III. — yUi:LQUES IMPRESSIONS DE KOME
l/onzième de janvier au malin, comme ]\l. de i\lontaiij,ii.' ■^orlait du locfis à cheval pour aller in Bnnlii, il rencontra qii on sortait de prison Catena, un laineux voleur et capitaine (h l>aniiis, qui avait terni en erainle toute lltalie, et (liiquel il se coulait des meurtres éiuirmcs, et notamment de deux capucins,
(1) Juurnal de voyage, p. 210.
auxquels il avait fait renier Dieu, promettant sur cette condition leur sauver la vio, et les avait massacrés aprrs cela, sans aucune oircasion ni de commodité (frofU) ni de vengeance. 11 s'arrêta ])()iir voir ce spectacle. Outre la forine de France, ils l'ont marciief devant le crinn'nel un orand crucifix couvert ^Vwn rideau noir, et à pied un giaud nombre d'hommes vêtus et jnasqués de toile, qu'on dit être des gentilsliommes et autres apparents (personnages en vue)c\c Rome, qui se vouent à ce service d'accompagner les criminels qu'on mène au supplice et les corps des trépassés, et en font une confrérie. Il y en a deux de ceuxlà, ou moines, ainsi vêtus et couverts, qui assistent le criminel sur la charrette et le prêchent, et l'un d'eux lui présente continuelleiuent sur le visage et lui fait baiser sans cesse un tableau où est l'image de Notrc-Scigneur. Cela fait qu'on ne puisse paî- vcir le visage du criminel par la rne. A la poteiu-o qni est une poutre entre deux appuis, on lui tenait toujours cette image contre le visage, jusqu'à ce qii'il fiit élancé. Il lit une mort comnume, sans mouvement et sans parole; était homme n.oir, de trente ans ou environ. Après qu'il fut étranglé, , on le détrancha en quatre quartiers. Ils ne font gnère mourir \les hommes qu.e d'une mort simple, et exercent leur rudesse après la mort. M. de Montaigne y remarqua ce qu'il a dit ailleurs, combien le peuple s'effraye des rigueurs qui s'exercent sur les corps morts ; car le ])cuple qui n'avait pas senti de le voir étrangler, à cliaque coup qu'on donnait pour le lar-lier, sécriait d'une voix piteuse. Soudain qu'ils sont nu)rts, un ou plusieurs jésuites on autres se mettent sur quelque heu haut (^t crient an ])eu|)le qui devà, cjui au delà, et le j)rêchent pour lui faire goiiter cet exemple.
Nous remarquions en Italie, et notamment à Rome, qu'il n'y a quasi point de cloches pour le service de l'égUse, et moins à Rome qu'au moindre vihage de France : aussi qu'il n'y a point d'images, si elles ne sont faites de peu de jours. Plusieurs anciennes éghses n'en ont pas une.
Le quatorzième jour de janvier, il reprit encore de la térébenthine sans aucun effet apparent.
Ce même jour je vis défaire deux frères, anciens serviteurs du secrétaire du Castellan, qui l'avaient tué quelques jours auparavant de nuit en la ville, dedans le palais même dudit seigneur Jacomo Buonconq)aigno, fils du. p.npe. On les tenailla, puis coupa le poing devant ledit palais, et, l'ayant coupé, on 'leur fit mettre sur la plaie des chapons qu'on tua et entr'ouvrit
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poudainoment. Tls furent défaits sur un écliafaud et a^^sommés à tout (nvec) une grosse massue de bois, et puis soudain égorgés. C'est un supplice qu'on dit parfois usité à Jionie. D'autres tenaient ((u'on l'avait accommodé au méfait d'ajiitaiit qu'ils avaient ainsi tué leur maître.
Quant à la grandeur de Rome, M. de Montaigne disait que l'espace qu'environnent les murs, qui est plus des deux tiers vide, comprenant la vieille et la neuve liome, pourrait égaler la clôture qu'on ferait autour de Paris, y enfermant tous les faubourgs bout à bout. Mais si on compte la grandeur par nombre et jiresse de maisons et habilations, il pense que Konu^ n'arrive pas à un tiers près de la grandeur de i'aris. En nombre et grandeur de places ])ubliques et beauté des rues ei beauté de mnisons, llonie l'emporte de beaucoup.
11 trouvait aussi la froideur de Tliiver fort approchante de celle de (lascogne. Il y eut des gelées fortes autcir de Noël et des vents froids insupportablement. Il est vrai que lors inêiiu' il y tonne, grêle et éclaire fort souvent.
Les palais ont force suite de membres les uns après les autres. Vous enfilez trois et quatre salles avant (|ue vous soyez à la Jiiaîtresse. En certains lieux où M. de Montaigne dîiia en cérémonie, les l)ufi"ets m' sont pas oii on dîne, mais en une autre première salle, et va-t-on vous y quérir à boire, (puind vous en demandez, et là est en parade la vaisselle d'argent.
.leudi, vingt-sixième de janvier, M. de Montaigne étant allé voir le mont Janiculum, delà le Tibre, et considérer les singidarités de ce lieu, entre autres, une grande ruine d'un vieux unir advenue deux jours auparavant, et contenqjler le site de toutes les parties de Kome, qui ïie se voit de nul autre lieu si clairement ; et de là étant desceiulu au Vatican pour y voir les statues enfermées aux niches du Belvédère, et la belle galerie que le pape dresse des peintures de toutes les parties de l'Italie, (pii est bien j)rès de sa fin, il perdit sa bourse et ce qui était dedans, et estima (pie ce fût qu'en donnant l'aumône à deux ou trois fois, le tem])s étant fort pluvieux et malpîaisant, au lieu de remettre sa bourse en sa {jocliette. il l'eût fourrée dans les découpures de sa chausse.
Tous ces jours-là il ne s'anuisa qu'à étudier Rome. Au commencement il avait pris un guide français, mais celui-là, par (pielqiie humeur fantastique, s'étant rebuté, il se jjicpia par sa propre étude de venir à bout de cette science, aidé de diverses cartes et livres qu'il se faisait lire le soir, et le jour allait
ïiir les lieux mettre en pratique son apprentissage, si (si hirn) qu'en peu de jours il eût aisément reguidé son guide.
Tl disait qu'on ne voyait rien de Rome que le ciel sous lequel file avait été assise et le plan de son gîte, que cette science qu'il en avait était une science abstraite et contemplation, de laquelle il n'y avait rien qui tombât sous les sens ; que ceux qui disaient qu'on y voyait au moins les ruines de Rome en disaient trop, car les ruines d'une si épouvantable macliine rapporteraient plus d'honnem- et de révérence à sa mémoire ; ce n'était rien que son sépulcre. Le monde, ennemi de sa longue domination, avait premièrement brisé et fracassé toutes les pièces de ce corps admirable, et, parce que, encore tout mort, renversé et défiguré, il lui faisait horreur, il en avait enseveli la ruine même. Que ces petites montres de sa ruine qui paraissent encore au-dessus (le la bière, c'était la fortune qui les avait conservées pour le témoignage de cette grandeur infinie que tant de siècles, tant de feux, la conjuration du monde réitérée cà tant de fois à sa ruine, n'avaient pu universellement éteindi-e ; mais qu'il était vraisemblable que ces membres dénsagés qui en restaient, c'étaient les moins dignes, et que la fmie des ennemis de cette gloire immortelle les avait portés premièrement à ruiner ce qu'il y avait de plus beau et de plus digne ; que les bâtiments de cette Rome bâtafde qu'on allait astheure attachant à des masures antiques, quoiqu'ils eussent de cjuoi raw en admiration nos siècles présents, lui faisaient ressouvenir proprement des nids que les moineaux et les corneilles vont suspendant en France aux voûtes et parois des églises que les huguenots viennent d'y démohr. Encore craignait-il, à voir l'espace qu'occupe ce tombeau, qu'on ne le reconnût pas tout, et que la sépulture ne fût pour la plu])art ensevelie. Que cela, de voir une si chétive décharge, comme de morceaux de tuile et pots cassés, être anciennement arrivée à un monceau de grandeur si excessive qu'il égale en hauteur et largeur plusieurs naturelles montagnes (car il le comparait en haut?ur à la motte de Gm'son, et l'estimait double en largeur), c'était une expresse ordonnance des destinées, pour faire sentir au monde leur conspiration à la gloire et prééminence de cette ville, par un si nouveau et extraordinaire témoignage de grandeur.
Il disait ne pouvoir aisément faire convenir, vu le peu drspace et de lieu que tiennent aucuns de ces sept monts et notanmient les plus fameux comme le Capitohn et le Palatin, qu'il y rangeât un si grand nombre d'édifices. A voii" seulement ce qui reste
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(Iii h'inplc (le la Paix, le loiii^ du Fonmi Roiuamim, (luquol nii vuil ein-iuc la cliiilc loule vive, coiniiu' (rime uraiidr iiioiilaiiii»', ilissipée »'n pliisiciiis horribles rmlieis, il ne sciiibU' que (knix It'ls bâtiliiciils plissent iitussi'iit Iniir) en loiit Pespace du Minnl (hi Capildle, où il y avait bien viiijit-cin(| ou trente lenipli-s, outre plusieurs luaisotis |)rivées. Mais, à la vérité, plusieurs conjectures qu"on prend de la peinture de cette ville ancienne, n'oait guère de vérisiniilitude {vraisemblance), son plan inênu^ étant infiniment cliani,^' de forme; aucuns de ces vallons étant coml)lés. voire dans les lieux les plus bas qui y lussent, (omme pourexenijjle au lieu de Velabrum qui par sa bassesse recevait ré;i;out de la ville et avait un lac, s'étant élevé des monts de la h luteiir des autres monts naturels qui sont autour de lA, ce (|iii se faisait par le tas et monceau de ruines de ces grands bâtiments; et le monte Savello ifest autre chose que la ruine d'une partie du théâtre de Marcellus. Il croyait (pfiin ancien Komain ne saurait reconnaître lassiette de sa ville (piand il la verrait. 11 est souvent advenu qu'après avi-ir fouillé bien avant en terre on ne venait qu'à rencontjcr la tête d'une fort haute colonne qui était encore en pied au-dessous. On n'y cherche point d'autres fondements aux maisi.ns que di.'s vieilles masures ou voûtes, comme il s'en voit au-dessous d' toutes les caves, ni encore l'appui du «fondement ancien ni d'un mur (pii soit en son assiette. Mais, sur les brisurrs mêmes des vieux bâtiments, comme la fortune les a locjés, en se dissipint {iorsi/u'ils s' écroula ieril), ils ont planté le pied de leurs palais nouveaux, comme sur des gros lopins de rochers, fermes et assurés. 11 est aisé à voir cjue plusieurs rues sont à plus de trente pieds profond au-dessous de celles d'à cette heure.
Le vingt-huitième de janvier, il eut la coli(iue, (pii ne l'empêeha de nulle de ses actions ordinaires et (it une pierre assez grossette et d'autres moindres.
Le trentième, il fut voir la plus ancienne cérémonie de reli- LMoii (pli soit parmi les hommes, et la considéra fort altentivemeiil et avec [rrande commodité : c'est la circoncision des juifs.
Il avait déjà vu une autre fois leur synagogue, un jour de samedi le matin, et leurs prières où ils chaulent désordoniiément. ciiMmie en réi>Iis!' calviiiienne, certaines Ie(.'ons de la Bible en hébreu, accommodées au temps. Ils ont les cadences de son pareilles, mais un désaccord extrême, pour la confusion de tant de voix de toutes sortes d"â'.;s c ir les eiilanls jus(praii [)lus petit â^v; sont de la partie, et tous indiQ'éremment entendent
.lOUKNAL DE VOYAGE = 51
i lirhîou. Ils n'apportent non phis d'attention en lenrs prières lie nous faisons aux nôtres, devisant parmi cela d'autres uiïaires et n'apportant pas beaucoup de révérence à leius mystères. Ils lavent les mains à Tentrée, et en ce Meu-là ce leur est exécration de tirer le l)onnet, mais baissent la tête et le î^enou où leur dévotion Tordonno. Ils portent sur les épaules ou sur la tête certains linges, où il y a des frans;?? attachées, le tout serait trop long à déduire (raconter). L'après-dîncr tour à tour leurs docteurs font leçon sur le passage de la Bible de ce jour-là, le faisant en italien. Après la leçon, quelque antre docteur assistant choisit quelqu'un des auditeurs, et parfois deux ou trois de suite pour argumenter contre celui qui vient de lire, sur ce (|u'il a dit. Celui que nous ouïmes lui sembla avoir beaucoup (l'éloquence et beaucoup d'esprit en son argumentation.
Mais quant à la circoncision, elle se fait aux maisons privées .il la chambre du logis de l'enfant la plus commode et la plus claire. Là où il fut, parce (jue le logis était incommode, la cérémonie se fit à l'entrée de la porte. Ils donnent aux enfants un paiiain et une marraine conmie nous ; le père nomme l'enfant. Ils les circoncisent le huitième jour de sa naissance. Le pan-ain s'assied sur une table et met un oreiller sm* son giron : la nuuraine lui porte là l'enfant et puis s'en va. L'enfant est enveloppé à notre mode ; le parrain le développe par le bas, et lors, les assistants et celui qui doit faire l'opération commencent trétous (loiis) à chanter et accompagnent de chansons toute cette action qui diu-o un petit quart d'heure. Le ministre peut être autre que rabbi, et quiconque ce soit d'entre eux, chacun désire être ap{)!'lé à cet office, pai-ce (ju'ils tiennent que c'est une grande bénédiction d'y être souvent employé, voire ils achètent d'y être conviés, olïrant qui un vêtement, qui cpielque autre commodité à l'enfant, et tiennent que celui qui en a circoncis jus- , qu'à un certain nombre qu'ils savent, étant mort, a ce privilège que les parties de la bouche ne sont jamais mangées des vers.
Le 8, et depuis encore le 12, il eut un ombrage de colique et fit des pieiTes sans grande douleur.
Le carêmr prenant (carnaral), qui se fit à Rome cette année-là, lut ])lus licencieux, par la permission du pape, qu'il n'avait été plusieurs années auparavant ; nous trouvions pourtant (jue ce uétait [)as grandchose.
i^e long du Cours, qui est une longue me de Rome, fjui a son nom [)our cela, on fait courir à l'envi tantôt quatre ou cinq enfants, tantôt des Juifs, tantôt des \ieilliuds tout nus d'un
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bout (Je rue à l'aiiti»'. Vous n'y avez nul plaisir que de les voir passer devant l'endroit où vous êtes. Auiant en font-ils des chevaux sur quoi il y a des petits entants qui les chassent à coups de fouet, et des ânes et des buiïles ])oussés à tout (arc) des aij^uillons par des gens de cheval. A toutes les courses il y a un prix proposé qu'ils appellent «el i)aolo», des pièces de velours ou de drap. Les gentilshommes, en certain endroit de la rue où les dames ont plus de vue, courent sur de heaux chevaux la quintaine (1) et y ont bonne grâce, car il nest rien que cette noblesse sache si comnmnément bien faire que les exercices de cheval. LV'chafaud que M. de Montaigne ht faire leur coûta trois ccus. il était aussi assis en un très bel enchoit de la rue.
Ces jours-là t<iutes les belles gentifenmies de Rome s'y vireni à loisir, car en Italie elles ne se masquent pas comme en France et se montrent tout à découvert. Quant à la beauté parfaite et rare, il n'en est, disait-il, non plus qu'en France, et, sauf en trois ou (|uatre, il n'y trouvait nidle excellence; mais communément elles sont j)lus agréables, et ne s'en voit point tant de laides qu'en France. La tête, elles l'ont sans comparaison |)Ims avantageusement accommodée, et le bas au-dessous de la ceinture. Le corps est inieux en F'rance, car ici elles ont l'endroit de la ceinture trop lâchée et le portent comme nos femnu\s enceintes ; leur contenance a plus de majesté, de mollesse et de douceur. U n'y a nulle conq)araison de la richesse de leurs vêtenu'nis aux nôtres : tout est plein de perles et de pierreries. Partout où ell; s se laissent voir en public, s()it en coche, en fête ou au théâtre, elles sont à jiart des homnu's : toutefois, elles ont des danses etitrelacées assez librement, où il y a occasion de deviser et de toucher à la main.
Les hommes sont fort simplement vêtus, à quehpie occasion (jue ce soit, de noir et de saige {scrfje) de Florence ; et parce qu'ils sont un peu plus bruns que mms, je ne sais comment ils n'ont pas la fa(;on de ducs, de comtes et de Jiiarquis, comme ils sont, ains (mais) l'apparence un peu vile; courtois au denuMiraiit et gracieux tout ce (|u'il est possible, quoi que die le vulgaire des Français, qui ne [xMivent appeler gracieux ceux qui supportent malaisément leurs débordements (^t insolence ordinaire. Nous faisons tout ce (pie nous pouvons pour nous y faire décrier.
(1) Quintaine : poteau fiche en terre et garni d'un bouclier (.uiifK; hiqncl on sVxcrrc à frapper de la laneo, à lancer des traits, etc. Did. (jiii. tic Ilutzfcld, Darmstotor et Thomas.
Toutefois ils ont une ancienne affection ou révérence à la France, qui y fait être foit respectés et bienvenus ceux qui niéritenl. tant soit peu île Fêtre et qui seulement se contiennent sans les (.it'enser.
... Ayant donné congé à celui de nies gens qui conduisait cette belle besogne, et la voyant si avancée, quelque incommodité que ce me soit, il faut que je la continue moi-même.
Le 16 février, revenant de la station, je rencontrai, en une petite chapelle, un prêti"e jevêtu, embesogné à guérir un spilitato {possédé) : c'était un homme mélancohque et comme transi. On le tenait à genoux devant Fautel,. ayant au col je ne sais (jucl drap par où on le tenait attaché. Le prêtre Msait en sa présence force oraisons et exorcismes, commandant au diable de laisser ce corps, et les hsait dans son bréviaire. Après cela, il détournait son propos au patient, tantôt parlant à lui, tantôt ]. allant au diable en sa personne, et lors l'injuriant, le battant à grands coups de poing, lui crachant au visage.
Le patient répondait à ses demandes quelques réponses ineptes, tantôt pour soi, disant comme il sentait les mouvements de son mal, tantôt pour le chable, combien il craignait Dieu et combien ces exorcismes agissaient contre lui. Après cela, qui dura longtemps, le prêtre, pour son dernier effort, se retira à lautel et prit la custode de la main gauche, où était le corpus Domini; en l'autre main, tenant une bougie allumée, la tête renversée contre bas si (en sorte) qu'il la faisait fondi^e et consommer, prononçant cependant des oraisons, et au bout des paroles de menaces et Je rigueur contre le diable, d'une voix plus haute et magistrale qu'il pouvait. Conmie la première chandelle vint cà défailhr près de ses doigts, il en prit une autre, et puis une seconde, et puis la tierce. Cela fait, il remit sa custode, c'est-à-dire le vaisseau transparent où était le corpus Domini, et vint retrouver le patient, parlant lors à lui comme à un homme, le fit détacher et le rendit aux siens pour le ramener au logis. Il nous dit c^ue ce diable-là était de la pire foniie, opiui.'itre et qui coûterait bien à chasser, et à dix ou douze gentilshommes qui étions là fit plusieurs contes de cette science et des expériences ordinaires qu'il en avait, et notanmient que le jour avant il avait déchargé une femme d'un gxos diable qui, en sortant, poussa hors de cette femme par la bouche des clous, des épingles et une touffe de son poil. Et, parce qu'on lui répondit qu'elle n'était pas du tout rassise, il dit que c'était une autre sorte d'esprit plus léger et moins malfaisant qui s'y était
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remis ro matin-là, mais quo ce genre (car il en sait les noms, 1. s divisions et plus particulières distinctions) était aisé à conjurer, .le n'en vis que cela. Mon homme ne faisait autie mine que de tîrincer les dents et tordre la bouche, t|ua!id on lui présentait le corjms iJonuni, et remâchait parfois ce mot : Si fntu volml ( I ), car il était notaire et savait im peu de laliii.
Montai<?ne était encore aux bains tic la Villa lors(nie, le 7 septembre, il reçut une lettre Tavertissaiit (|ue les jiirats de Bordeaux ravalent, le 1^^ août précédent, élu maire de leur viUe. Il s'en excusa, nous dit-il, et il est bii ii vrai que son premier mouvement fut, non de revenir cl;in-^ son |)ays, mais d\v tourner le dos ])our se diriger de nouveau vers Rome, où il se rendit à fort i)etites journées et où il s'attarda deux semaines encore. Il me semble pourtant qu'il fut flatté d'avoir été choisi, et cpie son refus était un refus de cérémonie. Son voyante de Rome était dès longtemps fixé et peut-être était-il difficile d'y rencnicer. Peut-être aussi sa charge nouvelle n'exigeait-elle p;is ininiédiatemenl sa présence. Rien n'indique en tout cas qu'il ait attendu l'ordre du roi pour venn en ])rendre jxissession. La lettre par laquelle le roi lui enjoignit de revenir n'est datée que du 25 novembre. Montaigne ce joui-là était déjà à Limoges, à cinq jours de sa maison, et il ne la lut ([ue beaucoup plus tard, car elle alla le chercher eà ]{ome où le roi le croyait encore. Mais, puisqu'il a pris la pehie de nous parler longuement de sa magistiature, écoutons d'abord ce qu'il en a dit. Son témoignage nous est précieux, car, publié seulement trois ans plus tard, il ne saurait altérer gravement les faits. Nous chercheious ensuite à l'interpréter.
(1) Si les destins le veulent.