‹ Montaigne; textes choisis et commentésChapitre 22 sur 61 · DE LA PUNITION DE LA COUARDISE · texte numérisé non relu

DE LA PUNITION DE LA COUARDISE

J'ouïs autrefois tenir à un prince et très gTand capitaine, que I)our lâcheté de cœui- un soldat ne pouvait être condamné à mort ; lui étant à table fait récit du ];rocès du seigneur de Vervins, qui fut condamné à mort poiu" avoir rendu Boulogne. A la vérité c'est raison qu'on fasse grande différence entre les fautes (lui viennent de notre faiblesse et celles qui viennent de notre malice : car en celles ici nous nous sommes bandés à notre escient contre les règles de la raison que nature a empreintes en nous ; et en celles-là il semble que nous puissions appeler à garant cette même nature, pour nous avoir laissés en telle imperfection et défaillance. De manière que prou (beaucoup) . de gens ont pensé qu'on ne se pouvait preiulre à nous que de ce que nous faisons contre notre conscience : et sur cette règle est en partie fondée l'opinion de ceux (]ui condamnent les [)unilions capitales aux hérétiques et mécréants, et celle qui établit (pi'un axocat et un juge ne puissent être tenus de ce que par ignorance ils ont failli en leur charge.

Mais quant à la couardise, il est certain que la ])lus commune façon est de la châtier par honte et ignominie : et tient-on que cette règle a été premièrement mise en usage par le législateur Charondas (2); et qu'avant lui les lois de Grèce punissaient de mort ceux qui s'en étaient fuis d'une bataille, au lieu qu'il ordonna seulement qu'ils fussent par trois jours assis einmi la ])lace publique, vêtus de robe de femme; espérant encore s'en l)ouvoir servir, leur ayant fait revenir le courage i)ar cette honte. 11 semble aussi (|ue les lois romaines punissaient aiu-ienneinent de mort ceux (pii avaient fui : car Ainmiaims Marcellinus {Ammicii Marcellin) dit que l'empereur Julien condanma dix de ses soldats qui avaient tourné le dos en une charge contre les Parthes, à être dégradés et, après, à souffrir mort, suivant, dit-il, les lois anciennes. Toutefois ailleurs, pour une j)areill(' faute, il en condamne d'autres seulement à se tenir jiarmi les prisonniers sous l'enseigne du bagage...

J)u temps de nos pères, le seigneur de Franget, jadis licuteiijiiit (le la compagnie de M. le maréchal de Châlilloii, ayaiil,

(1 ) Essais, I, XVI. Texte de 1580.

(2) Législateur greg du scptièinc siècle avant J.-C.

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