‹ Montaigne; textes choisis et commentésChapitre 21 sur 61 · CHAPITRE IV · texte numérisé non relu

CHAPITRE IV

l'ouvrage de 1580

1. Le dessein de Montaigne en 1572. — II. Deux types d'Essais . en 1572. — III. Le Stoïcisme de Montaigne vers 1572 et V impersonnalité des Essais. — IV. La crise sceptique; F Apologie de Raijmond de Sehonde. — V. La peinture du Moi.

Quand nous songeons aux œuviTS qui se publiaient autour de ilontaigne. nous sommes frappés par l'originalité de ses Essais. Rien ne leur ressemble dans la littérature du temps. Comme le titre d'essais, qui ne se rencontre nulle part ;;vanl Z»Iontaigne, pas plus en Italie que dans Tantiquiré, lO genre littéraire semble être nouveau. H al été créé par lui. Personne encore ne s'était proposé de se\ ^^ jieindre soi-même dans une série de petites compositions /' \détachées, et les œuvres plus anciennes qu'on pourrait rapprocher de celle de Montaigne ue la préparent que bien imparfaitement.

H2 MONTAIGNE. — ClIAP. IV

Tl 110 faudrait pas pourtant s'imaginer (\w h jour où il s'i'st mis à écrire, Montaigne avait déjà toute l'ormét^ dans son esprit l'idée de ce que devait être son livre, et qu'il a pris la plume parce qu'il avait des opinions originales à l'aire connaître au monde, ou parce qu'il avait conçu le ' modèle d'un genre littéraire nouveau dont il voulait doter son pays. Rien n'était plus éloigné]encore de sa ])ensée que le désir de se jieindre lui-même. Voici comment il s'exprime à ce sujet dans un essai qui date probablement des débuts de sa retraite.

DE l'oisiveté (1)

. Coniino nous voyous des terres oisives, si elles sont grasses et fertiles, foisonner en cent mille sortes d'herbes sauvages et inutiles, et que, pour les tenir en office, il les faut assujettir et employer à certaines semences pour notre service ; il les faut eiiii)esogner d'une autre semence : ainsi est-il des esprits ; si on ne les occupe à certain sujet qui les bride et contraigne, ils se jettent déréglés, par-ci par-là, dans le vague chanip des inwiginations... et n'est folie ni rêverie qu'ils ne produisent en cette agitation... L'âme qui n'a point de but établi, elle se perd : car, connue on dit, c'est n'être en aucun lieu que d'être partout...

Dernièrement que je me relirai cliez moi, délibéré, autant (pie je pourrais, ne me mêler d'autre chose que de passer en repos et à part ce peu qui me reste de vie, il me semblait ne pouvoir faire plus grande faveur à mon esprit que de le laisser en pleine oisiveté s'entretenir soi-même, et s'arrctyr et rasseoir en soi, ce que j'espérais qu'il pût meshui (désorinuis) faire plus aisément, devenu avec le temps plus poisant {pesant) et plus mûr : mais je trouve,

Variant setnper dant olia menlem (2),

qu'au rebours, faisant le cheval échappé, il se donne cent fois plus d'affaire à soi-même qu'il n'en prenait jiour autrui; et

(1) Essais. I, VIII.

C2] L'(;spiit se dissipe, dans l'oisiveté, en mille pensées diverses. (LucAiN, IV, 704.)

m'onfajito tant de chimères et monstres fantasques les uns sur les autres, sans ordre et sans propos, que, pour eu contejupler à mon aise l'ineptie et rétrangeté, j'ai commencé de les mettre en rôle {enregistrer), espérant avec le tpm})s lui en faire lion te à lui-mèiue.

H a donc voulu tout simplement discipliner son esprit en lui fom'uissant une occupation, donner un but à ses études. Joignons-y' bien qu'il n'en parle pas, le désir de se faire une réputation de bel esprit, La noblesse française, après bien des résistances, bien des mépris, commence à se piquer de bon goût, de littérature. C'est une parure qui devient à la mode. Maintenant qu'il vit en gentilhomme, il ne déplairait pas à Montaigne d'être considéré, non certes comme un savant, comme un pédant (rien ne saurait avoir plus mauvaise grâce), mais comme un homme cultivé.

Étant données ces intentions, il devait être tenté de choisir un genre à la mode, bien en faveur, et un genre facile, qui ne lui coûtât pas trop de peine. C'est aussi bien ce qu'il n'a pas manqué de fah'e. Le seizième siècle s'est montré très curieux des préceptes de la sagesse ancienne. On goûtait tant de belles maximes et de beaux exemples qui illustrent les œuvres des écrivains de l'antiquité ! De là ces recueils, parfois volumineux, de sentences et « mots dorés », d' « apophtegmes », d' « exemples mémorables », dont les anciens de la basse époque avaient fourni les modèles, et qui pullulèrent au temps de la Renaissance, accueUlis avec une faveur marquée. Les Mots dorés faussement attribués à Caton le Censeur, les Apophtegmes d'Érasme et les Dits et faits mémorables de Jean-Baptiste Fulgose (1) sont les plus fameux représentants de ces genres. Toutefois ces recueils étaient arides. On pouvait les consulter, mais il était difficile de les lire. Pour en mieux vulgariser les leçons, on imagina de les enfermer dans des

(1) Doge de Gênes qui, dépossédé de sa dignité et exilé de sa patrie, se consola de ses disgrâces en composant un ample recueil de Dits et faits mémorables, sur le modèle de celui de Valère-Masime (1509).

114 MoNTAFCNE. — CIIAP. IV

Icllrcs, on plus suiivoiit ciu-orc dans des dissertations, géiiéralt'iiicnt fort iourtes. 11 sidlisait de choisir ou un ou deux exemi)les, ou davantage, illustrant la même idée, d'y joiiulre, suivant les besoins, quelques apophtegmes ou quehiues maximes, d'épinglei' au tout une morale fort sim|)le, et l'on faisait ainsi à peu de frais une petite eom])osilioii que les contemporains trouvaient à leur goût. On les désignait de titres variés, nuiis le nom de « leçons » ou de « diverses leçons » était le plus en faveur.

Montaigiu' a hésité entre le genre des lettres, dont VKapiignol Antoine de Guevara avait fourni le modèle dans son recueil traduit en français dès 1556, salué avec enthoiisiasni<' du titre de recueil iVEpUres dorées et fiéquemment réimpriuu'' depuis, et le genre des diverses leçons qui avait alors comme représentant le plus illustre un autre Espagnol, non moins oublié aujourd'hui que Guevara, Pierre de Messie. Le recueil de Pierre de Messie, tiaduit en français ])ar Claude Gruget, eut chez nous une vogue considérable, et il fut répandu dans toute l'Europe. Faute dun correspondant à qui adresser ses lettres, Montaigne a opté pour les leçons. Elles présentaient d'ailleurs les mêmes avantages. Courtes, elles n'exigeaient ]}as un effort soutenu qu'il aurait eu ])eine à fournir. Montaigne pouvait sans inconvéîiicnt iiitenompre à tout instant son travail, rester au besoin des mois entiers éloigné de chez lui. Elles avaient en outre le mérite de la variété, appréciable jjour l'auteur non moins que pour le lecteur, auprès duquel ce mérite même était un gage de succès.

Il est bien probable qu'à cette date Montaigne n'avait pas encore inuiginé son titre d'essais, ou, s'il l'avait choisi déjà, il est clair qu'il ne lui donnait pas encore la signification que nous verrons plus tard. Sans doute il ne songeait qu'à une appellation plus banale. En tout cas, il empruntait au genre des « leçons », des faits, des sujets, surtout les cadres de ses compositions, et marquait ainsi l'étroite parenté de son œuvi'e avec celle de Fulgose ou dt; Messie.

ESSAIS DE 1572 dl5

Ces cadres, à l'époque qui nous occupe, ne semblent i,aière être qu'au nombre de deux. Montaigne ne compose ])as encore avec cette fantaisie qui sera plus tard caractélistique de sa manière. Le plus simple et le plus habituel consiste à grouper autour d'im exemple choisi quelques autres exemples et quelques sentences, généralemait en fort ])etit nombre, car la mémoh'e de Montaigne est peu fournie, et eUe ne lui en offre encore que fort peu. Il lit en ce moment les Mémoires des frères Du Bellay (1), qm viennent d'être publiés, VHistoire de Guichardin (2), les Annales 'TAcquitaine d'un certain Jean Boucliet (3) que nous ne connaissons plus guère, et Diodore de Sicile traduit par .Vmyot. Quand une anecdote le frappe dans ses lectures, il eu fait le centre de l'essai. Voici, par exemple, le cas de Guy de Rangon qui est singulier, car, étant sorti pour parlementer de la viUe de Rege où il était assiégé, Rangon se trouva fort bien de cette témérité. Tant d'autres chefs ont trouvé la mort ou le désastre dans de semblables imprudences que les hommes de guerre se font une règle de ne jamais sortir eux-mêmes pour parlementer. Ses lectures fournissent encore à Montaigne quelques exemples dont les uns confument la règle, tandis que les autres rinfuincut. Il y joint une sentence, qui lui vient de Plutarque, et voihi de quoi bâtir un essai, le cinquième du premier li\Te, qu'on intitulera : Si le chef d'une place assiégée doit sortir pour parlementer. Prescpie tous les premiers chapitres sont construits sur ce modèle. En voici un exemple.

(1) Guillaume du Bellay, seigneur de Langey, et Martin du Bellay, coisins du poète Joachim du BeUay. Leurs Mémoires îviient très lus à la fin du seizième s'ècle, avant été publiés pimr la première fois on 1569.

(2) Voir ci-dessus p. 107.

(3) Écrivain poitevin d'une grande fécindité, en vers et en prose, i et qui innit d'une grande réputaticn pendant la première moitié du seizième siècle.

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