VOla, et qu'il ne manque pas de compter exactement, les effets purgatifs qu'il constate chaque jour et miUe détails aussi inthnes. C'est qu'aussi bien le Journal de voyage n'est pas fait pour nous. Montaigne ne voulait pas le pubher, et il ne l'a pas publié. C'est seulement cent quatre-^■ingt-deux ans après sa mort, en 1774, qu'on l'a découvert et indiscrètement mis au jour. Montaigne eût protesté contre un pareil abus. H avait écrii^son journal pour lui-même, pour y retrouver les choses qui l'avaient frappé et que sa mémoii-e infidèle risquait de laisser échapper. Il y notait ce qui lui importait à lui, et non ce qui intéressait les autres. Il se promettait sans doute d'en faire jouir aussi les siens, sa femme, sa fiUe, ses amis. Pendant les longues soirées M'hiver, au coin de l'âtre, il leur conterait les choses merveilleuses et rares qu'il avait vues dans de lointains pays. Il ferait un choix à leur intention dans cet amas de notes informes. Même à eux il ne montrerait pas tout. Mais du grand public il n'a eu nul souci. Rien eu tout cela ne lui est ^ destiné.
Or, c'est précisément parce qu'il n'était pas destiné au ])ublic que le Journal de voyage nous paraît instructif. Châtié par des scrupiûes littérahes, il ne nous eût présenté que des impressions triées, apprêtées, truquées en vue de l'effet à produire. Sa spontanéité nous est garante de sa sincérité même. Par lui nous avons le privilège insigne d'entrer en contact immédiat avec Montaigne, de surprendre ses étonnements, d'entendre ses questions, de suivi'e sa pensée au jour le jour pendant des mois comme nous suivons celle d'un compagnon de route. Et ce commerce intime avec notre philosophe éclaÙT les Essais d'une lumière singulièrement vive. Kon seulement nous rencontrons dans le Journal une masse de notes qui reparaîtront plus tard dans les Essais de 1588 et de 1595, digé-
:',.S MONTAKiM^ — CHAI' Il
rées, développées, mises eu place niiucliande, mais surtout nous saisissons eu pleine activité, dans son « à tous les jours » cet iniatigabie besoin d'observation, cette curiosité insatiable dont Taine eût reconnu la faculté maîti'essH de Montaiopp. et nui en tout cas a fait le prix de son œuvre. Montaigne regarde et il écoute : sa fonction natm'elle est de regarder et d'écouter. H va vers les choses pour les examiner, vers les hommes pour les interroger et entendre leurs réponses. Quand nous voyons le Journal de voyage rempli de remarques sur les peuples qu'il a \àsités, nous ne nous étonnons point que Montaigne se soit donné ponr tâch» d'éluHi"v l'homme à travers tous les siècles de l'histoire, dans tous les pays du monde, à toutes les pages de ses in-folios, l'homme dans toutes les attitudes de la vie et jusque dans ses actions les plus secrètes. Quand nous constatons avec quel soin minuti?ux il étudie son mal, il en suit toutes les phases et en décrit les symptômes, nous comprenons sans peine que, tenant ses pensées constamment repliées sur toi-même, il ait enfin piis son Moi pour sujet de ses études et qu'il ait fait de sa pro])re peinture la matière de son livre.
Voilà pourquoi le Journal de voyage est un document du plus haut intérêt, si éminemment suggestif, et la lecture en est, en bien des endroits, très attachante par la variété des sujets qui attirent l'attention du conteur. Si ])ar lui nous cherchons à déterminer vers quels objets va de préférence la curiosité de Montaigne afin d'en comprendre la nature, nous remarquerons qu'il ne paraît pas avoir été i)rofondément ému par les chefs-d'œuvre de ])('inture et de sculpture qui couvraient le sol de l'Italie. A ])eine nomme-t-il une fois Michel-Ange, et les autres grands noms ne se présentent pas sous sa plume. Les ))aysages aussi semblent peu l'émouvoir. Il traverse les Alpes sans étonnement. Çà et là un ou deux croquis très sobres trahissent un frisson d'admiration. Us sont rares et Montaigne passe vite. Tout cela nous paraît bien sec à nous qui avons derrière nous les enthousiasmes romantiques, les chaudes descriptions de Kousseau et de Château-
l.l- VOYA: E de MONTAI(.x\E 39
hiiiiiul, cl t^urtout trois siècles de culture esthétique, Moulaiono en cela ressemble aux Français de sou temps, et Kabelais, voyageant en Italie, n'a pas été plus expansif que lui. H est plus intéressé par les ruines du passé ; non qu'il soit archéologue le moins du monde (il n'a que du mépris pour ceux qui comptent combien de pas a Santa Rotonda), mais les vestiges de la vieille Eome émeuvent son cœu d'humaniste et font remonter à sa mémoire les souvenh's de Luciûlus, de Caton, de César, de tous ces grands personnages avec lesquels il a vécu comme avec des amis. Les grands travaux de l'industrie des hommes l'étonnent et le séduisent, en particulier lorsqu'ils augmentent le confort ou la magnificence de la vie. Les palais, les jardins, les jeux de fontaines sont par lui décrits avec une com])laisance d'autant plus grande que la France en ces matières était fort en retard sur l'Italie. Les usages des différents peuples au manger, au coucher, au vêtir et généralement dans tous les détails de la vie sont notés avec une minutie que ne rebute aucune crainte de monotonie. Mais par-dessus tout ce sont les mœurs qui le retiennent, les croy-ances, les cérémonies religieuses, les liabitudes morales, les paiiicularités politiques. H parle ])êle-niêle des draps de son lit, de la choucroute qu'il vient de manger et dont il garde la recette, des rideaux de sa chambre, du poêle dont elle est chauffée, des comiisanes qu'il a visitées, d'un baptême, des serviettes et des assiettes, d'une opération chirurgicale à laquelle il vient d'assister; de bien d'autres choses encore, mais en somme avant tout ce qui pique sa curiosité c'est l'homme sous tous ses aspects l)ar ses mœurs comme par ses coutmiies ou i)ar ses travaux. 11 étend en tout sens son expénence et il assouplit son hnagination.
L'humeur du voyageur est chaînante. Même sa douloureuse colique ne l'arrête pas, tant sa curiosité le porte en avant. Un jour de crise, il fait rl'une tiaite dix heures de cheval. Il nous a conté dans Ti^ssai De In vanité sa manière (le voyager, sou humeur vagaboiule qui le détourne à tout coup de sou chemin lorsque quelque s|jectacle le sollicite,
40 MONTAIGNE. — CilAl'. II
sa souplesse à se plier aux usages des pays qu'il traverse, son insouciance joviale, surtout son inépuisable faculté de jouii" de tout ce qui se présente. Le Journal confirme pleinement ce qu'il nous en a dit, et c'est un plaish- de suivre un si gai compagnon. Le premier des extraits qui vont suivre nous montrera cet entrain qui lui fait oublier ses quarante-huit ans et ga gravelle. On verra par les autres la variété et la richesse de ses observations.
— L lIUiMKUR !>£■ iMONTAIGNE EN VOYAGE
Là (1) M. de Montai<;ne (c'est le secrétaire qui parle) essaya à se faire couvrir au lit dune couette, comme c'est leur coutume, et se loua fort de cet usage, trouvant cjue c'était une couverture et chaude et légère. On n'a, à son a\is, à se plaindre f{ue du coucher pour les hommes déhcats ; mais qui porterait {si Von purtait) un matelas, qu'ils ne connaissent pas là, et un pavillon dans ses coffres, il n'y trouverait rien à dire (qui fasse défaut) ; car, quant au Iraitement de table, ils sont si abondants en vivi'es, diversifient leur service eu tant de potages, de sauces, de salades (comme hors de notre usage ils nous ont présente des potages faits de coing ; d'autres, de pommes cuites taillées à ruelles sur la soupe, et des salades de choux cabus [choux pommés). Ils font aussi des brouets sans pain, de diverses sortes, comme de riz, où chacun pêche en commun, car il n'y a nul service particulier), et cela d'un si bon goût, aux bons logis, qu'à peine nos cuisines de la noblesse française lui semblaient comparables ; et y en a peu qui aient des salles si parées. Us ont grande abondance de bon poisson, qu'ils mêlent au service de chair {viande) ; ils y dédaignent les truites et n'en mangent {(ue le frai. Ils ont force gibier, bécasses, le'vaeaux, Cju'ils accoutrent d'une façon foi't éloignée de la nôtre, mais aussi bonne au jnoins. Nous ne vîmes jamais des vivTcs si tendres connue ils les servent communément, ils mêlent des prunes
(1) Nous suranies à Liiidau, en Bavière. Voir le Journal de voyage, éditidu Lautrey, p. 105.
cuites, des tartes de poires et de pommes au service de la viande, et mettent tantôt le rôti le premier et le potage à la fin, tantôt au rebours. Leur fruit ce ne sont que poires, ponmies qu'ils ont fort bonnes, noix et fromage. Parmi la viande, ils servent un instrument d'argent ou d'étain, à quatre logettes, où ils mettent diverses sortes d'épiceries pilées et ont du cumin ou un grain semblable, qui est piquant et chaud, qu'ils mêlent à leur pain, et leur pain est la plupart fait avec du fenouil...
Je crois (1) à la vérité que, s'il eût été seul avec les siens, il fût allé plutôt à Cracovie (il est dans le Tyrol) ou vers la Grèce par terre, que de prendi-e le tour vers l'Italie ; mais le plaisir qu'il prenait à visiter les pays inconnus, lequel il trouvait si doux que d'en oublier la faiblesse de son âge et de sa santé, il ne le pouvait imprimer à nul de la troupe, chacun ne demandant que la retraite. Là où {tandis que) il avait accoutumé de cUre qu'après avoir passé une nuit inquiète, quand au matin il venait à se souvenir qu'il avait à voir ou une ville ou une nouvelle contrée, il se levait avec désir et allégresse. Je ne le vis jamais moijis las ni moins se plaignant de ses douleurs, ayant l'esprit, et par chemin et en logis, si tendu à ce qu'il rencontrait, et recherchant toutes occasions d'entretenir les étrangers, que je crois que cela amusait son mal. Quand on se plaignait à lui de ce qu'il conduisait souvent la troupe par chemins divers et contrées, revcnaiir souvent bien près d'où il était parti (ce qu'il faisait, ou recevant ravertissement de quelque chose digne de voir, ou changeant d'avis selon les occasions), il répondait qu'il n'allait, quant à lui, eu nul heu que là où il se trouvait, et qu'il ne pouvait faillir ni tordre sa voie, n'ayant nul projet que de se promener jtaides lieux inconnus, et, pourvu qu'on ne le vît pas retomlxT sur même voie et revoir deux fois même heu, qu'il ne faisait ï-àuta à son dessein. Et quant à Rome, où les autre visaient, il la désirait d'autant moins voir que les autres houx (pi'elle était connue d'un chacun, et qu'il n'avait laquais qui lie knu" pût dire nouvelles de Florence et de Ferrare. Il disait aussi qu'il lui semblait être à même ceux qui hsent quelque foit plaisant conte, d'où il leur prend crainte qu'il vieiuie bientôt à (irn'r, ou un beau livre : lin", de même, prenait si grand plaisir à voyager qu'il liaïssait le voisinage du lieu où il se dût reposer. et jiroposail, plusieurs desseins de voyager à son aise, s'il pouvait se rendre seul.
(J ) Juurnai de voijage, p. 154.