‹ Montaigne; textes choisis et commentésChapitre 14 sur 61 · LA MAIRIE DE BORDEAUX · texte numérisé non relu

LA MAIRIE DE BORDEAUX

J'estime qu'au temple de Pallas, coimne nous voyons en toutes autres religions, il y avait des mystères apparents pour être montrés au peuple, et d'autres mystères plus secrets et plus hauts pour être montrés seulement à ceux qui en étaient prof es. Il est vraisemblable qu'en ceux-ci se trouve le vrai point de ramitié que chacun se doit, non une amitié fausse qui nous fait embrasser la gioii'e, la science, la richesse, et telles choses, d'une affection principale et immodérée, comme membres de notre êtr^, ni une amitié molle et indiscrète, en laquelle il advient ce Cj[ui se voit au herre, cju'il corrompt et ruine la paroi qu"il accole, mais une amitié salutaire .et réglée, également utile et plaisante. Qui en sait les devoirs et les exerce, il est vraiment du cabinet des Muses, il a atteint le sommet de la sagesse humaine et de notre bonheur. Cettui-ci, sachant exactement ce C{u'il se doit, trouve dans son rôle c[u'il doit appliquer à soi l'usage des autres hommes et du monde, et, pour ce faire, contribuer à la société pubhque les devoirs et offices cpii le touchent. Qui ne \it aucunement à autrui ne vit guère à soi : qui sihi amicus est, scito hune amicum omnibus esse {!). La principale charge que nous ayons, c'est à chacun sa conduite ; et est ce pourquoi nous sommes ici. Comme qui oubherait de bien et saintement vi^^•e, et penserait être quitte de son devoir en y acheminant et dressant les autres, ce serait un sot : tout de même, qui abandonne en son propre le sainement et gaiement vivre pour en servir autrui prend à mon gré un mauvais et dénaturé parti.

Je ne veux pas qu'on refuse aux chai-ges qu'on prend l'attention, les pas, les paroles, et la sueur, et le sang au besoin

Non ipse pro caris amicis, Aut patria, timidus perire (2) ;

mais c'est par emprunt et accidentellement, l'esprit se tenant toujours en repos et en santé; non pas sans action, mais sans vexation, sans passion. L'agir simplement lui coûte si peu qu'en dormant même il agit. Mais il lui faut donner le l)ranle avec disciétioii : car le corps leçoit les charges ([u'on lui met sus,

(1) Sachez quo, (|u;indon est ami de soi-même, ou est anii do (diit lu monde. (Sénèque, Epitres, vi.) "

(2) Tout prêt moi-même à mourir pour mes chers amis et [jour iu;i patrie. (Horace, Odes, IV, 9, 517.)

.•,N ^== MnNTAK.NE. — CHAT. Il

justpmont selon qu'elles sont ; l'esprit les étend et les appesantit souvent à ses dépens, leur donnant la mesure que bon lui seinl)le. On fait pareilles elioses avec divers efforts et différente contention de volonté. L'un va bien sans l'autre : car coniI)ien de ^ens se hasardent tous les jours aux enierres, do quoi il ne leur l'jumi, (importe), et se pressent aux danf^ers des batailles, desqurllcs la perte ne leur troublera pas le voisin sommeil? Tel en sa maison, hors de ce dans;er qu'il n'oserait avoir regardé, est l»lus passionné de l'issue de cette guerre et en a l'âme plus travaillée que n'a le soldat qui y emploie son saniî (*< sa vie. .lai pu me mêler des charires ])ubliques sans iiu' départir de moi de la largeur d'un ongle, et me donner à autrui sans m'ôter à moi...

La plupart de nos vacations sont farcesques ; muv'hif! vniversus rxenrt. hùilnoiiiam (1). 11 faut jouer dûment notre rôle, mais comme rôle diin personnai^e emprunté. Du masque cl de Tapparence, il n'en faut pas faire une essence réelle ni de rétrauj^er le propre. Nous ne savons pas distinguer la i)eau de la chemise. C'est assez de s'enfariner le visage sans s'enfariiier la poitrine, .l'en vois qui se transforment et se transsubslancient en autant de nouvelles figures et de nouveaux cires qu'ils entrepr"nii('nt de charges, et qui se ^iTÎAsitcntifontles prélats) iuf^qn'iui foie et aux intestins, et entraînent leur office jus(|u'en leur garde-robe. .L' ne puis leur ap]uendre à distinguer les bomietades (salul) (pii les regardent de celles (jui regardent leur conunission ou leur suite, ou leur nude. Tanluvii so fndiinœ prriHi'thivl Hiam ni iKilimim dediscant (2). Ils enflent et grossissent leur âme et leur discours naturel stolon la hauteur de leur siè<r(' magistral. Le maire et Montaigne ont toujours é(é deux, d'une séparation bien claire...

Toutes actions j»ul)li(|U('s sont sujettes à incertaines et diverses interprétations, car Iroj) de têtes en jugent. Aucuns disent de cet t.' mienne occupation de ville (et je suis content d'en parler un mot, non qu'elle le vaille, mais pour servir de montre de mes nueiirs en telles choses) (|ue je m'y suis porté m homme qui s'émeut trop lâchement, et d'une affection langiiissantr; et ils ne sont pas du tout éloigné.^ d'appareiu-f. .l'essayc! à tenir mon âme et nus pensées en repos, ww/ .sr/////rr imlinn,

(1) Le monde entier joue la comédie. (D'après Vétrone.)

(2) Ils s'abandonnent à la fortune au point dVn oultlior la naliirc (QiJiNTE-CiiRci:. lU, II, 18.)

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