L HUMEUR DE MONTAIGNE EX VOYAGE
Là (1) jVL de Montaigne (c'est le secrétaire qui paiie) essaya à se faire cou\Tir au lit dune couette, comme c'est leur coutume, et se loua fort de cet usage, trouvant que c'était une couverture et chaude et légère. On n'a, à son a\is, à se plaindre que du coucher pour les hommes déhcats ; mais qui porterait {si Von portait) un matelas, qu'ils ne connaissent pas là, et un pa\illon dans ses coffres, il n'y trouverait rien à dire {qui fasse défaut) ; car, quant au traitement de table, ils sont si abondants en vivres, diversifient leur ser\ice en tant de potages, de sauces, de salades (comme hors de notre usage ils nous ont présenté des potages faits de coing ; d'autres, de pommes cuites taillées à ruelles sur la soupe, et des salades de choux cabus {choux fovimés). Ils font aussi des brouets sans pain, de diverses sortes, comme de riz, oii chacun pêche en commun, car il n'y a nul ser.ice particuher), et cela d'un si bon goût, aux bons logis, qu'à peine nos cuisines de la noblesse française hu semblaient comparables ; et y en a peu qui aient des salles si parées. Ils ont grande aljondance de bon poisson, qu'ils mêlent au service de chaii' {viande) ; ils y dédaignent les tridtes et n'en mangent (|iie le frai. Ils ont force gibier, bécasses, levreaux, qu'ils accoutrent d'une façon fort éloignée de la nôtre, mais aussi l)onne au jnoins. Nous ne vîmes jamais des ^^^Tes si tendres comme ils les servent communément. Ils mêlent des prunes
(1) Nous sommes à LLuIau, en Bavière. Voir le Journal de voyage, éditidU Lautrey, p. 105.
cuites, des tartes de poires et de pommes au service de la viande, et mettent tantôt le rôti le premier et le potage à la lin, tantôt au rebours. Leur fruit ce ne sont que poires, pommes qu'ils ont fort bonnes, noix et fromage. Parmi la viande, ils servent un instrument d'argent ou d'étain, à quatre logettes, où ils mettent diverses sortes d'épiceries pilées et ont du cumin ou un grain semblable, qui est jjiquant et chaud, qu'ils mêlent à leur pain, et leur pain est la plupart fait avec du fenouil...
.le crois (1) à la vérité que, s'il eût été seul avec les siens, il fût allé plutôt à Cracovie (il est dans le Tyrol) ou vers la Grèce par .terre, que de prendre le tour vers l'Italie ; mais le plaisir (piil j}renait à visiter les pays inconnus, lequel il trouvait si doux que d'en oul)lier la faiblesse de son âge et de sa santé, il ne le pouvait imprimer à nul de la troupe, chacun ne demandant que la retraite. Là où (tandis que) il avait accoutumé de dire (|u'aprcs avoir passé une nuit inquiète, quand au matin il venait à se souvem'r ([u'il avait à voir ou une ville ou une nouvelle contrée, il se levait avec désir et allégresse. Je ne le \is jamais nu)ins las ni moins se j)laignant de ses douleurs, ayant l'esprit, et par chemin et en louis, si tendu à ce qu'il rencontrait, et recherchant toutes occasions d'entretenir les étrangers, que je crois cpie cela amusait son mal. Quaiul on se plaignait à lui de ce qu'il conduisait souvent la trnu|)e par chemins divers et contrées, revenaiii souvent bien près dOù il était j)arti (ce (luil faisait, ou recevant l'avertissement de (pielqiu^ chose digiu^ de voir, ou changeant d'avis selon les occasions), il répondait qu'il n'allait, quant à lui, en md lieu (pie là où il se trouvait, et (pi'il ne ])onvait faillir ni tordre sa voie, n'ayant md projet que de se pronn'iu>r par (les lieux inconnus, et, pourvu (pi'on ne le vît pas retomber sur même voie et revoir deux fois même heu, (|u'il ne faisait faute à son desseit». Et (juant à Rome, où les autre < xisaicnl, il la désirait d'autant moins voir que les autres lieux (prelle était coniMU' il'nn chacun, et qu'il n'avait laquais (pii ne leur pût dire nouvelles de Florence et de Ferrare. 11 disait aussi (pi'il lui seml)lait être à jnême ceux qm' lisent quelque fort plaisant conte, d'où il leur prend crainte qu'il viemie bientôt à linir, ou un beau livre : lui, de même, prenait si grand plaisir à voyager qu'il haïssait le voisinage du lieu où il se dût reposer, et proposait plusieurs desseins de voyager à son aise, s'il jxtuvait se rendre seul.
(i ) Journal de voyage, p. 104.
JOURNAL DE VOYAf.E =^^= 43
IL — VISITK DE LA V H. I, K I)' A P (i S li o |: KG (1)
Le premier apprêt étrange, et qui iiiuiitre leur propreté, ce fui il'' trouver à notre ai'rivée les degrés de la vis (escalier tournant) de notre logis tout couvert de linges, pai'-dessus lesquels il nous fallait marcher, pour ne salir les marches de leur vis qu'on venait de laver et fourbir, comme ils fout tous les samedis ; nous n'avons jamais aperçu d'araignée, ni de fange en leur logis ; en aucuns il y a des rideaux pour étendre au devant de leurs ntres. qui veut. Il r,e ?p trouve guère de tables aux chambres, si ce n'est celles qu'ils attachent au pied de chaque lit qui pendent là à tout (avf-c, par) des gonds, et se haussent et baissent comme on veut. Les pieds des lits sont élevés de deux ou trois pieds au-dessus du lit, et souvent au niveau du chevet. Le bois en est fort beau et labouré (travaillé) ; mais notre noyer surpasse de beaucoup leur sapin. P.s servaient là aussi les assiettes d'étain très luisantes, au-dessous de celles de bois par dédain ; ils mettent souvent contre la paroi, à cGtp des lits, du linge et des rideaux, pour qu'on ne salisse leur muraille en crachant. Les Allemands sont fort amoureux d" armoiries : car en tous les logis, il en est une milliasse que les passants gentilshommes du pays y laissent par les parois {sur les murs), et toutes leurs vitres en sont fournies. L'ordre du service y change souvent; ici les écrevisses lurent ser^^es les premières, qui partout ailleurs se servaient avant l'issue et d'une grandeur étrange. En plusieurs hôtelleries, des grandes, ils servent tout à couvert. Ce qui fait si fort reluire leurs litres, c'est qu'ils n'ont point des fenêtres attachées à notre mode, et que leurs châssis se remuent quand ils veulent, et fourbissent leurs verrières fort souvent.
M. de ^.lontaigne, le lendemain qiù était dimanche matin, fut voir plusieurs églises, et aux catholiques, qui sont en grand nombre, y trouva partout le service fort bien fait. Il y en a six luthériennes et seize ministres. Les deux des six sont usurpées des églises catlioliques, les quatje sont bâties par eux. Il en ^^t une ce malin, qui semble une gi-and'salle de collège : ni images, ni orgues, ni croix. La muraille chargée de force écrits en allemand, des passages de la Bible; deux chaises, l'une pour le
(1) Journal de voyage, p. 118.
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ministre, et lors il y en avait un qui prêcliait. el au-despons une aiitri'. où est celui ipii aeiicniine le ehan! des |>s;iuiiu's. A clia(;iie \eri>et ils attendent que celui-là donne le ton au suivant; ils chantent péle-nu'le, tiui veut, et couvert qui veut. Après cela, un niinistre, qui était dans la presse, s'en alla à l'autel, où il leur lut force oraisons dans un livre, et à certaines oraisons le peuple se levait et joiirnait les mains, et au nom de .Icsus-Christ faisait des grandes révérences. Après (pi'il eut achevé de lire découvert, il avait sur l'autel une serviette, une aiguière et un saucier où il y avait de l'eau; une femme, suivie de dix ou douze autres femmes, lui présenta un enfant emmailloté, le \nsage découvert. Le ministre à tout {m^ec) ses doigts prit trois fois de l'eau dans ce saucier, et les vint lan(,-ant sur le visage de l'enfant et disant ■•ert.-iines paroles. Ce fait, deux hommes s'approchèrent, et chaenn d'eux mit deux doigts de la main droite sur cet enfant : le ministre parla à eux et ce fut fait. M. de Montaigne parla à ce ministre en sortaïU. Ils ne touchent à nul revenu des églises, le Sénat en public les {)aie. Il y avait beaucoup plus de presse en cette église seule qu'en deux ou trois catholiques. Nous ne vîmes nulle belle femme; leurs vêtements sont fort différents les uns des autres ; entre les hommes il est malaisé de distiniiuer les noble-', d'autant que toute façon de gens portent leurs bonnets de velours, et tous des épées au côté.
Nous étions logés à l'enseigne d'un arbre nommé linde au pays, joignant (près de) le palais des Foulcres. L'un de cette rnce mourant quehpies années y a laissé deux millions d'écus de France vaillant à. ses héritiers ; et ces héritiers, pour prier jtour son âme, donnèrent aux jésuites qui sont là trente mille florins comptant, de quoi ils se sont très bien accommodés. Ladite maison de Foulcres est couverte de cuivre. En général les maisons sont beaucoup plus belles, grandes et hautes qu'en nulle ville de France, les rues beaucoup plus larges; il l'estime de la grandeur d'Orléans.
Après dîner, nous fûmes voir escrimer en une salle i)ul)li(pi(' où il y avait une grand'presse, et paie-t-oi». à l'entrée conmu' aux bateleurs, et outre C( la les sièges des bancs. Ils y tirèrent au poii^Miard, à l'épée à deux mains, au bâton à deux bouts, et au i)ra(|iieuiart ; nous vînu's après de? jeux de prix à l'arbalète et à 1 arc, en lieu encore plus nifignilique qu'à Schaffouse,
De là à une porte p;ir où nous étions entrés, nous vîmes (pic sous le pont où nous étions passés il coule un i;rand canal d'eau (jui vient du dehors de la ville, et est conduit sur un pont de
liois au-dessous de celui sur lequel on marche, et au-dessus do la rivière qui court par le fossé de la ville. Ce canal d'eau va branler certaines roues en grand nombre, qui remuent plusieurs pomjjes, et haussent par deux canaux de ploml) Teau d'une lontaine qui est en cet endi'oit fort basse, en haut d'une tour, cinquante pieds de haut pom* le moins. Là elle se verse dans un grand vaisseau de pierre, et de ce vaisseau, par plusieurs canaux se ravale en bas, et de là se distribue par la \iile, qui est par ce seul moyen toute peuplée de fontaines. Les particuli; rs qui en veulent un doigt pour eux, il leur est permis en donnai! f à la ville dix florins de rente ou deux cents florins une fc.is payés. Il y a quarante ans qu'ils se sont embelhs de ce riche ouvrage.
Les mariages des catholiques aux luthériens se font ordinairement, et le phis désireux subit les lois de l'autre; il y a mille tels maiiages ; notre hôte était calhohque, sa femme luthérienne. Ils nettoient les verres à tout {avec) une époussette de poil emmanchée au bout d'un bâton. Us disent qu'il s'y trouve de très beaux chevaux à quarante ou cinquante écus.
Le corps de la ville fit cet honneur à IMM. d'Estissac et de Montaigne de leur envoyer présenter à lem* souper quatorze grands vaisseaux pleins de leur vin, qui leur fut offert par sept sergents vêtus de hvi-ées et un honorable officier de la ville, qu'ils convièrent à souper ; car c'est la coutume, et aux porteurs on fait donner quelque chose. L'officier qxû soupa avec eux dit à M. de Montaigne qu'ils étaient trois en la ville ayant charge d'ainsi gratifier les étrangers qui avaient quelque cpiafité et quils étaient à cette cause en soin de savoir leurs quahtés, pour, suivant cela, observer les cérémonies qui leur sont dues; ils dumient plus de vins aux uns qu'aux autres. A un duc, l'un (les b(jurgmestres en vient présenter. Us nous prirent pour l)arons et chevaUers. M. de Montaigne pour aucunes raisons avait voulu qu'on s'y contrefît et qu'on ne dît pas leurs conditions, et se promena seul tout le long du jour par la ville ; il croit que cela même servit à les faire honorer davantage. C'est un honneur que toutes les villes d'AUemagne leur ont fait.
(,)uand il passa par l'éghse Notre-Dame, ayant un froid extrême (car les fioids commencèrent à les piquer au partir de Kempten, et avaient eu jusque lors la plus heureuse saison cpi'il est possible), il avait, sans y penser, le mouchoir au nez, estimant aussi (ju'ainsi seul et très mal accommodé, nul ne se prendrait garde de lui. Quand ils furent plus apprivoisés avec lui, ils lui
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dirent que les sens de l'église avaient trouvé cette contenance étrange. En lin il encourut le vice qu'il fuyait le |)lus, de se rendre reniartiuable par quelque façon ennemie du goût de ceux (pli 1(^ voyaient ; car en tant qu'en lui est, il se conforme et i.inge aux modes du j)avs où il se trouve et portait à. Auguste (Augsbourg) un bonnet fourré par la ville.
Ils disent à Auguste qu'ils sont exempts des rate et souris, de quoi le reste de l'Allemagne est infecté; et là-dessus conlent force miracles, attril)uant ce privilège à l'un de leurs cvê(|ins (|ui esl là en terre, et de la lerre de sa tombe (|u'ils vendent à petits lopins comme niu' iu)isette, ils disent quon [)eut cliîissi r c.'tle vermine, en -tiuelque région (ju'on la porte.
Le lundi m)us ffimes voir en réglisc Kolre-Dame la pompe des noces d'une riche fdle de la Aille, et laide, avec un facteuiiU\^ Foulcres, Vénitien : nous n'y vîmes nulle belle fenmic. Les Foulcres, qui sont plusieurs, et tous très riches, tiennent les principaux rangs de cette ville-là. Nous vîmes aussi deux salles en leur maison, l'une haute, grande, pavée de marbre, Tau tic basse, riche de médailles anli(|ues et modernes, avec une cluiiiibrette au bout. Ce sont d(>s plus riches pièces que j'aie jaiii;i)s vues. Nous vîmes aussi la danse de cette assemblée : ce ne furent qu'allemaiules ; ils les rompent à chaque bout de chamji, cl ramèneni seoir les dames (pii sont assises en des bancs qui sont l)ar les côtés de la salle, à deux rangs, couverts de drap retire ; eux lU' se mêlent pas à elles. Après avoir fait une petite pose, ils les vont reprendre, ils baisent leurs nuiins, les dames h s reçoivent sans l)aiser les leurs, et puis leur mettant la main soi:s l'aisselle, les embrassent et joignent les joues par le côté, cl les danu's leur mettent la main droite sur l'épaule. Ils dansent et les entretiennent, tout découverts, et non fort richement vêtus.